Femmes sahraouies : Lavant-garde de lémancipation
Emancipées, les Sahraouies le sont depuis des lustres. Héritières dune société matriarcale, elles ont su conserver leurs droits bien avant la nouvelle Moudawana. Visite guidée dans un univers profondément ancré dans le féminisme.
"Si ta femme te dit de te jeter dans un puits, espère seulement quil nest pas profond" énonce le dicton sahraoui, soulignant derechef le rôle primordial et partant, original de la femme dans ces sociétés nomades. Certes, nidéalisons pas ! Il existe chez les Sahraouis une image première des femmes qui est |
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semblable à lopinion dominante dans la plupart des cultures du monde, lidée quelles sont physiquement moins fortes que les hommes. A la différence fondamentale "quargument est tiré de cette faiblesse pour justifier tous les moyens et les institutions capables dassurer le pouvoir économique et social des femmes" explique lethnologue Hélène Claudot-Hawad. Ce que confirme Elazza Likhili, de lUnion Nationale des Femmes Marocaines (UNFM) section Laayoune, "la femme sahraouie a toujours eu un rôle dans notre société et dans nos familles. Elle joue le rôle de lhomme dans une société nomade". La même souligne, "quhistoriquement, la seule activité était le commerce, via les caravanes. Or, il fallait trois mois pour rejoindre Goulmime qui était le premier point commercial. Du coup, il incombait à la femme la gestion des biens et de la tente. Cest ce qui a donné sa force et son indépendance à la femme sahraouie". Ce raisonnement conduit à une représentation donnant au pôle féminin une nécessité vitale, image pour le moins marginale dans la pensée du monde méditerranéen. "La femme représente le chaînon stable et permanent de la communauté, le point fixe autour duquel évolue et sagite le reste du monde" précise encore Hélène Claudot-Hawad.
Pour Batoul Daoudi, de la tribu des Aït Lahcen et responsable de lAgence de développement social des provinces du sud, il faut remonter dans le temps pour comprendre cet état de fait. "Noublions pas que jusquà larrivée des Beni Hassan au 17ème, venant dArabie, les tribus sahraouies, essentiellement senhaja, étaient régies selon le modèle matriarcal. Ce nest quavec les Beni Hassan que les tribus basculeront peu à peu vers le modèle patriarcal, tout en gardant des caractéristiques senhajas, notamment en ce qui concerne le rôle des femmes". Ainsi, même si la législation islamique a gagné du terrain et se trouve adoptée partout, la construction du monde autour du principe féminin résiste encore sur le plan idéologique.
Pour preuve, Salka Benabda, de lassociation Basmat Al Amal, section Laayoune précise que "depuis sa naissance, la fille sahraouie est sacrée, elle est placée au centre de lattention familiale. Dailleurs, insiste-t-elle, les tribus les mieux cotées sont celles qui prennent soin de leurs filles". Ainsi, toutes sont unanimes pour dire que de lenfance à ladolescence, la fille sahraouie est choyée et quune fois devenue femme, son avis est primordial. Elle est dailleurs consultée pour toutes les affaires du foyer comme de la tribu. Ce que relève une fois encore notre ethnologue, "dans les assises ou les conseils, qui réunissent hommes et femmes dune même lignée, la voix féminine pèse autant et même davantage que celles des hommes. Une décision ne peut être arrêtée que si les femmes sont daccord". Autant dire que la femme sahraouie jouit dun respect, tant familial que tribal, que peuvent lui envier bien des femmes du "dakhil". Cest, à nen pas douter, ce qui explique labsence quasi-totale du phénomène de la violence conjugale chez les Sahraouis, "les relations de mariage empêchent les relations guerrières entre tribus, doù le respect envers la femme, car la violenter, reviendrait à infliger cette violence à toute la tribu" détaille Batoul Daoudi. Et a contrario, cest aussi ce qui justifie le taux si élevé de divorces dans la région. La même souligne, "la femme sahraouie quitte le foyer à la moindre injure qui touche sa dignité ou en cas dadultère". Loin de lui valoir linfamie, le divorce est souvent loccasion de faire la fête. "On signifie à lex-mari que ce nest pas la fin du monde, que la vie de son ex-femme vient à peine de recommencer" explique Batoul. Pour lanthropologue Mohamed Naïmi, cette fête symbolise également lacquisition dune entière liberté, "quand elle se marie, la femme passe de la tutelle du père à celle de son mari. Une fois divorcée, elle devient libre. Cest précisément ce que lon célèbre".
Du coup, nos trois amies sourient franchement quand on leur parle de la réforme de la Moudawana, visant à rendre effective légalité entres sexes, énoncée dans la constitution. "Dans notre société, la Moudawana na jamais été appliquée, ce sont les lois tribales qui prévalent" précise demblée Elazza Likhili. Cest sans doute ce qui explique que les concepteurs du nouveau texte se sont largement inspirés des propositions formulées par la section de lUNFM des provinces du sud. A titre dexemple, depuis toujours, la femme sahraouie est consultée pour son mariage, cest elle qui "prend époux". Lexpression est dautant plus explicite quil existe, selon lanthropologue Mohamed Naïmi, des "tribus donatrices" de femmes. Ce qui signifie, non pas que lon "donne" une femme à la tribu du mari mais quau contraire, le mariage permet de "prendre" lhomme à la tribu en question, renforçant ainsi le poids de celle dont est issue la future mariée. Pour Naïmi, les "tribus donatrices" sont celles qui dominent économiquement. Plus intimement, la tradition veut que les deux époux se vouent une vie de respect ou une séparation à lamiable. Dailleurs, en cas de divorce, la femme emporte tout : tant les biens légués par son père au moment du mariage (cest lui qui achète tout pour que sa progéniture nait rien à devoir à son époux) que ceux que lui aura achetés son mari pendant lunion. La tradition veut que lhomme ajoute encore des biens pour garder de bonnes relations avec la famille de son ex-femme. Du coup, il est aisé de concevoir que le divorce, véritable chemin de croix des Marocaines du Dakhil, na jamais été vécu comme tel par nos sahraouies. Dautant quau sud, le moment pénible passé devant les tribunaux de famille ne représente quune simple formalité. "Les problèmes se règlent au sein de la tribu. Nous allons au tribunal juste pour le tampon. Il est honteux pour un homme de pousser sa femme à se présenter devant un juge pour réclamer ses droits ou ceux de ses enfants. Ces derniers sont dailleurs automatiquement pris en charge par la famille" ajoute B. Daoudi. Et la polygamie dans tout ça ? Un extra-terrestre. Le contrat de mariage des Sahraouies comprend depuis des décennies une clause stipulant que "la sabiqa wa la lahiqa, wa ida tamma dalika fa amrouha biyadiha", ce qui signifie approximativement, "ni précédente, ni suivante et si cela se passe, cest à la femme de décider de son sort". Voilà qui est clair. Lumineuse également, la conclusion de Mohamed Naïmi précisant que "les tribus sahraouies ont connu un bouleversement radical avec larrivée de ladministration marocaine et la sédentarisation forcée. Reste que la dimension nomade est enracinée
et non linverse". Un enracinement tel, quil a permis le maintien dune indéniable construction symbolique, centrée autour de la femme, pilier de la famille, de la tente, de la tribu, de lunivers. |