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N° 136
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Et on me parle de Hassan II !

Fouad Laroui (Photo AFP)
Fouad Laroui a l’art de la concision. Rien de mieux pour réussir l’effet escompté d’une nouvelle. Laroui a même mieux, l’ironie nécessaire campée en un tour de phrase. Rien de plus mordant pour écrire en clins d’œil. Dans "Tu n’as rien compris à Hassan II", la nouvelle à laquelle le recueil (qui en comporte 16 sans lien particulier avec Hassan II), emprunte son titre, l’auteur réussit le tour de force de ne rien dire quasiment sur le roi défunt, tout en évoquant, à répétition, l’indifférence mêlée d’intrigue qu’il lui inspire. Comment ? C’est l’histoire d’un narrateur accoudé à un comptoir de bar ébloui par une silhouette si frêle, si angélique, à la Nadja de Breton, qu’importune Hamid (Berrada, soit dit en passant) qui insiste pour lui parler de Hassan II. Epris par la beauté de cette femme élancée, mélancolique, il n’a pas la tête à discourir sur la politique du passé. Mais Hamid a de la suite dans les idées. Laroui retient dans les interludes, où son attention est détournée de cette vamp qui l’absorbe, des bornes
incontournables : 23 mars, l’état d’exception, la responsabilité de Hassan II, puis un peu plus tard, le mea culpa du rebelle qui reconnaît que Hassan II avait le droit de se défendre, l’erreur qu’il a faite de s’entourer de "crapules" telles qu'Oufkir et Dlimi, mais aussi celle de l’extrême gauche, de croire aux idéaux de Mao, etc. Tout cela n’est pas livré d’un bloc, mais distillé entre deux verres, deux regards furtifs et une longue hésitation à aller aborder cette femme quasi prostrée. Le pire est que Hamid, saoul, excité ou inconscient (allez savoir), n’en démord pas. Cet ancien opposant de Hassan II devenu son thuriféraire inspire régulièrement l'auteur. Il tient à parler de 1981, d’Abderrahim Bouabid emprisonné par Hassan II, puis de Youssoufi qui n’aurait pas pu être embobiné par Hassan II. Entre temps, la femme murmure quelque chose, parle au narrateur à demi-mots. "Et Hamid (lui) parle de Hassan II" ! Moralité, pensons à la femme, à cette moitié de nous mêmes si oubliée si marginalisée, au lieu de passer notre temps à gloser sur un roi qui a tout fait pour se maintenir et passer le relais à son fils pour faire cavalier seul. La force du texte est qu’aucune lecture n’est forcée et que la politique s’immisce dans l’intimité littéraire par effraction...

Fouad Laroui : Tu n’as rien compris à Hassan II ; Ed. Julliard



Poésie : L’œil intérieur d’une mère

Rita El Khayat n’est pas une mère inconsolable. Elle est devenue poète pour se consoler. Elle a transformé sa fille, Aïni Bennaï, en muse, source impérissable de mots, de flots d’images et de sensations. Après Le Désenfantement, prose d’une mère désenchantée par la rupture, advient L’œil du paon, tout un recueil où l’auteur s’efforce d’égaler le génie poétique de son inoubliable œil intérieur, Aïni, qui signait à l’âge de neuf ans, ces vers-ci : "Le temps et les fleurs d’antan / le temps et ses coquilles de neige … / Le temps n’est qu’un moment qui passe / et l’on ne retrouve plus / Qu’un débri(s) après le Temps…". Prémonitoire ? Visionnaire.

Rita El Khayat : L’œil du paon ; Ed. Aïni Bennaï



Roman : Le nouveau monde, un leurre

Contrairement à la science fiction qui construit un futur hypothétique et parfois apocalyptique, Pierre Senges, jeune écrivain hétéroclite, propose dans La réfutation majeure, un récit où le passé réel est transformé en fiction. En l’occurrence, le nouveau monde serait juste une invention et non une découverte et Christophe Colomb, plus un fabulateur qu’un explorateur. De cet argument fallacieux et génial, l’auteur fait voguer l’amiral de la mer océane entre traités d’époque, échanges épistolaires de princes, présupposés philosophiques et mythologies tenaces. Un délire universel.

Pierre Senges : La réfutation majeure ; Ed. Verticales

 
 
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