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N° 133
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Torture : Amnesty fait feu sur Témara

(Photo AFP)
Son dernier rapport est entièrement consacré au centre de la DST à Témara, à la torture et à la légèreté avec laquelle les autorités marocaines traitent ces abus. Cette fois, Amnesty international frappe fort.


Le centre secret de détention de Témara devient un secret de polichinelle. Amnesty international (AI) lui consacre tout un rapport bien fourni et étayé, daté du 24 juin. "Ce travail répond aux arguments du gouvernement marocain, selon lequel les allégations de torture sont infondées", lit-on dans le rapport. La
volonté d’AI est affichée d’emblée : "Démasquer la légèreté avec laquelle Rabat traite une question cruciale que la lutte anti-terroriste est en voie de banaliser", explique Arlette Laduguie (chargée à AI du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord). Depuis octobre 2003, date à laquelle Philip Luther, auteur du rapport, s’est déplacé au Maroc en compagnie de Hammoud Sarah, pour les besoins de l’enquête, il a réalisé à quel point "le Maroc a décidé de faire la sourde oreille sur ce dossier épineux". Dans la rencontre informelle qu’il a eu avec le CCDH, alors en phase d’installation, il a senti "une vague volonté de vouloir suivre les dossiers de disparitions et de tortures". Depuis lors, la volonté s’est quelque peu émoussée. La présentation du rapport officiel marocain sur la torture devant la commission de l’ONU à Genève, en novembre 2003, était un premier test grandeur nature. Désolant. À l’époque, le rapport annuel d’AI avait juste évoqué de manière lapidaire les tortures exercées sur les présumés terroristes : "Nombre des accusés ont affirmé que les personnes les interrogeant pendant leur détention secrète les maltraitaient et les torturaient pour les contraindre à signer des aveux". Entre temps, la FIDH a consacré un rapport accablant aux dépassements enregistrés après le 16 mai. Pour la première fois, les témoignages de passage à tabac et les détentions prolongées ad infinitum à Témara sont rendus publics. AI est alors de plus en plus convaincu de la nécessité de zoomer sur le cas du centre de Témara. Elle a envoyé une lettre le 18 février 2004 au ministre de la Justice, Mohamed Bouzoubaâ, lui faisant part des résultats de ses recherches, témoignages à l’appui, sur les arrestations illégales par la DST, les conditions humiliantes de détention, les 4 mois passés par certains islamistes, dont Lekbir Koutoubi et Abdellah Meski, dans les cellules glaciales de Témara, et sur les pratiques de torture et de sévices sexuels qui y étaient de mise. Le ministre leur envoya le 2 avril, via l’ambassade de Grande-Bretagne, un recueil des textes "libéraux" en vigueur chez nous et une note d’intention d’amender le code pénal pour que la torture soit enfin reconnue comme un crime. Vœu pieux. "Nous n’avons pas encore eu vent de ce projet", indique ce parlementaire sous couvert de l’anonymat. À AI, on est de plus en plus convaincu que, quel que soit le degré d’avancement des lois marocaines, Témara dévoile qu’elles ne sont pas applicables et que les autorités n’ont même pas la volonté d’enquêter pour voir la vérité en face. Avant de procéder à la publication de ce rapport-choc, AI a accumulé plus de 45 témoignages, dont 20 très détaillés, d’ex-détenus, de leurs familles, de leurs avocats et d'autres ONG marocaines qui ont enquêté sur leurs cas. Qu’est-ce qu’on y apprend au juste ?
