|
Par Maria Daïf
Nouvelle Moudawana : L'opinion de la rue
La médiatisation qui devait accompagner ladoption de la nouvelle Moudawana na pas au lieu. Résultat : lhomme de la rue en sait très peu de choses (souvent erronées), ce qui ne lempêche pas den penser beaucoup.
Cinq mois déjà que le nouveau code de la famille est entré en vigueur - depuis le 6 février dernier. Discrètement, sans tapage, sans remous. À croire que rien na changé. Même les associations féminines qui, toutes les semaines, inondaient les rédactions de fax et de communiqués donnent limpression de |
|
navoir plus rien à ajouter. Quant à lhomme et la femme de la rue, personne na jugé bon de connaître leur avis sur la question. À part lorsque, au lendemain du discours royal, les deux chaînes nationales sont allées à leur rencontre pour récolter les "Hamdullah, merci Majesté" de circonstance. Il faut dire que jusquà aujourdhui, aucun sondage n'est apparu, et on ne sait donc pas ce que les citoyens - principaux concernés puisquil sagit de leurs droits - pensent de la question. Ceci dune part. Dautre part, aucune communication conséquente nest venue se greffer à la promulgation des nouvelles lois. Le roi, pourtant, lavait clairement spécifié : il faut que les citoyens soient sensibilisés au nouveau code de la famille. Rien na été fait. Ah si quand même, rendons à César ce qui appartient à César, la deuxième chaîne a pendant quelques semaines tenté dexpliquer les tous nouveaux articles, à raison de un par jour, sur le coup de 19h. Et puis, télé et radios continuent à programmer épisodiquement des débats entre journalistes, juristes et féministes sur le nouveau code. Ce à quoi ce cinquantenaire, habitant un village non loin de Dar Bouâazza répond : "Oui, jai dû suivre une de ces émissions, mais cest dans une langue à laquelle je ne comprends presque rien". Comprenez, les débats sont en arabe classique, cette "langue officielle" que ne comprennent pas les trois quarts du pays
et encore ! Enfin, tout cela pour rappeler que toutes les promesses qui ont été faites nont pas été tenues : na-t-on pas en effet parlé démissions didactiques en arabe dialectal et dans les trois dialectes berbères ? De livrets explicatifs gratuits ? De sensibilisation dans les écoles et les universités ? Quen est-il ? Oualou ! Résultat des courses : il suffit de poser la question à un ou à une Marocaine lambda pour se rendre compte que le texte est une chose et que ce que "la rue" a compris en est une autre.
La moudawana, kesako ?
Un micro-trottoir simposait, donc. Histoire de tâter le terrain, de confirmer ce qui ressortait des échos entendus ici et là, de les compléter. Une trentaine de personnes - cest loin dêtre suffisant, mais reste pertinent - ont été rencontrées, interviewées, questionnées sur lesprit du nouveau code, sur les changements, point par point. La conclusion de ces rencontres peut se résumer à une seule phrase : le nouveau code, les Marocains nen savent rien, mais en pensent toujours quelque chose. En gros, leur avis est avant tout basé sur des rumeurs, sur des "on dit" et des bribes dinformations glanées de-ci de-là. Ceux qui nen pensent rien ? Ce sont avant tout les jeunes, cest-à-dire les moins de 20 ans. De manière générale, ils ne se sentent pas concernés par la question, parce quils ne sont pas concernés par le mariage, le divorce et les enfants. Les personnes, hommes et femmes qui ont été interviewées et qui "sont au courant de la réforme et savent quelle a donné plus de droits aux femmes", sont quant à eux partagés en trois catégories. Dabord les trentenaires, mariés ou célibataires. Pour ceux-là, les femmes, disons-le, sont plus au courant que les hommes et voilà ce quelles en retiennent le plus : le nouveau code fait que les procédures de divorce ne vont plus traîner des années au tribunal et la femme pourra avoir sa liberté au bout de six mois (cest le cas). Étonnant, quand même. Pas une seule fois la "majorité" de la femme devant la loi na été évoquée, ni la co-responsabilité dans le couple, ni la disparition de la notion dobéissance. Les femmes nont retenu que ce qui a trait au divorce. Un seule fois les obstacles freinant la polygamie ont été abordés, par une jeune célibataire et une seule fois lâge du mariage à 18 ans a été évoquée par une jeune étudiante de 22 ans. Quant aux hommes (toujours les trentenaires), ce sont les plus
drôles. Tous sont unanimes : la réforme va mener le Maroc vers le chaos. Et cest loin dêtre une caricature.
