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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Faut-il supprimer la subvention du pain ?

(Photo AFP)
La question est relancée. Le rapport du fonds monétaire international (FMI) demande, ni plus ni moins, la suppression de la subvention de la farine et du sucre. En chiffres, cela veut dire alléger la caisse de l’État de 2,5 à 3 milliards dirhams, fluctuant selon la moisson des céréales. Le FMI, promoteur d’un modèle économique libéral à souhait, fait carrément une fixation sur la question. Nuance, cette année, l’appel du bailleur de fonds intervient à un moment crucial. En effet, le gouvernement hésite à entériner la libéralisation du prix du pain. Après que les départements techniques aient fait les études nécessaires et montré que
cela était faisable économiquement, le ministère de l’Intérieur a décidé, il y a un mois de cela, d’y surseoir, à cause du risque sécuritaire que constitue la colère sociale potentielle. Une émeute de pain comme en 1981 ? Le mythe est toujours vivant, mais les temps ne sont plus les mêmes. Principale particularité du contexte actuel, les accords de libre-échange (ALE) avec les Etats-Unis. Etant essentiellement intéressé par le Maroc comme l’un des rares marchés céréaliers importateurs, Washington voudrait bien que la part de son blé tendre dans le marché marocain dépasse les 20% actuels. Et si le gouvernement marocain décide d’enlever aux minotiers locaux l’aide qui leur permet d’être compétitifs et aux consommateurs de ne pas être lésés, le blé de l’Oncle Sam aurait de bons jours devant lui. Oui, mais cela ne peut être entendu de la part d’un méga-pays qui subventionne ses agriculteurs à tour de bras. Raison pour laquelle des agriculteurs marocains ont fait pression pour que la subvention, au lieu d’être annulée, soit réaffectée aux producteurs. Autant dire que les options se multiplient. Au milieu, le gouvernement est tenu d’avoir une position cohérente qui tienne compte du consommateur du pain économique, incapable de payer plus cher un autre produit de première nécessité. Parce qu’il ne faut pas l’oublier, des millions de Marocains à la limite du seuil de la pauvreté vivent de pain et de thé.

OUI, tout de suite

Omar Aloui
Expert en économie rurale
"La politique de baisse de prix et d'aide aux revenus est payante"


Le dernier rapport du FMI demande au Maroc, comme d’habitude, de se débarrasser de la subvention de la farine. Le gouvernement hésite. Peut-il trancher dans le sens de la suggestion du FMI sans risque social ?
Il y a deux manières d’éliminer les subventions à la farine nationale. Si on optait pour le maintien du prix des blés à leurs niveaux actuels, le prix de la farine augmenterait pour les consommateurs, ce qui n’est pas souhaitable. Sur le plan social, les gros consommateurs de farine restent tout de même les ménages pauvres. Sur le plan économique, le Maroc souffre de la cherté des prix alimentaires de base (céréales, viandes, produits laitiers et conserves comparé à
des pays tels que la Turquie, par exemple) qui handicape la compétitivité globale et entame fortement le pouvoir d’achat des salariés. Par contre, si l’on optait pour la baisse du prix des blés pour éliminer les subventions à la farine alors, on améliorerait notablement le sort de l’économie urbaine au détriment des producteurs agricoles. Dans ce cas, l’impact économique et social dans les grandes régions céréalières telles que la Chaouia, le Saïs et le Gharb serait, à mes yeux, encore plus injuste et difficile à supporter car l’économie rurale est malgré tout moins diversifiée et moins flexible, (donc moins capable de s’adapter) que l’économie urbaine.

Sachant que les accords de libre-échange avec les Etats-Unis devraient nous amener à revoir à la baisse la part des céréales dans notre agriculture, faut-il en déduire que le FMI nous y incite autrement ?
La problématique de la mise en cohérence entre réforme interne et ouverture externe est effectivement posée. En l'absence de réflexion et d’engagement crédible devant les citoyens sur les réformes internes, l’ouverture risque de se terminer en catastrophe. La responsabilité du gouvernement est justement d’adapter le rythme de l’ouverture aux capacités internes de réforme et de maximiser les gains économiques de l’ouverture à travers une vision plus "stratégique" des relations économiques. Or, aujourd’hui on a malheureusement le sentiment de travailler à l’envers, sur la défensive : Comment réduire les prétentions des partenaires, et notamment des Américains ? Comment limiter les dégâts internes ?
Ce ne sont pas là des thèmes très mobilisateurs, avouons-le.