Rédigé sous forme de plaidoyer visant à convaincre Rabat de la nécessité de s’occuper du cas inquiétant de Témara, le rapport passe en revue les différentes phases de l’arbitraire, enregistrées entre 2002 et 2003 et note à chaque fois ce qu’il faudrait faire pour sortir de l’illégalité. Premier acte, les arrestations de la DST. Les témoignages rapportent, comme dans le cas d’Abdellah Meski, que "des fonctionnaires conduisent la personne interpellée à bord d’une voiture banalisée (comme dans les années 70)". Parfois même, les agents DST les brutalisent avant de leur bander les yeux et de les emmener vers un lieu inconnu. À l’air faussement crédule de Bouzoubaâ, qui "ne comprend pas pourquoi on parle de la DST, alors que celle-ci n’a pas la qualité de police judiciaire", AI oppose une fermeté éthique : la nécessité d’interdire aux services secrets de se substituer aux agents de police, parce qu’ils "ne sont pas habilités par la loi à procéder à des arrestations ni à détenir les suspects ni à les interroger". Pour ce faire, l’ONG exhorte le Maroc à "reconnaître les agissements de la DST et à enquêter sur les agissement des agents concernés". Deuxième acte, la détention secrète à Témara. En retenant ces présumés coupables durant plusieurs semaines, dans un lieu humide, clos, isolés les uns des autres, et en les soumettant à un traitement avilissant (falaqa, bouteille, suspension, tête dans une bassine d’eau), le Makhzen est doublement coupable. Il l’est par rapport à "sa loi qui autorise des gardes à vue excessivement longues et ouvre la voie à tous les abus", explique Luther. Comme il l’est eu égard aux détenus qui ont le droit, selon le code marocain, "d’informer leur famille ou autre personne de leur lieu de détention". Or, tant que Témara est maintenu à l’ombre et loin de tous, l’État marocain est hors de toute légalité. Troisième acte, les cas de torture enregistrés. Outre les sévices que subissent les détenus, il y a surtout, "les menaces de viol auprès de leurs épouses et autres abus sexuels dont ils sont victimes sur place". Le rapport d’AI demande que le Maroc mette non seulement fin à l’impunité des tortionnaires, mais incrimine leurs complices et ordonne des enquêtes dans les lieux de détention secrets qui subsistent (Tit Mellil est pointé du doigt par la FIDH). On en est encore loin, puisque sur cette question du centre de la DST, le rapport revu et corrigé du CCDH a décidé de faire l’impasse. Dernier acte, que faire des aveux extorqués sous la torture ? Idéalement, comme le suggérait l’avocat d’Abdelilah Fizazi, "au bout de 3 jours de coups de poing et de matraque, le PV n’est plus valide". AI exige même que, dans des cas similaires, "un nouveau procès aux normes internationales soit réouvert". Certains islamistes jugés coupables après des semaines de "traitement exceptionnel" ont même été condamnés à la peine capitale. Tant au niveau des principes que des procédures, le Maroc s’avère être à la traîne. Finira-t-il par rectifier le tir ? Rien ne le laisse encore présager.



Détention arbitraire. Ailleurs, aussi…

"Nous publions ce rapport avec la prison d’Abou Ghraïb en arrière plan. On ne voudrait pas que, sous prétexte de lutte contre le terrorisme, la torture se banalise dans le monde", explique Laduguie. Les lieux de détention secrets, estime Luther, "ont hélas recommencé à accueillir des victimes d’arrestations abusives". C’est le cas, bien sûr de Guantanamo à Cuba, où 600 condamnés croupissent encore, mais aussi de prisons comme Pelmaich en Grande-Bretagne. Dans le premier cas comme dans le second, les lois post-11 septembre sont intolérables. "Ils permettent des gardes à vue illimitées et des détentions sans issue judiciaire", ajoute Luther. Certes, la vague de transferts et de délocalisations s’accentue. D’où la multiplication de lieux secrets de détention, en Arabie saoudite, au Yémen et dans d'autres pays du Golfe, rapportait AI récemment. Le Maroc n’est pas moins coupable du fait de l’internationalisation du phénomène. AI le considère comme le plus apte, parmi ses pairs arabes, à redresser la situation. Il suffirait qu’il le veuille bien.

 
 
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