| À mesure quapproche le 30 juin, la pression américaine pour linternationalisation des troupes stationnées en Irak se fait de plus en plus forte. Après le retrait stratégique des Espagnols, ladministration Bush a entamé une phase de séduction vis-à-vis des Européens. Un premier dénouement heureux fut atteint au bâtiment de verre à Manhattan, où les ex-opposants à lexpédition américaine ont été plus réceptifs à loption de semi-retrait, à condition que lONU prenne le relais. Avec le temps, les États-Unis ont affiné leur position, insistant sur leur "devoir" de prolonger leur mission sur place et sur un éventuel rôle de lOTAN. Entre temps, |
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| une pression diplomatique a été exercée sur les régimes arabes, réputés pro-USA ou plus précisément non opposés explicitement à ses options, pour quils envoient des troupes sur place. Après Amman qui a démenti publiquement, Rabat la fait sous couvert danonymat. Dans les versions recueillies ici et là, les responsables marocains insistent, chacun à sa manière, sur le caractère ponctuel de la décision de "ne rien envoyer". Certains disent que cest valable "pour le moment", dautres laissent entendre que sous légide de lONU, ce serait envisageable. Autrement dit, le Maroc se tâte. Face à cette situation, la question mérite dêtre posée en termes dopportunité stratégique, de pragmatisme politique, de rapport de force diplomatique et de principe éthique. Vue sous un angle ou un autre, la réponse nest pas du tout la même. Dun point de vue analytique, on est tenté de considérer le caractère évolutif de la situation de lIrak, le degré dimplication de lONU, la marge dindépendance accordée aux Irakiens, etc. Dun point de vue humanitaire, il y a toute la situation chaotique en Irak, dont Washington est responsable, mais dont la réparation peut incomber à la communauté internationale. Enfin, dun point de vue militant, tant que lindépendance des Irakiens est partielle, que la mainmise sur le pétrole et les richesses du pays est indiscutable, tout envoi de troupes peut être synonyme dalliance avec loccupant. Au-delà de la solidarité arabe, en déclin, cest une affaire éthique qui simpose à nous. |

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Politologue, ex-diplomate
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"Pas pour les américains, mais pour assurer une présence arabe"
Washington a demandé au Maroc denvoyer des troupes en Irak. Rabat se tâte. Pensez-vous quà la veille du transfert des pouvoirs aux Irakiens, le fait denvoyer un contingent soit souhaitable ?
Je crois que cest souhaitable, non pas nécessairement pour faire plaisir aux Américains, bien que ce ne soit pas négligeable, mais pour assurer une présence arabe indispensable auprès des Irakiens, après le recouvrement de leur souveraineté. Ceci dit, lenvoi de troupes marocaines en Irak doit évidemment sinscrire dans le cadre dun mandat du Conseil de sécurité et pour une mission qui ne consiste pas à aller combattre (offensivement) les Irakiens.
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Le Maroc ne doit en aucun cas prendre part ni à un conflit inter-irakien, ni à une confrontation entre Irakiens et forces étrangères. Le Maroc ny a aucun intérêt et lopinion publique marocaine ne laccepterait pas.
Dans le rapport de forces actuel, le Maroc cherche de plus en plus "la protection" de puissances étrangères (statut allié hors-OTAN). Cela loblige-t-il à accepter de telles missions comme monnaie déchange ?
Il est impropre de dire que le Maroc cherche la protection des grandes puissances. De qui a-t-il peur ? Qui le menace ? Non ! Le statut dallié hors-OTAN, auquel vous faites référence na pas été revendiqué, que je sache, par le Maroc, du moins officiellement. Je pense plutôt quil sagit dun "privilège" que ladministration américaine actuelle confère unilatéralement à des pays jugés "très amis" selon certains critères, dont notamment la coopération en matière de lutte contre le terrorisme et la bienveillance à légard de Washington en matière générale. Dès lors quil sagit dun privilège aux contours flous et accordé unilatéralement, rien noblige le Maroc à donner quoi que ce soit en échange, sauf si le privilège se traduit concrètement en satisfaction de besoins stratégiques marocains.
Le fait de tirer Bush daffaire rend la mission politiquement incorrecte. Mais le fait dépauler lONU la rendrait plus acceptable. Pensez-vous que lenvoi de troupes dépend uniquement du changement de situation en Irak ?
