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Festival : Printemps berbère à Agadir
Chronique. Les envahisseurs
N° 135
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari et Khalid Tritki

Enquête : Nos amis les saoudiens

Le prince héritier Abellah, chef de
facto de l'Arabie Saoudite (Photo AFP)
Hassan II avait fait d'eux "nos frères". Marchant dans les pas de l'Amérique, Mohammed VI, lui, a changé de Mecque. Chronique d'une brouille qui risque de nous coûter cher. Au sens propre.


8 Avril 2004, le prince Abdellah d'Arabie offre un dîner en l’honneur de Moulay Hicham. L’annonce, aux allures de poisson d’avril, donne déjà des sueurs froides aux Marocains. Pourquoi un tel dîner ? Pourquoi l’organiser au Maroc, quand les deux hommes, qui revenaient de séjours à l’étranger, auraient pu se
retrouver en Europe ? Dans l’entourage du prince héritier saoudien (et numéro un effectif du pays, en l’absence du roi Fahd, malade), on dit que l’invitation répond à un "signal fort" venu de Rabat. En langage plus courant, Mohammed VI aurait souhaité une médiation du prince Abdellah pour régler ses différends avec Moulay Hicham. Mais rien n’est moins sûr. Abdellah accueille Moulay Hicham à Bouskoura, dans la luxueuse résidence du Saoudien. Les autorités marocaines, qui surveillent tous les faits et gestes de Moulay Hicham, n’apprécient guère. Et elles ne seront pas au bout de leurs surprises. Le dîner de Bouskoura se déroule en présence du ministre saoudien des Affaires étrangères Saoud Fayçal et, surtout, du patron des renseignements. Même l’agence de presse officielle et la télévision saoudienne sont de la partie. Moulay Hicham en est le premier surpris. Son dîner chez le "frère" Abdellah a pris, à Ryad, la dimension d’un événement politique. Ce qui a le don d’irriter considérablement les officiels marocains, convaincus que l’initiative du prince Abdellah avait largement dépassé le cadre "familial" (Moulay Hicham est le cousin germain du prince Walid Ben Talal) que le cercle diplomatique saoudien voulait bien lui prêter.
L’anecdote du dîner jette un froid sur les relations maroco-saoudiennes. Le Maroc officiel ne bronche pas, mais a du mal à encaisser le coup. Et les Saoudiens d’en rajouter. L’ambassadeur Abdelaziz Khoujaâ est rappelé à Ryad quelques semaines après le fameux dîner, auquel il avait d’ailleurs pris part. Ryad ne désigne personne pour le remplacer à Rabat, se contentant de gérer les affaires courantes par un "délégué" de la diplomatie saoudienne. Valeur aujourd’hui, l’Arabie saoudite n’a pas d’ambassadeur à Rabat, une situation qui fait tâche dans le ciel bleu censé envelopper les relations maroco-saoudiennes.
La riposte du Maroc ne s’est pas fait attendre. En juin 2004, le royaume a porté le Turc Ikmal Eddine Ihsan Ogali à la tête de l’OCI (organisation de la conférence islamique), là où les Saoudiens, principaux bailleurs de fonds de l’organisation, menaient campagne pour son adversaire direct, le Bengali Salauddin Quader Chowdhury. Pour la première fois depuis la création de l’OCI en 1969, Rabat et Ryad se sont ouvertement opposés. Les Saoudiens, perdants dans cette affaire, ont mal encaissé le coup. D’autant que le représentant marocain, Abdelouahed Belkziz, ancien S.G de l’OCI, a adressé des critiques acerbes à l’organisation islamique. Du jamais vu.
Ce n’est pas pour rien que la presse saoudienne, y compris la version internationale d’"Acharq Al-Awsat", a depuis quelque temps oublié son ton traditionnellement fraternel envers le Maroc, pour adopter une neutralité toute nouvelle. Exemple : quand le prince Soltane, numéro 3 de la famille régnante, rentre du Maroc où il était venu se faire soigner, il y a quelques semaines, les médias saoudiens parlent d’un "retour de l’étranger", oubliant étrangement les formules de "pays frère" habituellement réservées au Maroc. Et quand, il y a quelques jours, une dépêche de l’agence britannique AP a ajouté au trouble en évoquant des foyers de tension entre le Maroc et l’Arabie, ni les médias saoudiens, ni les officiels n’ont publié le démenti de circonstance.
