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N° 133
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

"L'exotisme version Boualem : Une piscine bleue azur tapissée de canettes de bière"

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Le lecteur perspicace l’aura remarqué, Zakaria Boualem est en pleine spirale altermondialiste. Après s’être débarrassé successivement de son téléphone portable pour cause de problèmes de communications avec son opérateur, et de sa zakariamobile pour cause de dépassement budgétaire, il se retrouve enfermé dans une logique du refus qui, comme chacun sait, ne mène pas loin. Mais ça défoule… Il refuse tout compromis avec un système qui cherche à le traire comme une vache hollandaise, alors qu’il est un noble bipède des hautes plaines de l’Oriental. Cette révolte, épidermique et profondément absurde, est bien sûr inconsciente. Notre héros, loin de conceptualiser sa colère, se contente de regarder des matches de foot dans des proportions déraisonnables, en soutenant systématiquement les équipes les plus obscures. Il s’est ainsi transformé, le temps de l’Euro, en supporter grec, puis letton et enfin danois. Il limite ses sorties entre deux matches à une mahlaba située en bas de chez lui qui le livre en sandwiches divers et autres jus aux couleurs chamarrées.
C’est là qu’il rencontre Aurélie, une touriste qui possède tout l’attirail néo hippie. Elle porte un chèche sur les cheveux, un autre en guise de jupe autour de son pantalon, pattes d’éléphant, bien sûr. Des tresses rasta s’échappent de son couvre chef et viennent s’étaler langoureusement sur
des épaules menues mais bronzées, joliment mises en valeur par un débardeur sur lequel on peut lire "Radio bemba sound system". Zakaria Boualem, l’homme que rien n’effraie, engage la conversation avec la demoiselle. Il apprend ainsi que la demoiselle est une artiste de rue.
- Une artiste de rue ?
- Oui, je fais des spectacles avec une troupe de cracheurs de feu et d’acrobates… On a fait le tour de l’Europe et on essaye de monter une tournée en Afrique.
Zakaria Boualem ne comprend pas. Le seul spectacle de rue auquel il ait jamais eu droit, ce sont les mendiants qu’il surnomme sans méchanceté les juke box inversés (il faut miser pour les faire taire) et quelques mokhaznis occupés à pourchasser les premiers nommés. Cela peut, certes, constituer un beau spectacle, mais un peu lassant à la longue. Il lui demande si ça nourrit son homme :
- Je suis une intermittente du spectacle, je m’en sors.
Encore une fois, notre héros ne comprend rien. Aurélie lui explique le système. Il s’agit d’une sorte de caisse chômage pour les artistes qui reçoivent des indemnités même s’ils ne se produisent pas.
- Tu comprends, c’est pour permettre aux artistes de créer. S’ils crèvent de faim, c’est la culture qui meurt. C’est important de maintenir l’art en dehors de la logique capitaliste…
- Mmmm…
- Vous avez pas ça chez vous ?
- Non, nos artistes, ils ont déjà du mal à se faire payer quand ils jouent, alors tu imagines, quand ils jouent pas…
- Ahhh, c’est dommage.
D’un seul coup, Zakaria Boualem comprend pourquoi la France a inventé le concept des droits de l’homme il y a deux cent ans, alors que nous ne l’avons toujours pas compris. Il comprend aussi que pour Aurélie, ce voyage au Maroc est profondément exotique. Les mahlabas, les cars pourris et les hôtels miteux, elle peut se les permettre puisque il y a derrière elle un système qui la sécurise. Un système qui la paye, en France, alors qu’elle est en vacances au Maroc. Un système qui la rapatriera si elle mange un poisson hallucinogène, par exemple. Évidemment, Zakaria Boualem n’a pas la même conception de l’exotisme. Son exotisme à lui est inaccessible. Il consisterait à siroter des cocktails au bord d’une piscine bleu azur dont le fond serait tapissé de bières gardées au frais. Et des serveuses en bikini qui plongeraient pour lui chercher ses fameuses bières. L’exotisme de Zakaria Boualem se trouve dans les séries télé, pas dans les mahlabas. Ayant compris cela, Zakaria Boualem décide de profiter de la situation. Il ferme les yeux à moitié, allume une cigarette comme un cowboy du Far West (n’oublions pas que, techniquement, Guercif est la capitale de notre Far West) et lance d’ une voix de velours rouge :
- Moi aussi je suis un artiste. Je joue des percussions marocaines. Je connais tous les rythmes. Tu veux monter chez moi pour écouter ?

 
 
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