Terrorisme : Une cellule de moins
Nouvelle Moudawana : L'opinion de la rue
Economie : Qui veut la peau de Belmaachi ? (enquête)
N° 133
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Terrorisme : Une cellule de moins
Nouvelle Moudawana : L'opinion de la rue
Economie : Qui veut la peau de Belmaachi ? (enquête)

Par Maria Daïf

Nouvelle Moudawana : L'opinion de la rue

La médiatisation qui devait accompagner l’adoption de la nouvelle Moudawana n’a pas au lieu. Résultat : l’homme de la rue en sait très peu de choses (souvent erronées), ce qui ne l’empêche pas d’en penser beaucoup.


Cinq mois déjà que le nouveau code de la famille est entré en vigueur - depuis le 6 février dernier. Discrètement, sans tapage, sans remous. À croire que rien n’a changé. Même les associations féminines qui, toutes les semaines, inondaient les rédactions de fax et de communiqués donnent l’impression de
n’avoir plus rien à ajouter. Quant à l’homme et la femme de la rue, personne n’a jugé bon de connaître leur avis sur la question. À part lorsque, au lendemain du discours royal, les deux chaînes nationales sont allées à leur rencontre pour récolter les "Hamdullah, merci Majesté" de circonstance. Il faut dire que jusqu’à aujourd’hui, aucun sondage n'est apparu, et on ne sait donc pas ce que les citoyens - principaux concernés puisqu’il s’agit de leurs droits - pensent de la question. Ceci d’une part. D’autre part, aucune communication conséquente n’est venue se greffer à la promulgation des nouvelles lois. Le roi, pourtant, l’avait clairement spécifié : il faut que les citoyens soient sensibilisés au nouveau code de la famille. Rien n’a été fait. Ah si quand même, rendons à César ce qui appartient à César, la deuxième chaîne a pendant quelques semaines tenté d’expliquer les tous nouveaux articles, à raison de un par jour, sur le coup de 19h. Et puis, télé et radios continuent à programmer épisodiquement des débats entre journalistes, juristes et féministes sur le nouveau code. Ce à quoi ce cinquantenaire, habitant un village non loin de Dar Bouâazza répond : "Oui, j’ai dû suivre une de ces émissions, mais c’est dans une langue à laquelle je ne comprends presque rien". Comprenez, les débats sont en arabe classique, cette "langue officielle" que ne comprennent pas les trois quarts du pays… et encore ! Enfin, tout cela pour rappeler que toutes les promesses qui ont été faites n’ont pas été tenues : n’a-t-on pas en effet parlé d’émissions didactiques en arabe dialectal et dans les trois dialectes berbères ? De livrets explicatifs gratuits ? De sensibilisation dans les écoles et les universités ? Qu’en est-il ? Oualou ! Résultat des courses : il suffit de poser la question à un ou à une Marocaine lambda pour se rendre compte que le texte est une chose et que ce que "la rue" a compris en est une autre.