Dans des milieux proches de la diplomatie saoudienne, on ne nie pas l’existence de la crise, la première de son genre, mais on en minimise la portée. "Notez bien, nous dit ce proche de la dynastie régnante, que tant que les princes Abdellah, Soltane et Nayef rendent régulièrement visite au Maroc, les relations entre les deux pays sont sauves". Soltane, celui que l’on appelle le "prince d’Agadir" par référence à son palais dans le sud marocain, a d’ailleurs programmé de se rendre au Maroc, courant août. Sans mission officielle mais avec l’espoir d’amorcer une "reprise" véritable avec le royaume. L’émissaire saoudien aura fort à faire pour effacer les rancoeurs additionnées des deux côtés, surtout du côté saoudien. Exemple : En février 2004, le séisme d’Al-Hoceima avait provoqué un véritable élan de solidarité internationale. L’Arabie Saoudite s’y est jointe en mettant 50 millions de dollars dans la cagnotte. Le Maroc a oublié (ou omis) de le mentionner à l’heure des comptes, dressés par le wali de Bank Al-Maghrib. Inutile de dire qu’à Ryad, on n’a guère apprécié cette "pudeur excessive" des autorités marocaines. Un autre indice, encore plus significatif, a eu lieu quelques mois auparavant, à la rentrée 2003. Le prince Abdallah se rend alors à Casablanca, encore sous le choc du 16 mai. Le message du prince n’est pas difficile à décrypter : "Faisons confiance au Maroc, et soutenons-le dans sa crise". Abdallah demande, dans la foulée, "ce qu’il peut faire pour le Maroc" et on lui conseille, dans son entourage, "d’offrir sur un plateau la reconstruction du quartier de Sidi Moumen". Marché conclu. Deux jours avant le départ d’Abdallah pour une visite en Russie, un coup de tonnerre secoue la délégation saoudienne : Sylvan Shalom, le ministre des Affaires étrangères israélien se déplace au Maroc ! Pendant que Mohammed VI reçoit l’émissaire israélien à Tétouan, les accompagnateurs d’Abdallah se mordent les doigts : "Le Maroc, protestent-ils en coulisse, aurait pu décaler son calendrier pour éviter que Shalom et Abdallah soient présents, dans le même moment, sur le sol marocain !". A Ryad, l’incident prend des allures de camouflet infligé au prince héritier. Abdallah, sérieusement remonté, oublie ses projets marocains et quitte Casablanca dans la précipitation.
Cet incident, comme d’autres, a réveillé une blessure née dans l’après-Hassan II : le Maroc n’a pas véritablement d’interlocuteur à offrir aux "frères" saoudiens (lire encadré en page 24). "Les émissaires marocains sont souvent jeunes et francophones, ignorant beaucoup des spécificités saoudiennes", observe-t-on à répétition à Ryad. Aussi étonnant que cela puisse paraître à ce niveau-là, un conflit de génération existe. "Abdellah, ou Fahd, avaient l’habitude de traiter avec Hassan II ou ses conseillers Boutaleb et Bensouda, ces gens avaient le même âge et se connaissaient parfaitement à force de se côtoyer", explique encore cet observateur. La méconnaissance de l’autre a fait son effet dès les obsèques de Hassan II où le prince Khaled Ben Soltane, véritable commandant des armées saoudiennes (et co-dirigeant de l’opération desert storm avec le général Schwarzopf, en 1991), a longtemps attendu d’être reçu par Mohammed VI avant de l’être par Moulay Rachid. Le prince saoudien n’a pas apprécié. Plutôt que de provoquer un incident diplomatique, il a préféré réagir sur un plan commercial, arrêtant l’impression du journal (Al-Hayat) qu’il dirige et dont les dividendes restaient, jusque-là, au Maroc.
Depuis, les frustrations saoudiennes ont basculé vers un autre terrain, encore plus sensible : le sécuritaire. Quand Rabat annonce, à l’été 2002, avoir mis la main sur trois Saoudiens accusés de terrorisme, Ryad ne comprend plus. La coopération sécuritaire entre les deux pays, jusque-là exemplaire, en prend un coup. Ryad a été informé après Washington de la prise effectuée par les services marocains. Une première concernant des ressortissants de nationalité saoudienne ! Déjà fragilisée intérieurement, mal exposée au regard de l’opinion mondiale, Ryad n’avale pas la soudaine "real politik" adoptée par Rabat. Malgré les efforts du Maroc pour faire avaler la pilule (verdicts cléments pour les Saoudiens, extradés finalement vers l’Arabie saoudite en 2004), Ryad se rend à l’évidence : sur le plan sécuritaire, l’axe Rabat-Washington a indiscutablement relégué la "fraternité inter-arabe" au second plan.
Les désordres qui émaillent l’amitié maroco-saoudienne viennent, pourtant, après une longue lune de miel de quarante années qui se confond avec le règne de Hassan II.