Si le Maroc décide denvoyer des troupes en Irak, cest pour deux objectifs : répondre à une demande de gouvernement intérimaire irakien, aujourdhui internationalement reconnu, et remplir une mission onusienne. Cela risque de ne pas être évident tant que la force multinationale restera dominée par les Américains et donc, en butte à des attaques de la part des forces hostiles. Mais une présence arabe dans la force multinationale me semble nécessaire et le Maroc est tout indiqué pour accompagner les Irakiens dans leur transition.
Encore faut-il quil sagisse de préserver les bâtiments et le personnel de lONU pour que le Maroc se convainque que cet effort a une visée noble
Effectivement, cette mission sécuritaire est noble. En tout cas, en dehors de toute mission humanitaire ou civile, des troupes marocaines en Irak ne doivent avoir quune posture défensive et quune logique de solidarité et de soutien moral aux Irakiens. Le Maroc doit veiller à ce que sa participation - sil est prêt à y aller - ne soit pas éclaboussée par la détérioration éventuelle des relations entre la force multinationale et la population locale, comme ce fut le cas jusquici avec la coalition dirigée par les Anglo-américains. |

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"Ce serait une reddition gratuite aux pressions américaines"
Washington a demandé au Maroc denvoyer des troupes en Irak. Rabat refuse pour le moment. Ne pensez-vous pas quau lendemain du transfert des pouvoirs aux Irakiens, cela pourrait être envisageable ?
Si le Maroc fait le pas et envoie des troupes en Irak, ce serait un crime à légard des peuples, marocain dune part, et irakien encore plus. Ce serait une reddition gratuite aux pressions américaines et un soutien à loccupation anglo-américaine. Les États-Unis veulent se débarrasser du marécage irakien et introduire dautres forces armées pour réprimer le peuple et garder la mainmise sur les richesses pétrolières du pays. G.W. Bush souhaite que des armées de pays arabes "alliés" fassent partie de lexpédition, mais si
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nimporte quel régime arabe obtempère, il enverrait ses fils au casse-pipe et les inciterait à tuer leurs frères irakiens.
Le statut dallié hors-OTAN accordé au Maroc ne loblige-t-il pas à accepter de telles missions en échange de la protection des puissances étrangères, américaine en tête ?
En tout état de cause, ladministration américaine a prouvé, à plusieurs reprises, quelle faisait peu de cas des intérêts marocains. Sur le Sahara, elle na rien fait pour atténuer la sévérité de la proposition de Baker, lequel fait partie des décideurs au sein de lEstablishment. Heureusement que les Européens, les Français surtout, ont fait pression en notre faveur. Cela peut paraître ridcule, mais même sur le dossier de la Coupe du monde, Washington ne nous a pas soutenus. Alors, quon ne vienne pas nous parler déchange de bons procédés.
Sil sagit denvoyer des troupes sous légide de lONU, pour protéger leurs bâtiments et leur personnel, et non pour prendre le relais des Américains, cela rendrait-il lopération plus politiquement correcte ?
On ne peut pas être moins pro-arabe, moins humaniste et moins conscient de la gravité du projet américain au Moyen-Orient que le gouvernement espagnol. Madrid a, en effet, retiré ses troupes et a refusé den envoyer, quelles que soient les forces en place. La France est sur la même ligne. Elle nest pas prête denvoyer des troupes, même si une résolution du Conseil de sécurité est émise à ce sujet. En plus, sur le principe, il est impensable denvoyer des militaires pour remplir des missions civiles. Toute force dépêchée sur place serait amenée inéluctablement à affronter la résistance. Le chef du gouvernement désigné a dailleurs déclaré que la première décision devant être prise après le 30 juin serait la mise en place de la loi martiale pour sattaquer aux "terroristes". Entendez, les résistants.
Mais, imaginez que les États-Unis acceptent de se retirer complètement. Le chaos en Irak ne justifie-t-il pas lenvoi de troupes dans une logique purement humanitaire ?
Il est hors de question pour les Américains de se retirer complètement. Seule la résistance peut les y astreindre. Les Irakiens sont capables à eux seuls dassurer leur stabilité et leur sécurité, une fois loccupant chassé de leur territoire. Maintenant, une fois quils auront accédé à leur indépendance, totale et irréversible, que le peuple aura eu la parole pour élire ses dirigeants démocratiquement, à ce moment là, on pourrait débattre de léventualité denvoyer des aides de toutes natures. |