Chronique. Les envahisseurs
La bavure de limam Benchekroun, les sorties incendiaires de Raïssouni et le faux paternalisme de Ramid finissent par exacerber. Regard lucide de Maria Guessous*, une jeune femme passionnée de la vie, sur ces croquemorts qui nous envahissent.
La prétendue modération dun parti comme le PJD ne se base que sur des déclarations dintention. Or on ne juge pas les gens sur leurs déclarations dintention, mais sur leurs actes. Est-il besoin de rappeler quelles ont été les premières propositions |
|
des dévots du PJD lors de leur première et petite prise de pouvoir ? Il nexiste pas de pouvoir plus tyrannique et dangereux que celui qui avance masqué. Car si les imams du genre de Redouane Benchekroun trouvent des pantins qui adhèrent à leur discours et en font payer les frais à une population terrorisée à coups de sabre, au moins sont-ils identifiables : ils sont hors-la-loi et, à ce titre, peuvent être combattus. Lislamisme au pouvoir, cest une autre histoire, une menace, à terme, de terrorisme légal, et comme vous le dites très justement (TelQuel édito n°133), "Ce jour-là, il ne nous restera plus que nos yeux pour pleurer".
Interdire la mixité sur les plages, réduire le temps de travail des femmes, enchaîner les corps, interdire la musique, la danse, la fête, bref : interdire la vie dans une dynamique hystérique de mort, voilà lidéal de société de nos barbus. Telle est la société à laquelle ils rêvent, dans une vision apocalyptique de destruction, une vie qui sinscrirait dans un schéma binaire primaire, nous faisant régresser à un stade de contemplation végétative uniforme, sans saveur, sans couleur, sans nuances
pendant que dautres avancent. Ce schéma-là na rien à voir avec le Maroc. Les chantres anesthésiés de la pseudo-vertu institutionnalisée ne font que reproduire bêtement un modèle tout aussi importé que celui quils décrient par ailleurs. En quelques années, la société marocaine sest radicalisée, islamisée, voilée ; la rue sest métamorphosée à une allure qui tient de la pathologie.
Cest une véritable colonisation. Ne jetez pas lanathème sur un modèle occidental qui aurait selon vous le tort infâme de nêtre pas le nôtre mais qui a au moins le mérite de conserver aux gens leur libre-arbitre et de leur laisser le choix, ce qui est une différence de taille, pour faire lapologie dun modèle oriental qui ne nous ressemble en rien. Je le répète, cest une colonisation : Wahhabites, Talibans, peu importe ceux que vous jugerez bon de placer sous cette bannière, lessentiel étant que ce sont des colonisateurs en territoire marocain.
Dans la veine des grands débats métaphysiques sur le rôle génétique de la femme et de sa nudité, de la marocanité des élèves des missions françaises, de lanti-islamité des centres culturels étrangers et jen passe, voilà Ahmed Raissouni qui perpétue une tradition désormais bien établie en sinsurgeant contre les rares moments de bien-être que nous procurent les festivals de cette saison
Je ne répondrai pas à Monsieur Raissouni ; le contrat de communication qui préside à tout échange entre deux êtres sensés est en quelque sorte rompu entre ces cerveaux-là et le mien. Et puis on ne ma pas appris à discuter avec des moutons. Je ne saurai pas my prendre. Je reviens en revanche sur la déclaration de Monsieur Ramid, qui, se voulant rassurant, nous dit grosso modo : "Nous ne sommes pas contre les festivals de musique, mais il y a des limites à ne pas dépasser". Javoue avoir été interloquée. Voilà M. Ramid qui se présente à nous en père protecteur, position tyrannique sil en est, prétendant être plus à même que nous de juger de nos propres limites. Franchement, cest un comble. Monsieur, je suis à même de juger de mes limites par moi-même, de faire mes choix toute seule, et de les assumer. Force est de constater quen ce qui vous concerne, vous franchissez allègrement les vôtres en vous mêlant des miennes. Alors ayez la pudeur de vous mêler de ce qui vous regarde ; occupez-vous de vos frontières et laissez-moi à mes garde-fous, même si je prends note de votre touchante sollicitude. La duplicité des discours est la caractéristique fondamentale de tout parti religieux en quête de pouvoir, à tel point quelle pourrait être érigée en emblème. Cest aussi la marque séculaire du despotisme et la signature de lautocratie. Votre titre : "Attention parti méchant" était largement justifié, et il serait temps que devant les discours manipulateurs dune poignée dilluminés, la société cesse de se déculotter. Temps aussi que la laïcité soit sérieusement remise au goût du jour, en rappelant que non seulement la lecture très personnelle de lislam de ces fous de Dieu est aux antipodes du modèle marocain, mais aussi que la religion instrumentalisée à des fins purement politiques est une configuration inéluctable dans un pays où la religion est de toute façon indissociée du politique, ouvrant ainsi la voie aux dérives qui ont, ailleurs et de tous temps, mené à la catastrophe. Il est temps de redonner à la religion la place qui est la sienne, à savoir un choix individuel, personnel, et non politique. Car pour ceux et celles qui ont une quelconque idée de la pudeur, la religion comme choix politique est un sacrilège.
Etudiante en Lettres. Université Bordeaux 3
|
|