60’s : L'alliance stratégique est née
L’organisation des services marocains, personnifiés par le CAB 1, a fait le bonheur… des services saoudiens. Très tôt en effet, des émissaires marocains, choisis parmi les arabisants, investissent régulièrement à Ryad pour aider à l’organisation du renseignement et de la sécurité saoudienne, le tout sous le parrainage des experts américains. Tous les haut-responsables marocains, de Dlimi à Oufkir, ont rendu des visites "amicales" à Ryad, parfois après un détour à La Mecque pour effectuer le pèlerinage du Hadj. Les CMI illustrent parfaitement cette tendance, eux qui ont assuré une présence quasi permanente sur le sol saoudien. L’alliance avec le lointain (géographiquement) frère saoudien s’explique par des raisons historiques, Hassan II ayant toujours considéré la dynastie saoudienne comme une deuxième "famille". Sur un plan plus pragmatique, le monarque avait bien entendu mesuré la montée en puissance de Ryad, riche de ses gisements pétroliers depuis les années 30-40. Mais, à l’époque, les enjeux restent d’abord politiques. Les deux régimes se sont rapidement faits un ennemi commun : la montée progressive du panarabisme, incarné par Nasser, qui renversait les monarchies arabes l’une après l’autre. Rabat et Riyad, appuyés de loin par Washington, ont pris conscience de cette lame de fond. Du coup, il devenait urgent pour leur survie de constituer une ligne de défense, passant également par Amman où le roi Hussein se débattait entre ses opposants et la pression qu’induisait l’affaire palestinienne. Mais la défaite de l’axe Egypte/Syrie dans la guerre de 67 a diminué l’influence du nassérisme et a permis aux monarchies de respirer. Ce qui a ouvert la voie à une autre forme de coopération. Le Maroc qui a avait une longueur d’avance sur le plan de la formation des cadres, a pris sur lui d’aider l’Arabie Saoudite. Des enseignants et des techniciens marocains ont pris la route de l’Arabie. La formation a concerné également le domaine policier et militaire. Les bases d’une alliance stratégique étaient définitivement jetées.