Initialement, les agriculteurs marocains demandaient que la subvention leur soit octroyée au lieu d’aller aux minotiers. Serait-ce une solution alternative ?
Tout dépend de ce que l’on met derrière l’octroi de la subvention aux agriculteurs. De toute façon, je ne suis pas très favorable à cette expression qui désigne un jeu à somme nulle. Or, très précisément, c’est une politique favorable à la croissance génératrice de ressources qu’il faut viser. Très clairement, je suis favorable à une politique de baisse des prix des céréales accompagnée par une aide directe au revenu des agriculteurs, comme cela se fait au Mexique, en Turquie et depuis peu dans les nouveaux pays européens. Cette combinaison permet de récolter les gains économiques tout en préservant les équilibres sociaux et territoriaux. Par ailleurs, une telle politique de soutien direct aux revenus nous rapprocherait un peu plus de l’UE et soutiendrait de manière décisive notre projet d’intégration avec les pays du Nord. Je rappelle que la Turquie a entamé cette politique avec succès depuis quelques années, dans le cadre de son processus de convergence avec l’UE, que nous devrions suivre avec attention.

NON, pas maintenant

Najib Akesbi
Economiste et fiscaliste
"sans politique alternative, ce serait un saut dans l’inconnu"


Le dernier rapport du FMI demande au Maroc, comme d’habitude, de se débarrasser de la subvention de la farine. Le gouvernement hésite. Peut-il trancher dans le sens de la suggestion du FMI sans risque social ?
D’abord, cette demande est formulée depuis un quart de siècle. Au début des années 80, le gouvernement a dû augmenter le prix de la farine de 50%, ce qui a mené à la tristement célèbre émeute du pain. Depuis, cette question est vécue comme une patate chaude que chaque gouvernement refile au suivant en espérant qu’il le réglera en prenant sur lui le risque politique. Pourtant, tout le monde le sait, il y a une immense hypocrisie. La première est celle de l’Etat qui prétend donner 2 à 2,5 milliards
dirhams par an mais qui, en même temps, prélève autant sur le blé tendre importé. Parfois, la subvention nette est même négative. La deuxième hypocrisie est celle de tout le monde. On prétend subventionner la farine nationale pour qu’elle soit vendue à 2 DH le kg. Il n’en est rien sur le marché. La dernière hyprocrisie est celle des opérateurs (minotiers, boulangers, intermédiaires). Ils se plaignent du système, mais abusent de toutes les opportunités qu’il leur offre. Faut-il donc supprimer cette subvention ? Aujourd’hui, le système, ne profitant pas aux consommateurs et étant détourné par les opérateurs, me semble absurde, contre-productif. Mais nous sommes un pays où la pauvreté avance. Il faut donc une politique alternative, d’aide directe aux revenus, une sorte de RMI marocain. Sans une politique de ce type, la suppression peut se traduire par un vrai saut dans l’inconnu.

Sachant que les accords de libre-échange avec les Etats-Unis devraient nous amener à revoir à la baisse la part des céréales dans notre agriculture, faut-il en déduire que le FMI nous y incite autrement ?
Pour l’instant, le mobile apparent du FMI est financier. Il est vrai que la Banque mondiale et le FMI, réunis, ne voient pas d’un bon œil la production céréalière. Eux n’y voient pas le côté social, les agriculteurs qui peinent, etc. Ils n’évoquent cela que comme une somme de biens échangeables et, à ce titre, ne sont pas compétitifs. Sauf que ce jugement est biaisé. Les produits céréaliers sont largement subventionnés à l’UE et aux Etats-Unis. On a donc aucune idée du prix réel des céréales au niveau international. Maintenant, il est vrai que les études menées au Maroc sur les ALE convergent avec les propositions du FMI, puisqu’elles montrent que l’on devrait s’acheminer vers un démantèlement tarifaire en amont et une suppression de la subvention en aval. Par ailleurs, ces études démontrent que les ménages mais aussi les petites et moyennes exploitations rurales vont subir une paupérisation très grave. D’où les dégâts sociaux que peut entraîner la mesure demandée par le FMI.

Initialement, les agriculteurs marocains demandaient que la subvention leur soit octroyée au lieu d’aller aux minotiers. Serait-ce une solution alternative ?
Oui, à condition qu’elle se transforme en une aide directe au revenu et qu’elle aille à ceux qui en ont réellement besoin. En plus, il faudrait l’établir sur une base contractuelle et l’assortir de conditions, comme l’amélioration de la productivité. Par contre, s’il s’agit de donner une rente aux gros agriculteurs, on remplacerait la peste par le choléra. Enfin, il faut savoir qu’à l’OMC, les subventions qui ont une incidence sur les prix sont dorénavant interdites et que seuls les RMI sont adaptées aux nouvelles règles.

 
 
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