La Vérité et la calomnie
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Mehdi Ben Barka (Photo AFP)
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" Il est de notre devoir de connaître cette réalité [israélienne], comme il est de notre devoir aussi de proclamer notre refus de cet état de fait, en tant quarabe et entant que militant révolutionnaire, parce que le rôle dIsraël en Afrique fait partie de la stratégie néocolonialiste pour combattre la révolution arabe et le mouvement international de libération nationale.
La question palestinienne fait partie intégrante des problèmes du mouvement mondial de libération en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Ce nest pas une affaire entre juifs et arabes, mais un mouvement révolutionnaire arabe contre les machinations impérialistes, sans aucun chauvinisme racial. " ( |
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Le rôle dIsraël en Afrique, in Ecrits politiques, Ed. Syllepse, Paris"
Il y a quelques semaines, Yigal Bin Nun, un israélien dorigine marocaine se prétendant "historien" a organisé à Paris une série de " causeries " sur les relations entre le Maroc et Israël. Le thème central en fut des "révélations " sur de prétendus liens entre Mehdi Ben Barka et Israël. Sappuyant sur des comptes rendus de personnes ayant rencontré mon père au titre de leurs relations antérieures au Maroc, mais agissant en fait (et clandestinement) pour le compte du gouvernement israélien, Bin Nun veut que le public en tire la conclusion que Mehdi Ben Barka aurait été un agent du Mossad. Ces "révélations" sont si peu convaincantes que, depuis six ans, aucun éditeur ne les a jugées dignes dêtre publiées. Seulement, au déshonneur de la presse dinvestigation, le seul support qui sest offert en caisse de résonance à cette grossière manipulation calomnieuse est un groupe de presse marocain.
Je réagis en tant que citoyen qui refuse que lhistoire récente de son pays soit abordée uniquement à travers le petit bout de la lorgnette des services secrets sionistes. Il est regrettable que le traitement de tels sujets cruciaux relève beaucoup plus de là-peu-près journalistique que de la véritable investigation, sans lapproche rigoureuse et lhonnêteté intellectuelle quils méritent.
Ma famille est investie depuis trop longtemps dans le combat pour la vérité et dans le respect de cette dernière pour que nous puissions être gênés de voir aborder de telles "controverses".
Refusant dentrer dans la logique de cette manuvre en répondant point par point à ces allégations, je voudrais quand même rappeler certains faits.
Peu de temps après lindépendance du Maroc, des liens étroits de "coopération" sétaient tissés entre les services de sécurité marocains et le Mossad israélien. Il y avait, cest le moins quon puisse dire, échange de bons procédés entre les deux services. Durant les années de plomb, les militants démocrates marocains ont subi dans leur chair les résultats de cette coopération.
En avril 1965, Mehdi Ben Barka fut le premier dirigeant du tiers-monde à dénoncer le rôle dIsraël en Afrique en tant que fer de lance du néo-colonialisme et soutien de lApartheid. Cest au cours dune conférence tenue lors du Séminaire international sur la Palestine organisé au Caire par la centrale estudiantine palestinienne, la GUPS. De plus, il intègre clairement la question palestinienne dans le cadre du mouvement international de libération nationale.
Ce sont deux journalistes israéliens qui, les premiers, ont fait état du rôle du Mossad dans la disparition de mon père. Le 11 décembre 1966, en plein procès de ses ravisseurs à Paris, un magazine israélien, Bul, publie un article intitulé : "Des israéliens dans laffaire Ben Barka ?". La revue fut immédiatement saisie et les deux journalistes arrêtés, mis au secret et jugés par un tribunal militaire. Ayant pu avoir connaissance de cet article en mars 1967, ma mère demande laudition par le tribunal de ces deux journalistes, ainsi que du chef du Mossad, Meir Amit. (Cest de la proximité politique de ce même Meir Amit que se réclamerait le providentiel "historien"). La requête fut refusée.
Mon père Mehdi Ben Barka a été assassiné parce quil était une figure éminente de la lutte des peuples du tiers monde pour leur libération, et parce quil représentait un danger pour les intérêts menacés par ce combat.
Durant toute sa vie militante, depuis 1940, il a été conséquent et cohérent dans ses engagements militants, quils soient idéologiques ou politiques. Ceux de la lutte des peuples pour leur indépendance politique, mais également pour leur émancipation de la tutelle des anciennes puissances coloniales, dans la perspective dun réel développement économique, social et culturel. Plus que témoin attentif de cette histoire; il en fut un acteur de premier plan.
En parallèle, depuis 1940, il a été constamment la cible privilégiée de toutes les forces dont les intérêts étaient menacées par ce combat: pouvoir colonial, pouvoir féodal, néo-colonialisme, impérialisme et sionisme. Elles ont été de leur côté conséquentes et cohérentes dans les méthodes utilisées pour tenter de mettre un terme à son action. Il a été emprisonné, exilé dans son propre pays et en dehors, condamné à mort, poursuivi par les tueurs des services spéciaux, jusquà ce que le piège parisien se referme sur lui le 29 octobre 1965.
Trente neuf ans après, le scandale soulevé par ce crime détats sest prolongé par la persévérance de ces mêmes états à user et abuser de la scandaleuse "raison détat" pour empêcher la vérité de voir le jour.
Après sa mort, ces mêmes forces ne se sont pas satisfaites de son élimination physique ni de lorganisation de leur propre impunité, elles se sont acharnées à effacer son nom et son image de la mémoire "officielle". Son action, ses projets ont été spoliés, ses idées dénaturées ou vidées de leur esprit révolutionnaire. Je pense en particulier à la Route de lUnité, aux projets dEducation populaire, à lexpérience de lAssemblée nationale consultative, etc..
Seulement, la mémoire collective populaire a su déjouer ces manuvres et a su maintenir vivante son action pour lédification dune société nouvelle. Il faut souligner et saluer à cet égard le rôle des militants associatifs, syndicalistes et politiques dans ce combat contre loubli.
Depuis quelques années ces datteinte à sa mémoire passent par la calomnie, linsinuation et lamalgame.
Sagit-il dinstrumentaliser lassassinat de Abbas Messadi ? Le "coupable idéal" est là, incapable de se défendre. Ce sera Mehdi Ben Barka. Sur la base de quels éléments? De témoignages indirects, de documents dont les sources ne sont pas précisées, pris hors de leur contexte.
Par contre, des acteurs et des témoins de cette période de notre histoire, encore vivants, résistants, nationalistes, membres des forces de sécurité, agents dautorité ou proches du pouvoir sécuritaire, ne sont pas sollicités.
Les biographes de mon père, ceux qui ont travaillé avec lui ou lont côtoyé en cette période ne sont pas invités à sexprimer.
La récente publication du "dossier Israël-Maroc" procède de la même logique : banaliser lidée que toute la classe politique marocaine a été impliquée au même titre que le pouvoir dans des relations coupables avec le Mossad. Les seules preuves présentées émanent
du Mossad.
Au moment où les familles des victimes des années de plomb et les militants des droits humains abordent une phase décisive de leur combat pour la vérité, pour la justice et pour létablissement de toutes les responsabilités, de telles campagnes de confusion et de désinformation ne visent quà affaiblir la prise de conscience citoyenne, mettant sur le même plan victimes et bourreaux.
Ne serait-ce pas la pire des méthodes pour tourner dignement cette page sombre de notre histoire ?
Belfort, le 12 juillet 2004.
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