Dès que lon séloigne de la ville et que lon est dans la zone rurale (entre Casablanca et Dar Bouâazza), cest un autre son de cloche : les femmes connaissent à peine le mot Moudawana et les hommes préfèrent parler des difficultés à joindre les deux bouts. Dailleurs pour eux : "Cest la femme qui mène la baraque depuis toujours puisque cest elle qui élève les enfants et elle qui dépense largent"
Lâge du mariage de leurs filles : "Elles doivent faire des études comme les garçons, mais si un mari se présente, hors de question de le mettre à la porte".
Bref, la Moudawana, on nen sait pas grand chose et cela na rien à voir avec le milieu social ou le degré dinstruction. Hommes, femmes, instruits ou pas, riches ou pauvres : tous sont logés à la même enseigne. On se demande alors : comment défendre ses droits quand on ne les connaît pas ?
Ce quils en pensent, point par point
Tutelle du père pour la contraction dun mariage
La trentaine de personnes interviewées (à une ou deux exceptions) nen pense que du mal. Pour tous, "la bénédiction du père" donnée à sa fille pour son mariage et ce, quel que soit son âge est le ciment de notre société. Pour tous, il est inconcevable quune fille se marie sans laccord de son père ou sans sa présence. Cela mènera, dit-on, à la débauche des filles qui, se sentant libres - ce qui est considéré comme un danger même auprès des femmes elles-mêmes -, vont avoir tendance à sortir du giron familial et échapper à lautorité familiale. Sans oublier : "Quel homme respectera une épouse qui, elle-même, na pas respecté son propre père" ? Cet homme, cinquantenaire, père de deux filles et de trois garçons est, lui, très choqué : "Cest en totale contradiction avec la Chariâa. Le Coran dit que la femme ne peut se marier sans lautorisation de son père. Ça me suffit. La loi ? Je nen ai que faire".
Élévation de lâge du mariage à 18 ans
Les citadins sont unanimes : "Cette loi ne sert à rien". Pourquoi ? Parce quils ne se sentent pas concernés : "En ville, ça nexiste plus des pères qui marient leurs filles à 14 ans". Dès que Casablanca séloigne, les pères de famille à Dar Bouâazza se disent satisfaits puisquils veulent tous que leurs filles aillent à lécole
sans que ça les empêche de se marier. Reste quil suffit de prolonger la conversation pour entendre quelques-uns ajouter : "Chez nous, la fille est capable de gérer un foyer à lâge de 15 ans, pourquoi alors la priver de mari sil se présente à ce moment-là ?". Quant aux mères, elles sont unanimes : elles ne veulent pas que leurs filles endurent ce que, elles, ont enduré. Elles veulent tout simplement les voir travailler, aller en ville. Et pour cela, tant mieux si elles ne se marient pas très jeunes...
Le contrat pour le partage des biens
Voilà ce que dit la loi : les époux peuvent, dans un document séparé de lacte de mariage, se mettre daccord sur la répartition des biens acquis pendant la durée de leur union. Ainsi, la femme peut maintenant récupérer en cas de divorce les biens quelle aura achetés. Et voilà ce que la rue a retenu (puisque une fois de plus personne na pris la peine de lui expliquer) : le mari sera obligé de partager fifty fifty tous ses biens avec sa femme en cas de divorce. Et bien sûr, cela pose problème
pour les hommes. Ce nest pas une caricature, mais de la réforme, cest tout ce qui les inquiètent : leurs sous. Hors de question pour eux de partager avec cette femme qui, au départ, navait rien. Conséquence pressentie par les hommes interrogés : les Marocains vont réfléchir à deux fois avant de se marier, voire ils ne se marieront plus du tout !
