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N° 133
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

"Je suis républicain et je ne mords pas"

Kali El Ouafi, Épouse d'un ancien
détenu à Tazmamart
Antécédents

    1944 : Naissance à Casablanca
    1962 : Mariage avec Ahmed El Ouafi, capitaine à la base de Kénitra
    1972 : La base de Kénitra rate son putsh contre le Boeing royal
    1991 : Ouafi, et d’autres survivants, quittent Tazmamart
    2004 : Co-signe un livre-témoignage avec son mari

Smyet Bak ?
Miloudi Majdouli.

Smyet Mok ?
Augustine Okalat. Elle est Espagnole.

Vous êtes le produit d’un mariage mixte ?
Oui. Mon père était champion de boxe, il a rencontré ma mère à un bal de Marcel Cerdan, dont il était d’ailleurs le copain. Mon père et Marcel Cerdan sont morts la même semaine, en 1949. Les vieux Casablancais se souviennent encore d’eux, surtout au café "Tarzan" dans la rue du commandant Provot.

Kali, c’est votre vrai prénom ?
Non, je m’appelle Halima Saâdia. Ma famille était Espagnole et avait des problèmes de prononciation. Elle m’appelait Kalima, qui est devenu Kali pour faire plus pratique.

Nimirou de la carte ?
G 164083

Madame, sur quoi s’appuie-t-on pour tenir le coup et attendre son mari, 20 ans durant ?
On s’appuie sur l’amour de ses enfants, et sur la foi. Cela ne permet pas d’oublier, mais cela "occupe". C’est important de s’accrocher à l’objectif de bien élever ses enfants, c’est de l’énergie positive.

Que représentait le capitaine El Ouafi à vos yeux, durant sa longue absence ?
Mon mari, le père de mes enfants, bien sûr.

Vous n’avez jamais été tentée de vous remarier ?
Non. Quand mon mari a été arrêté, j’avais 28 ans. J’ai peut-être été une proie, ou une cible, aux yeux de quelques-uns, c’était prévisible et certains trouveront toujours cela normal. Mais j’ai tenu le coup. D’autres femmes de détenus n’ont pas eu la même chance. J’en connais une qui a divorcé dès les premiers mois de l’incarcération de son mari. Elle s’est remariée et, quand la rumeur d’une libération de nos maris s’est propagée, elle a de nouveau divorcé dans l’espoir de retrouver son premier mari. Elle ne savait qu’il était décédé quelque temps auparavant dans l’enfer de Tazmamart…

Vous n’avez jamais été tentée de voyager loin du royaume ?
Même si je l’avais voulu, je n’aurais pas pu. Quand mon mari a été arrêté, on nous a retiré nos passeports. Des années plus tard, quand mon fils aîné avait besoin d’un passeport, le gouverneur m’a reçu pour me dire : "Qu’est-ce qui me garantit que votre fils n’en profitera pas pour aller raconter des saletés et des mensonges sur le Maroc ?".

Et depuis la relaxation de votre mari, vous avez voyagé ?
Oui, je suis partie à La Mecque en 2001, je suis très croyante, plus que jamais.

Revenez à ces 20 ans d’attente… Avez-vous le sentiment d’avoir tapé à toutes les portes ?
Je ne vois pas ce qu’on aurait pu faire d’autre. J’ai sollicité l’administration pénitentiaire qui m’a dit : "Votre mari est un militaire, son cas n’est pas de notre ressort". Chez les militaires, on m’a dit : "Votre mari n’est plus militaire, allez le chercher ailleurs". À l’état-major, on ne m’a même pas reçue. J’ai tapé à toutes les portes et écrit à tout le monde, des parlementaires aux ministres, j’ai même écrit au protocole royal. En pure perte.

Vous avez retrouvé le même homme à la sortie?
Non. C’était quelqu’un d’autre, et c’était parfois très dur… Il y a des choses que je préfère garder pour moi.

Et lui, il a retrouvé la même femme ?
Non plus, c’est sûr. 20 ans plus tard, j’étais une autre femme, plus indépendante, plus autonome peut-être. Rien à voir en tous les cas avec la jeune fille unique, choyée, qui n’a jamais travaillé de ses mains, que j’avais été auparavant.

Avec le recul, que gardez-vous de tout ce qui s’est passé ?
Cela vous étonnera peut-être, mais je dirai : Dieu merci, cela aurait pu être pire. Mon mari aurait pu être exécuté ou mourir à petit feu, comme tant d’autres.

Vous avez l’impression d’avoir tout dit, par votre témoignage ?
Non, on ne peut pas raconter 20 ans de vie, dans des conditions exceptionnelles, en quelques pages.

 
 
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