La moudawana, kesako ?
Un micro-trottoir s’imposait, donc. Histoire de tâter le terrain, de confirmer ce qui ressortait des échos entendus ici et là, de les compléter. Une trentaine de personnes - c’est loin d’être suffisant, mais reste pertinent - ont été rencontrées, interviewées, questionnées sur l’esprit du nouveau code, sur les changements, point par point. La conclusion de ces rencontres peut se résumer à une seule phrase : le nouveau code, les Marocains n’en savent rien, mais en pensent toujours quelque chose. En gros, leur avis est avant tout basé sur des rumeurs, sur des "on dit" et des bribes d’informations glanées de-ci de-là. Ceux qui n’en pensent rien ? Ce sont avant tout les jeunes, c’est-à-dire les moins de 20 ans. De manière générale, ils ne se sentent pas concernés par la question, parce qu’ils ne sont pas concernés par le mariage, le divorce et les enfants. Les personnes, hommes et femmes qui ont été interviewées et qui "sont au courant de la réforme et savent qu’elle a donné plus de droits aux femmes", sont quant à eux partagés en trois catégories. D’abord les trentenaires, mariés ou célibataires. Pour ceux-là, les femmes, disons-le, sont plus au courant que les hommes et voilà ce qu’elles en retiennent le plus : le nouveau code fait que les procédures de divorce ne vont plus traîner des années au tribunal et la femme pourra avoir sa liberté au bout de six mois (c’est le cas). Étonnant, quand même. Pas une seule fois la "majorité" de la femme devant la loi n’a été évoquée, ni la co-responsabilité dans le couple, ni la disparition de la notion d’obéissance. Les femmes n’ont retenu que ce qui a trait au divorce. Un seule fois les obstacles freinant la polygamie ont été abordés, par une jeune célibataire et une seule fois l’âge du mariage à 18 ans a été évoquée par une jeune étudiante de 22 ans. Quant aux hommes (toujours les trentenaires), ce sont les plus… drôles. Tous sont unanimes : la réforme va mener le Maroc vers le chaos. Et c’est loin d’être une caricature.
Dès que l’on s’éloigne de la ville et que l’on est dans la zone rurale (entre Casablanca et Dar Bouâazza), c’est un autre son de cloche : les femmes connaissent à peine le mot Moudawana et les hommes préfèrent parler des difficultés à joindre les deux bouts. D’ailleurs pour eux : "C’est la femme qui mène la baraque depuis toujours puisque c’est elle qui élève les enfants et elle qui dépense l’argent"… L’âge du mariage de leurs filles : "Elles doivent faire des études comme les garçons, mais si un mari se présente, hors de question de le mettre à la porte".
Bref, la Moudawana, on n’en sait pas grand chose et cela n’a rien à voir avec le milieu social ou le degré d’instruction. Hommes, femmes, instruits ou pas, riches ou pauvres : tous sont logés à la même enseigne. On se demande alors : comment défendre ses droits quand on ne les connaît pas ?

Ce qu’ils en pensent, point par point
Tutelle du père pour la contraction d’un mariage

La trentaine de personnes interviewées (à une ou deux exceptions) n’en pense que du mal. Pour tous, "la bénédiction du père" donnée à sa fille pour son mariage et ce, quel que soit son âge est le ciment de notre société. Pour tous, il est inconcevable qu’une fille se marie sans l’accord de son père ou sans sa présence. Cela mènera, dit-on, à la débauche des filles qui, se sentant libres - ce qui est considéré comme un danger même auprès des femmes elles-mêmes -, vont avoir tendance à sortir du giron familial et échapper à l’autorité familiale. Sans oublier : "Quel homme respectera une épouse qui, elle-même, n’a pas respecté son propre père" ? Cet homme, cinquantenaire, père de deux filles et de trois garçons est, lui, très choqué : "C’est en totale contradiction avec la Chariâa. Le Coran dit que la femme ne peut se marier sans l’autorisation de son père. Ça me suffit. La loi ? Je n’en ai que faire".

Élévation de l’âge du mariage à 18 ans
Les citadins sont unanimes : "Cette loi ne sert à rien". Pourquoi ? Parce qu’ils ne se sentent pas concernés : "En ville, ça n’existe plus des pères qui marient leurs filles à 14 ans". Dès que Casablanca s’éloigne, les pères de famille à Dar Bouâazza se disent satisfaits puisqu’ils veulent tous que leurs filles aillent à l’école… sans que ça les empêche de se marier. Reste qu’il suffit de prolonger la conversation pour entendre quelques-uns ajouter : "Chez nous, la fille est capable de gérer un foyer à l’âge de 15 ans, pourquoi alors la priver de mari s’il se présente à ce moment-là ?". Quant aux mères, elles sont unanimes : elles ne veulent pas que leurs filles endurent ce que, elles, ont enduré. Elles veulent tout simplement les voir travailler, aller en ville. Et pour cela, tant mieux si elles ne se marient pas très jeunes...

Le contrat pour le partage des biens
Voilà ce que dit la loi : les époux peuvent, dans un document séparé de l’acte de mariage, se mettre d’accord sur la répartition des biens acquis pendant la durée de leur union. Ainsi, la femme peut maintenant récupérer en cas de divorce les biens qu’elle aura achetés. Et voilà ce que la rue a retenu (puisque une fois de plus personne n’a pris la peine de lui expliquer) : le mari sera obligé de partager fifty fifty tous ses biens avec sa femme en cas de divorce. Et bien sûr, cela pose problème… pour les hommes. Ce n’est pas une caricature, mais de la réforme, c’est tout ce qui les inquiètent : leurs sous. Hors de question pour eux de partager avec cette femme qui, au départ, n’avait rien. Conséquence pressentie par les hommes interrogés : les Marocains vont réfléchir à deux fois avant de se marier, voire ils ne se marieront plus du tout !