Droits des femmes et des enfants après le divorce
Les femmes, sur ce point-là, sont satisfaites. Dailleurs, pour la plupart, cest ce qui semble le plus les intéresser dans la réforme : elles ne se retrouveront plus à la rue si lidée vient au mari de divorcer, puisque aujourdhui, il est tenu de leur procurer un logement et une pension décents. Quant aux hommes, toutes les raisons sont bonnes pour ne pas se marier, et celle-ci en fait partie : "Pourquoi je vais laisser à ma femme une maison que jai bâtie à la sueur de mon front ?", se plaint Omar, vendeur, 32 ans, marié. Et à croire les interrogés, depuis ladoption du nouveau code, les conséquences sont très claires : plus personne ne veut se marier ! |
 |
Réaction. Les féministes en colère
Même si on ne les entend plus aussi souvent quauparavant, les associations féminines continuent le bout de chemin entamé il y a 20 ans. Lors des cours dalphabétisation quelles dispensent aux femmes, elles ont entamé au lendemain de la réforme, une vulgarisation des articles de la Moudawana point par point. Quant aux promesses non tenues par lÉtat, Leïla Rhiwi, membre de lAssociation démocratique pour les femmes du Maroc (ADFM) est radicale : "LÉtat est responsable de rendre accessibles leurs droits aux citoyens. Promulguer des lois nest pas suffisant. Pour que ces lois soient réellement utiles, il faut les accompagner dune panoplie de mesures, dont la médiatisation et la sensibilisation. La communication doit se faire à une très grande échelle et via les médias lourds : dabord la radio, puis la télévision. La réforme, il faut lexpliquer, en arabe dialectal et dans les trois dialectes berbères. Ne pas le faire, cest mettre en péril la consécration de la loi". À lADFM, Leïla Rhiwi laffirme, la prochaine étape est celle-ci : se constituer en groupe de pression et interpeller les décideurs sur leffectivité de la réforme et les convaincre de la nécessité de développer une politique daccessibilité du nouveau code de la famille. |
|
 |
Paroles de rue
Rabiâa, 50 ans, veuve, propriétaire foncier
Oui, je sais beaucoup de choses sur la réforme. D'abord que lhéritage a été revu en faveur de la femme et que maintenant, le mari doit lui accorder le divorce dès quelle le demande. Maintenant, elle a systématiquement la garde des enfants...
Wissam, 30 ans, mariée, agent médical
Oui, bien-sûr, je suis au courant. Dailleurs, cette réforme, cest une douche froide pour les hommes. Ils en tremblent aujourdhui. Je trouve que dans mon entourage, ça les a calmés. Je les entends en parler et pour eux, cest très clair : maintenant les femmes ont tous les droits. Cest une très bonne chose
Les femmes nauront plus à attendre 15 ans pour divorcer et à payer le prix fort pour avoir leur liberté.
Omar, 35 ans, marié, vendeur
Cette Moudawana, elle fait très peur aux hommes. Ils ne veulent plus se marier. La preuve, cet été, il y a beaucoup moins de mariages que les précédents. Dhabitude, dès le début du mois de juin, il y a des fêtes partout. Pas cette année.
Amina, 35 ans, célibataire, vendeuse
jentends les femmes en parler dans ma boutique, elles disent que cest bien. Que, maintenant, le divorce sera plus facile pour elles.
Abdelkébir, 42 ans, marié, responsable administratif
Cette réforme va détruire la société marocaine. Pourquoi ? Heu
parce que les hommes ne voudront plus se marier. Que dit la nouvelle loi ? Heu
heu
Mohamed Amine, 20 ans, étudiant, a une petite amie
Jai vaguement entendu parler de cette réforme, mais je nen pense rien parce que je nen sais strictement rien. Non que je ne my intéresse pas du tout, mais personne nen parle autour de moi, ni mes amis, ni ma famille, ni les profs au lycée. |
|
|