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N° 133
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Faut-il envoyer des troupes en Irak ?

À mesure qu’approche le 30 juin, la pression américaine pour l’internationalisation des troupes stationnées en Irak se fait de plus en plus forte. Après le retrait stratégique des Espagnols, l’administration Bush a entamé une phase de séduction vis-à-vis des Européens. Un premier dénouement heureux fut atteint au bâtiment de verre à Manhattan, où les ex-opposants à l’expédition américaine ont été plus réceptifs à l’option de semi-retrait, à condition que l’ONU prenne le relais. Avec le temps, les États-Unis ont affiné leur position, insistant sur leur "devoir" de prolonger leur mission sur place et sur un éventuel rôle de l’OTAN. Entre temps,
une pression diplomatique a été exercée sur les régimes arabes, réputés pro-USA ou plus précisément non opposés explicitement à ses options, pour qu’ils envoient des troupes sur place. Après Amman qui a démenti publiquement, Rabat l’a fait sous couvert d’anonymat. Dans les versions recueillies ici et là, les responsables marocains insistent, chacun à sa manière, sur le caractère ponctuel de la décision de "ne rien envoyer". Certains disent que c’est valable "pour le moment", d’autres laissent entendre que sous l’égide de l’ONU, ce serait envisageable. Autrement dit, le Maroc se tâte. Face à cette situation, la question mérite d’être posée en termes d’opportunité stratégique, de pragmatisme politique, de rapport de force diplomatique et de principe éthique. Vue sous un angle ou un autre, la réponse n’est pas du tout la même. D’un point de vue analytique, on est tenté de considérer le caractère évolutif de la situation de l’Irak, le degré d’implication de l’ONU, la marge d’indépendance accordée aux Irakiens, etc. D’un point de vue humanitaire, il y a toute la situation chaotique en Irak, dont Washington est responsable, mais dont la réparation peut incomber à la communauté internationale. Enfin, d’un point de vue militant, tant que l’indépendance des Irakiens est partielle, que la mainmise sur le pétrole et les richesses du pays est indiscutable, tout envoi de troupes peut être synonyme d’alliance avec l’occupant. Au-delà de la solidarité arabe, en déclin, c’est une affaire éthique qui s’impose à nous.



Abdelwahab Maâlmi
Politologue, ex-diplomate
"Pas pour les américains, mais pour assurer une présence arabe"


Washington a demandé au Maroc d’envoyer des troupes en Irak. Rabat se tâte. Pensez-vous qu’à la veille du transfert des pouvoirs aux Irakiens, le fait d’envoyer un contingent soit souhaitable ?
Je crois que c’est souhaitable, non pas nécessairement pour faire plaisir aux Américains, bien que ce ne soit pas négligeable, mais pour assurer une présence arabe indispensable auprès des Irakiens, après le recouvrement de leur souveraineté. Ceci dit, l’envoi de troupes marocaines en Irak doit évidemment s’inscrire dans le cadre d’un mandat du Conseil de sécurité et pour une mission qui ne consiste pas à aller combattre (offensivement) les Irakiens.
Le Maroc ne doit en aucun cas prendre part ni à un conflit inter-irakien, ni à une confrontation entre Irakiens et forces étrangères. Le Maroc n’y a aucun intérêt et l’opinion publique marocaine ne l’accepterait pas.

Dans le rapport de forces actuel, le Maroc cherche de plus en plus "la protection" de puissances étrangères (statut allié hors-OTAN). Cela l’oblige-t-il à accepter de telles missions comme monnaie d’échange ?
Il est impropre de dire que le Maroc cherche la protection des grandes puissances. De qui a-t-il peur ? Qui le menace ? Non ! Le statut d’allié hors-OTAN, auquel vous faites référence n’a pas été revendiqué, que je sache, par le Maroc, du moins officiellement. Je pense plutôt qu’il s’agit d’un "privilège" que l’administration américaine actuelle confère unilatéralement à des pays jugés "très amis" selon certains critères, dont notamment la coopération en matière de lutte contre le terrorisme et la bienveillance à l’égard de Washington en matière générale. Dès lors qu’il s’agit d’un privilège aux contours flous et accordé unilatéralement, rien n’oblige le Maroc à donner quoi que ce soit en échange, sauf si le privilège se traduit concrètement en satisfaction de besoins stratégiques marocains.