70’s : l'âge d’or
Les débuts des années 70 ont été turbulents pour le monde arabe. En 1973, la guerre contre Israël redessine les alliances au niveau international. La position de l’Arabie Saoudite, qui a brandi l’arme pétrolière pour faire pression sur les Américains, est désormais celle d'une puissance pétrolière et financière mondiale. Côté Ouest, le Maroc entame une phase difficile. Le conflit du Sahara pointe, alors que le cours des phosphates, la principale richesse du pays, s’effondre. Le Maroc est dans une position d’autant plus difficile que le Sahara, au lieu d’être une reconquête rapide, prend rapidement la dimension d’une guerre quotidienne et extrêmement coûteuse. L’Arabie se rappelle alors au bon souvenir de Hassan II. Les Saoudiens passent à la caisse, endossant la totalité de la facture pétrolière du pays. Et mettent la main à la poche pour soutenir, matériellement, le Maroc dans la guerre du Sahara. Des sources avancent que, au plus fort de la crise financière du royaume, même les salaires des fonctionnaires étaient versés par les Saoudiens, ajoutant que Hassan II était le seul étranger (à la dynastie saoudienne) à avoir bénéficié d’un pourcentage sur la manne pétrolière de Ryad. Au passage, les Saoudiens repoussent le péril pétrolier… et républicain incarné par l’Algérie.
En 1977, les accords de Camp David mettent l’Egypte au ban du monde arabe. Cette actualité, combinée à la guerre civile qui faisait alors rage au Liban, oblige les Saoudiens à détourner leurs destinations de loisirs vers d’autres pays. Dont le Maroc ami, rapidement repositionné comme destination privilégiée des émirs et notables saoudiens. Le tourisme saoudien investit alors le pays et les premiers signes sont apparus dans les villes de Casablanca, Rabat, Tanger et Agadir. Le hic est que le Maroc avait officiellement décrété la fermeture des maisons closes en 1973. Qu’à cela ne tienne, un néo phénomène voit le jour : le transfert des plaisirs vers les villas, palaces et appartements privés. Et c’est là que, socialement, les Marocains palpent concrètement la présence saoudienne et son incidence, surtout urbaine, sur les mœurs du pays. Toute l’industrie du plaisir est reconfigurée, gagnant en couleurs (orientales) et en dimensions. Il n’y a pas encore d’investissements touristiques directs, mais l’arrivée des hôtes de marque et leurs nouvelles installations s’accompagnent d’une rénovation-agrandissement des principaux hôtels, ports et aéroports du royaume.
Mais en février 1979, l’éclatement de la révolution iranienne envoie une onde de choc aux deux monarchies. Le Shah, chassé de son trône, se réfugie d’ailleurs un moment au Maroc où il possède de nombreux biens. Le nouvel Iran, celui de Khomeiny et des chiites, se substitue à l’ancienne menace de Nasser. Le Maroc et l’Arabie ont de nouveau un ennemi commun, encore plus redoutable que le premier : le modèle iranien. Contrairement au nassérisme, la révolution iranienne s’appuie aussi sur l’Islam, avec la menace potentielle de rallier toutes les masses. Il n’y a plus à hésiter : la menace chiite ne peut être contrée que par une alliance sunnite. Les contours de cette alliance allaient se dessiner avec précision dans les années 80.

