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N° 135
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Cafouillage religieux

(Photo AFP)
Histoire d’un prêche incendiaire délivré à la mosquée Hassan II, retransmis par la TVM, discuté au Parlement, commenté au gouvernement et analysé à Matignon.


Deux semaines après le prêche de Redouane Benchekroun, hostile au travail des femmes, à l’estivage dans les plages mixtes, aux festivals de musique qui favorisent la débauche, à l’alcool qui coule à flots, les commentaires politiques battent leur plein. Interrogé à Paris, Driss Jettou minimise le geste et n’y voit qu’un signe (un abus, non ?) de "liberté d’expression".
Harcelé par ses pairs au gouvernement, Ahmed Toufiq reconnaît en aparté que ce fut "une erreur", mais précise au parlement que "les ouléma, ce n’est pas une affaire de personnes". Entendez, c’est un état d’esprit (à réformer). Si le discours enflammé d’un imam qui passait jusque là incognito a suscité autant de remous au sein du gouvernement, c’est bien parce que l’image de l’Etat y était mêlée. Benchekroun a été nommé, le vendredi 7 mai 2004, avec l’onction d’Amir Al Mouminine, alem des ouléma de Casablanca, avec la charge lourde de le "représenter à la mosquée". D’ailleurs, "le roi Mohammed VI (soucieux de son image) a suivi de près cette affaire", nous apprend l’un de ses proches collaborateurs. La question a pris de l’ampleur d’autant plus que le prêche a été prononcé à la grande mosquée Hassan II, qui porte le sceau officiel du palais et la charge symbolique du Makhzen. Et puis, ce n’est même pas passé inaperçu entre prieurs du vendredi, mais transmis sur la TVM, média officiel s’il en est. Alors, faut-il croire, comme Mohamed Darif, que c’est "une stratégie confuse de l’Etat qui verrait bien ses ouléma damer le pion aux islamistes" ? Ou bien, faut-il penser, comme Mohamed El Ayadi, que "c’est le dérapage d’un alem qui, comme beaucoup de ses pairs, manque de formation pour relayer la nouvelle vision religieuse" ?

L’histoire d’une circulaire
Les observateurs sont d’autant plus sceptiques que le même Benchekroun s’est octroyé le droit, le 14 juin, en tant que président du conseil régional des ouléma, de diffuser une circulaire (la première du genre) aux prêcheurs de Casablanca, pour leur désigner les sujets de prédilection en chaude saison : "la prolifération des hérésies, des comportements déviants et des lieux de vente de boissons illicites". Son acte, visiblement non concerté, a été quelques jours plus tard contrecarré par un ordre du directeur des affaires religieuses, Mohamed Abbadi, pour que les imams de la capitale économique considèrent la note de Benchekroun comme nulle et non avenue. "A vrai dire, explique un responsable local, nous avons appelé les plus rigides pour leur dire de ne pas en tenir compte et fait savoir aux plus éclairés de ne pas le prendre à la lettre". Face à cette réaction de l’administration, prise de court, plusieurs ouléma rappellent que Benchekroun "n’a fait que formaliser sur papier des thèmes rituellement repris chaque été par les imams dans leurs mosquées respectives". De l’extérieur, Darif est plus enclin à croire que "les ouléma, à la recherche de crédibilité, sont tentés de séduire la populace". El Ayadi, plus cynique, pense que "Benchekroun a eu le mérite de la clarté". Dorénavant, on sait à quoi nous en tenir avec les ouléma, le rite malékite étant ce qu'il est.