Droits des femmes et des enfants après le divorce
Les femmes, sur ce point-là, sont satisfaites. D’ailleurs, pour la plupart, c’est ce qui semble le plus les intéresser dans la réforme : elles ne se retrouveront plus à la rue si l’idée vient au mari de divorcer, puisque aujourd’hui, il est tenu de leur procurer un logement et une pension décents. Quant aux hommes, toutes les raisons sont bonnes pour ne pas se marier, et celle-ci en fait partie : "Pourquoi je vais laisser à ma femme une maison que j’ai bâtie à la sueur de mon front ?", se plaint Omar, vendeur, 32 ans, marié. Et à croire les interrogés, depuis l’adoption du nouveau code, les conséquences sont très claires : plus personne ne veut se marier !




Réaction. Les féministes en colère

Même si on ne les entend plus aussi souvent qu’auparavant, les associations féminines continuent le bout de chemin entamé il y a 20 ans. Lors des cours d’alphabétisation qu’elles dispensent aux femmes, elles ont entamé au lendemain de la réforme, une vulgarisation des articles de la Moudawana point par point. Quant aux promesses non tenues par l’État, Leïla Rhiwi, membre de l’Association démocratique pour les femmes du Maroc (ADFM) est radicale : "L’État est responsable de rendre accessibles leurs droits aux citoyens. Promulguer des lois n’est pas suffisant. Pour que ces lois soient réellement utiles, il faut les accompagner d’une panoplie de mesures, dont la médiatisation et la sensibilisation. La communication doit se faire à une très grande échelle et via les médias lourds : d’abord la radio, puis la télévision. La réforme, il faut l’expliquer, en arabe dialectal et dans les trois dialectes berbères. Ne pas le faire, c’est mettre en péril la consécration de la loi". À l’ADFM, Leïla Rhiwi l’affirme, la prochaine étape est celle-ci : se constituer en groupe de pression et interpeller les décideurs sur l’effectivité de la réforme et les convaincre de la nécessité de développer une politique d’accessibilité du nouveau code de la famille.



Paroles de rue

Rabiâa, 50 ans, veuve, propriétaire foncier
Oui, je sais beaucoup de choses sur la réforme. D'abord que l’héritage a été revu en faveur de la femme et que maintenant, le mari doit lui accorder le divorce dès qu’elle le demande. Maintenant, elle a systématiquement la garde des enfants...

Wissam, 30 ans, mariée, agent médical
Oui, bien-sûr, je suis au courant. D’ailleurs, cette réforme, c’est une douche froide pour les hommes. Ils en tremblent aujourd’hui. Je trouve que dans mon entourage, ça les a calmés. Je les entends en parler et pour eux, c’est très clair : maintenant les femmes ont tous les droits. C’est une très bonne chose… Les femmes n’auront plus à attendre 15 ans pour divorcer et à payer le prix fort pour avoir leur liberté.

Omar, 35 ans, marié, vendeur
Cette Moudawana, elle fait très peur aux hommes. Ils ne veulent plus se marier. La preuve, cet été, il y a beaucoup moins de mariages que les précédents. D’habitude, dès le début du mois de juin, il y a des fêtes partout. Pas cette année.

Amina, 35 ans, célibataire, vendeuse
j’entends les femmes en parler dans ma boutique, elles disent que c’est bien. Que, maintenant, le divorce sera plus facile pour elles.

Abdelkébir, 42 ans, marié, responsable administratif
Cette réforme va détruire la société marocaine. Pourquoi ? Heu… parce que les hommes ne voudront plus se marier. Que dit la nouvelle loi ? Heu… heu…

Mohamed Amine, 20 ans, étudiant, a une petite amie
J’ai vaguement entendu parler de cette réforme, mais je n’en pense rien parce que je n’en sais strictement rien. Non que je ne m’y intéresse pas du tout, mais personne n’en parle autour de moi, ni mes amis, ni ma famille, ni les profs au lycée.

 
 
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