80’s : Bienvenue au wahhabisme
L’onde de choc de la révolution iranienne se répand sur la capitale religieuse de l’islam : la Mecque. A l’occasion du pèlerinage, 1.500 intégristes, surtout des Saoudiens, brandissent les slogans de la révolution et prennent en otage les lieux saints de l’Islam. L’Arabie Saoudite connaît les affres du terrorisme. La vie de 15.000 personnes est en jeu. Ryad, dans l’incapacité de dénouer la crise, fait appel à des commandos français pour la tirer d’affaire. Les Français y arrivent tant bien que mal. Ils sont secondés… par des unités d’intervention marocaines. Encore une preuve indéfectible de "l’amour" qui baigne les deux monarchies.
Mais en 1981, le Maroc, qui n’en a pas fini avec ses propres troubles internes, va plus loin. Obnubilé par la montée du chiisme iranien et son extension à toutes les terres d’Islam, le royaume prend la décision historique de supprimer les départements de philosophie à l’Université, et de les remplacer… par des départements dédiés aux études islamiques. Mais il ne s’agit pas d’enseigner n’importe quel modèle d’islam. Des instructions fermes sont ainsi données pour que le corps enseignant au sein de ces départements soit issu du contingent des étudiants marocains en Arabie Saoudite. L’importation du courant Wahhabite, jusqu’alors latente, est officialisée. Elle ressemble point par point à une politique d’Etat.
Parallèlement à cette inflexion dont on n’a pas fini, aujourd’hui encore, de mesurer toutes les conséquences, le Maroc ouvre ses portes à de nouvelles formes de collaboration avec l’Arabie Saoudite. La première vague des businessmen saoudiens débarque au Maroc. Un Adnan Kashoogi, par exemple, a failli conclure dès le début des années 80, le marché des armes avec le royaume, toujours en guerre au Sahara. Le deal avec Kashoogi n’a pas été conclu, mais les dès étaient jetés. D’autres hommes d’affaires ont pris le relais pour la réalisation de projets touristiques au Maroc. C’est ainsi qu’un proche de la dynastie saoudienne, Ferâoun, fait son entrée. Il achète l’hôtel Casablanca et le transforme en Hayat Regency. Il initie également des projets immobiliers dans différentes villes, surtout à Rabat, les résidences Kayss et Fath, à Agadir où il construit un quartier résidentiel. L’argent saoudien, longtemps bloqué au seul secteur immobilier, s’ouvre largement aux activités touristiques. Cet argent va aussi, de plus en plus, aux symboles culturels. L’Arabie finance ainsi la création de l’école Fahd pour la traduction à Tanger, puis la Fondation Al Saoud à Casablanca. En 1983, le quotidien londonien Achark Al Awsat, financé par la famille régnante en Arabie, s’installe pour de bon à Rabat, provoquant au passage la seule authentique grève de la presse marocaine de l’après-indépendance.
Et la menace iranienne dans tout cela ? L’Arabie Saoudite, avec la bénédiction des Etats-Unis, a encouragé son voisin irakien, mené à l’époque par le "prometteur" Saddam, à mener la première vraie guerre du Golfe, celle qui l’opposera à l’Iran dès le début des années 80. Le conflit épuise la révolution iranienne et vide les caisses de l’Etat. Le modèle de l’islam véhiculé par Téhéran s’essouffle, malgré les manifestations répétées à chaque moussem du Hadj. Si bien qu’à la fin de la décennie, le Maroc comme l’Arabie Saoudite poussent un ouf de soulagement : le péril iranien n’est plus qu’un mauvais souvenir. Mais à quel prix !

90’s : Les affaires d’abord
La décennie qui suit sera rude pour le partenaire du Maroc. La première guerre du Golfe éclate en 1991 et oblige l’Arabie Saoudite à en payer la facture financière, ce qui porte un coup dur à ses équilibres internes. Et affecte lourdement les cours du pétrole. Mais l’alliance entre les deux monarchies n’en souffre pas pour autant. Pour preuve, le Maroc décide d’envoyer un contingent militaire au Golfe, essuyant au passage le mécontentement de la rue. Hassan II y a mis la manière : "C’est notre amour pour nos frères saoudiens qui s’exprime à travers cette décision" déclare-t-il à cette occasion. L’Arabie lui renvoie l’ascenseur quand, quelques années plus tard, le pétrolier iranien Khrej déverse sa cargaison au large des eaux marocaines. Ryad allonge 50 millions de dollars pour parer à la catastrophe écologique qui menace le royaume. Finalement, la catastrophe n’aura jamais lieu et le "cadeau" saoudien sera utilisé pour la construction d’une université privée. De là est né Al-Akhawayne (ou l’université des deux frères, par référence aux rois Hassan II et Fahd) à Ifrane en septembre 1993. Ce qui s’appelle avoir de la suite dans les idées. Toutefois, l’impact financier de la guerre du Golfe allait réduire la capacité d’agir des Saoudiens. La politique d’austérité adoptée dès lors par le gouvernement saoudien diminue les aides accordées au Maroc et ralentit le train des investissements culturels, informels de l’Arabie. Sans oublier que la fin de la guerre civile au Liban et les retrouvailles scellées une décennie auparavant avec le grand frère égyptien, ont rappelé les notables saoudiens à leurs plaisirs libano-égyptiens.
Au Maroc, l’apport financier de la monarchie pétrolière bascule sous forme d’investissements de plus en plus rationalisés où la priorité revient à l’opportunisme pur et dur des affaires. En 1992, année du cessez-le-feu au Sahara, Hassan II propose à cheikh Salah Kamel de racheter 2 M, alors une chaîne privée en sérieuses difficultés financières. La transaction n’aboutit pas. L’année d’après, le projet Marinasmir dans le nord du pays tombe dans l’escarcelle saoudienne. En 1996, le groupe saoudien Corral s’adjuge la Samir, fraîchement privatisée. L’opération a donné lieu à beaucoup de spéculations. La Samir, devenue aujourd’hui le premier investissement officiel de l’Arabie Saoudite au Maroc, a été pratiquement livrée sur un plateau d’argent aux pétrodollars de Ryad, sa privatisation n’ayant servi concrètement qu’à sa rétrocession à Corral. En 1998, les Saoudiens raflent la mise pour l’Amphytrite de Skhirat, obtenu après d’évidentes facilités bancaires. Pour Othmane Oumeir et, surtout, Abderrahmane Amoudi, il est clair que pareille transaction n’aurait jamais pu se faire sans la bienveillance du Palais.
La décennie des années 90 restera ainsi comme celle des affaires, les investisseurs saoudiens poussant le luxe jusqu’à créer, quelque temps plus tard (2002), un club des investisseurs arabes pour essayer de coller à l’image des hommes d’affaires modernes et prospères. En tout cas, on est loin des décennies 60-70-80 où tous les indicateurs politiques et sécuritaires, tant à Rabat qu’à Ryad, étaient constamment au rouge.