Connivence PJD-Ouléma ?
Si l’affaire a pris une dimension politique, c’est bien parce qu’elle a ré-alimenté les querelles de chapelle entre l’USFP et le PJD. Les socialistes y voient un écho flagrant au discours liberticide et misogyne de Raïssouni et aimeraient bien que "l’Etat circonscrive le rôle des ouléma". Quant aux islamistes, ils sautent sur l’occasion pour sortir de leur "retenue idéologique" post-16 mai, et se positionner comme les seuls alliés partisans d’ouléma rétrogrades. Raïssouni sort de son mutisme, à l’occasion, pour "déplorer que les hommes de vertu soient cantonnés dans leurs mosquées". Au ministère des affaires islamiques, on a peur que tout cela ne dégénère. La stratégie mise en place, visant à mettre les partis hors du débat religieux et de "faire une nouvelle politique religieuse avec de vieux oulémas" est encore fragile. Y a-t-il eu erreur de casting sur Benchekroun et autres moins visibles à la télé qui tiennent un discours similaire ? Concernant l’imam vedette de l’affaire, on savait qu’il était populaire et avait du verbe. Il s’est avéré être un gaffeur. Rien de plus ?

Prêche de rattrapage
La preuve que Benchekroun n’est pas tout à fait obtus est qu’il a accepté, le vendredi d’après (le 2 juillet), de faire un prêche plus convenu, validé auparavant en haut lieu, sur ce que devrait être "la khoutba du vendredi". Il a été pour le coup moins populiste. Serait-ce un signe de reprise en main par l’administration centrale ? Conscient que la réforme du système religieux est encore balbutiante, "le ministère lance très prochainement un cycle de formation et de mise à niveau des ouléma", explique Toufiq. En clair, "si les consignes ont été données depuis le 16 mai d’éviter la politique internationale, dorénavant le social et le culturel seront suivis de près", précise ce responsable. Vaste programme. "C’est un peu comme la réforme de l’enseignement, elle ne peut aboutir sans celle des enseignants", commente El Ayadi. En attendant, des associations de droits humains et des féministes passent à l’offensive et demandent la révocation pure et simple du "alem coupable". Au ministère, on reste lucide. "Les dérapages, il risque d’y en avoir encore. Il faut juste veiller à ce que les politiques (des deux camps) n’interférent pas pour qu’on puisse cantonner le problème". Au demeurant, on vaquera au plus urgent : "Les prêches devant être transmis sur TVM seront soumis à un contrôle préalable". Jettou et Benabdellah qui s’accrochent à la sacro-sainte "liberté d’expression", se trompent-ils sur toute la ligne ? En tout cas, sécurité spirituelle oblige, on préfère au ministère de tutelle qu’un imam "dérape devant 1 millier de prieurs plutôt que devant 1 million de téléspectateurs". Entre temps, l’addition des prieurs conditionnés ici et là risque d’être très lourde. Vivement, une réelle sécularisation !



Lettre à mon imam (par Driss Bennani)

Monsieur,
Permettez-moi, pour une fois (la première), de vous dire sèchement mon désaccord. Je suis un jeune Marocain. Croyant, modestement pratiquant. La mosquée est un lieu que je fréquente au moins une fois par semaine. Et vos prêches sont souvent une bonne matière à ma curiosité scientifique. Vendredi dernier, du haut de votre perchoir, vous vous êtes indigné des manquements à la morale en cette folle saison d’été. Je vous comprends. Vous ne pouvez quand même pas légaliser la dive boisson que les textes interdisent, ni voir d’un bon œil de jeunes gens qui fricotent alors que le saint livre leur promet les pires châtiments. Cela dit, vos propos, les mêmes depuis plusieurs années, émeuvent à peine les foules - quand celles-ci ne somnolent pas.
Sauf que vendredi dernier, votre ton a changé. J’avais l’impression d’avoir affaire à la ligue des imams réunis. Vous avez chargé tout le monde, vous vous êtes ligué contre ceux que vous êtes payés pour orienter. Désolé monsieur, mais vous avez dévié. Vous avez usé de la hauteur de votre perchoir et de la portée des enceintes de votre mosquée pour m’attaquer… sans que je puisse me défendre. En m’empêchant de vous dire non, vous m’éloignez de vous. En me harcelant chaque semaine, vous m’obligez à m'opposer à vous. J'en suis navré. Pour vous, mais aussi pour moi.

 
 
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