Le fait de tirer Bush d’affaire rend la mission politiquement incorrecte. Mais le fait d’épauler l’ONU la rendrait plus acceptable. Pensez-vous que l’envoi de troupes dépend uniquement du changement de situation en Irak ?
Si le Maroc décide d’envoyer des troupes en Irak, c’est pour deux objectifs : répondre à une demande de gouvernement intérimaire irakien, aujourd’hui internationalement reconnu, et remplir une mission onusienne. Cela risque de ne pas être évident tant que la force multinationale restera dominée par les Américains et donc, en butte à des attaques de la part des forces hostiles. Mais une présence arabe dans la force multinationale me semble nécessaire et le Maroc est tout indiqué pour accompagner les Irakiens dans leur transition.

Encore faut-il qu’il s’agisse de préserver les bâtiments et le personnel de l’ONU pour que le Maroc se convainque que cet effort a une visée noble…
Effectivement, cette mission sécuritaire est noble. En tout cas, en dehors de toute mission humanitaire ou civile, des troupes marocaines en Irak ne doivent avoir qu’une posture défensive et qu’une logique de solidarité et de soutien moral aux Irakiens. Le Maroc doit veiller à ce que sa participation - s’il est prêt à y aller - ne soit pas éclaboussée par la détérioration éventuelle des relations entre la force multinationale et la population locale, comme ce fut le cas jusqu’ici avec la coalition dirigée par les Anglo-américains.



Khalid Soufiani
Militant pro-irakien
"Ce serait une reddition gratuite aux pressions américaines"


Washington a demandé au Maroc d’envoyer des troupes en Irak. Rabat refuse pour le moment. Ne pensez-vous pas qu’au lendemain du transfert des pouvoirs aux Irakiens, cela pourrait être envisageable ?
Si le Maroc fait le pas et envoie des troupes en Irak, ce serait un crime à l’égard des peuples, marocain d’une part, et irakien encore plus. Ce serait une reddition gratuite aux pressions américaines et un soutien à l’occupation anglo-américaine. Les États-Unis veulent se débarrasser du marécage irakien et introduire d’autres forces armées pour réprimer le peuple et garder la mainmise sur les richesses pétrolières du pays. G.W. Bush souhaite que des armées de pays arabes "alliés" fassent partie de l’expédition, mais si
n’importe quel régime arabe obtempère, il enverrait ses fils au casse-pipe et les inciterait à tuer leurs frères irakiens.

Le statut d’allié hors-OTAN accordé au Maroc ne l’oblige-t-il pas à accepter de telles missions en échange de la protection des puissances étrangères, américaine en tête ?
En tout état de cause, l’administration américaine a prouvé, à plusieurs reprises, qu’elle faisait peu de cas des intérêts marocains. Sur le Sahara, elle n’a rien fait pour atténuer la sévérité de la proposition de Baker, lequel fait partie des décideurs au sein de l’Establishment. Heureusement que les Européens, les Français surtout, ont fait pression en notre faveur. Cela peut paraître ridcule, mais même sur le dossier de la Coupe du monde, Washington ne nous a pas soutenus. Alors, qu’on ne vienne pas nous parler d’échange de bons procédés.

S’il s’agit d’envoyer des troupes sous l’égide de l’ONU, pour protéger leurs bâtiments et leur personnel, et non pour prendre le relais des Américains, cela rendrait-il l’opération plus politiquement correcte ?
On ne peut pas être moins pro-arabe, moins humaniste et moins conscient de la gravité du projet américain au Moyen-Orient que le gouvernement espagnol. Madrid a, en effet, retiré ses troupes et a refusé d’en envoyer, quelles que soient les forces en place. La France est sur la même ligne. Elle n’est pas prête d’envoyer des troupes, même si une résolution du Conseil de sécurité est émise à ce sujet. En plus, sur le principe, il est impensable d’envoyer des militaires pour remplir des missions civiles. Toute force dépêchée sur place serait amenée inéluctablement à affronter la résistance. Le chef du gouvernement désigné a d’ailleurs déclaré que la première décision devant être prise après le 30 juin serait la mise en place de la loi martiale pour s’attaquer aux "terroristes". Entendez, les résistants.

Mais, imaginez que les États-Unis acceptent de se retirer complètement. Le chaos en Irak ne justifie-t-il pas l’envoi de troupes dans une logique purement humanitaire ?
Il est hors de question pour les Américains de se retirer complètement. Seule la résistance peut les y astreindre. Les Irakiens sont capables à eux seuls d’assurer leur stabilité et leur sécurité, une fois l’occupant chassé de leur territoire. Maintenant, une fois qu’ils auront accédé à leur indépendance, totale et irréversible, que le peuple aura eu la parole pour élire ses dirigeants démocratiquement, à ce moment là, on pourrait débattre de l’éventualité d’envoyer des aides de toutes natures.

 
 
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