La difficile équation du futur
La disparition de Hassan II n’explique pas à elle seule les mutations en cours dans les rapports entre les deux monarchies. La nouvelle donne du terrorisme constitue un paramètre essentiel. Cette fois, le Maroc et l’Arabie Saoudite doivent partager leur ennemi commun avec l’Amérique et le reste du monde. Plus que jamais, les deux pays sont appelés à se positionner d’abord aux Etats-Unis. C’est à Washington que le renseignement est centralisé, que les nouveaux standards de démocratie et de stabilité sont définis. Le rôle de trouble-fête joué par le protecteur américain explique-t-il toutes les frustrations enregistrées tant à Ryad qu’à Rabat ? Certains cercles de la diplomatie, marocaine et saoudienne, semblent bien le croire : "Rabat et Ryad restent deux alliés naturels, l’administration américaine peut changer de titulaires et la conjoncture mondiale peut évoluer". Au-delà des frictions entre les deux pays, il n'est pas inutile de rappeler que les réserves exprimées par Rabat et Ryad au sujet du projet du grand Moyen Orient convergent allègrement. Il est possible de croire que les deux capitales ne sont plus tout à fait sur la même longueur d'onde. Initialement, tous deux sont des Etats fondamentalistes, mais si le Maroc tente une réforme religieuse, qui trébuche d'ailleurs, l'Arabie saoudite a du mal à sortir de ses réflexes wahhabites, et pâtit de la situation de fin de règne d'un Fahd croupissant. Mais il est également possible de croire qu'il y a un déficit de communication entre les deux capitales et que, sur ce coup là, le Maroc commet des maladresses qui risquent de lui coûter cher. On est loin de la rupture, mais la brouille est installée.



Un interlocuteur par défaut

Depuis la mort de Hassan II, le dossier saoudien n’a pas arrêté d’être "trimballé" d’un conseiller royal à l’autre, sans jamais trouver preneur. "Les Marocains se tâtent, les Saoudiens s’impatientent", résume ce fin connaisseur des relations entre les deux royaumes. Le seul interlocuteur des Saoudiens reste Mohamed Benaïssa le ministre des A.E, ami de longue date des princes saoudiens, et de Bandar Ben Soltane en particulier. A Ryad, on espérait plus, mieux, traduisez : un conseiller dans l’entourage immédiat de Mohammed VI. Mais qui ? Ahmed Bensouda et Abdelhadi Boutaleb jouaient ce rôle du temps de Hassan II. Aujourd’hui, les candidats potentiels sont éliminés les uns après les autres. André Azoulay et Zoulikha Nasry sont out, le premier étant juif, la deuxième… étant une femme. Hassan Aourid, le seul à avoir le profil psychologique de la mission, ne joue aucun rôle, hormis sa fonction de porte-parole du Palais. Moâtassim ? Il est désormais hors du coup. Kabbaj ? Les quelques missions dont il a été chargé à Ryad n’ont pas été des succès. Belfqih, Majidi, El Himma ? Ryad aimerait bien accrocher un membre de ce trio magique, surtout Kabbaj, l’homme d’affaires du Palais. Mais les vœux saoudiens ne sont pas près d’être exaucés, tant Majidi incarne à la perfection cette "élite jeune et francophone (et peu encline envers le protocole et les manières saoudiennes) qui entoure Mohammed VI", tant décriée à Ryad.



Affaires et politique Le cas Dallah Al Baraka

La connexion entre politique et affaires s’illustre bien dans l’histoire de Dallah Al Baraka au Maroc. Le prestigieux groupe saoudien a entamé ses investissements au Maroc en force en 1989. Le groupe, spécialisé à l’époque dans l’immobilier et la finance, décide de créer une unité de conditionnement de poisson. L’investissement s’est réalisé à Tan Tan et a mobilisé près de 24 millions de dollars. Juste après, Dallah Al Barak place son pion dans l'Omnium Marocain des Pêches (OMP). L’investissement est lourd : 70 millions de dollars. L’enchaînement de deux investissements dans la pêche dans la zone sud, laisse perplexe. Les observateurs qui ont suivi cette période, renforcent le scénario d’une sollicitude royale. "Le Palais était intervenu dans l’affaire pour placer les Saoudiens au moment où le partenaire lybien de l’époque s’était fait lyncher par la justice", explique un opérateur. La pêche a été depuis le début des années 70 un secteur réservé aux gradés de l’armée. L’impératif de sécuriser la région a renforcé cette démarche. Dans cette logique, toute personne susceptible d’investir dans ce domaine était soit proche de l’armée soit appuyé epar un proche du Palais, si ce n’est par le roi lui-même. Dallah Al Baraka était et demeure toujours de cette trempe. D’ailleurs, Mohamed VI lui-même leur a accordé le projet d’aménagement de Taghazout. Alors que les déboires du groupes se multipliaient, aucun membre du gouvernement et encore moins son ministre du Tourisme n’a osé les inquiéter. Il a fallu le feu vert du Palais, une nouvelle fois, pour leur retirer le projet. Mieux, lorsque la société Lone Star Energy avait touché le fond, le groupe Saoudien a été sollicité pour renflouer ses caisses. Il est actuellement majoritaire dans la société qui explore à Talsint.



Le tourisme attire l’argent de l’Arabie

Apartir du milieu des années 90, l’investissement saoudien est entré dans une nouvelle phase plus sereine, plus professionnelle. Elle est marquée par le souhait spontané de tirer profil des potentialités du pays. C’est le cas de l’investissement de Corral dans le processus de privatisation de la Samir (400 millions de dollars). Ces investissements ont connu une poussée appréciable depuis 1990. Malabata Corporation, appartenant au prince Turky Ben Nasser, a investi 80 millions de dollars à Tanger. La gestion de ce complexe est du ressort du prince Walid Ben Talal. Toujours dans le tourisme, l’homme d’affaire Omar Al Hamid, patron de Nesco, réalise actuellement un investissement de 80 millions de dollars pour la construction de deux hôtels à Agadir et Marrakech. Abdelmajid Abou Jadael vise l’hôtel Marhaba de Casablanca. L’investissement prévu est de 50 millions de DH. Ali Ba Jaber et Jamal Ba Amer, le premier est président du club des investisseurs arabes et l’autre directeur général de Samir, lancent en août Majestic Limousine, une société de location de voitures de luxe. L’enveloppe nécessitée est de 50 millions de DH. Globalement, les investissements saoudiens au Maroc s’améliorent en volume et en qualité. Mais ils restent faibles, comparées à d’autres pays arabes. L’ensemble des investissements saoudiens est estimé à 1,8 milliards de dollars au Maroc, deux fois moins qu’au Liban et trois fois moins qu’en Egypte. "Le Maroc peut faire mieux s’il adopte une politique de promotion de l’investissement destinée au pays arabes et surtout à mettre des mécanismes de suivi des investissements", estime Ali Ba Jaber.

Les estimations chiffrées nous ont été communiquées par le club des investisseurs arabes

 
 
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