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La Vérité et la calomnie
Histoires. La Palestine racontée par ses enfants
El Glaoui. Portrait d'un collabo
N° 136
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

La Vérité et la calomnie
Histoires. La Palestine racontée par ses enfants
El Glaoui. Portrait d’un collabo

Par Bachir Ben Barka

La Vérité et la calomnie

Mehdi Ben Barka (Photo AFP)
" Il est de notre devoir de connaître cette réalité [israélienne], comme il est de notre devoir aussi de proclamer notre refus de cet état de fait, en tant qu’arabe et entant que militant révolutionnaire, parce que le rôle d’Israël en Afrique fait partie de la stratégie néocolonialiste pour combattre la révolution arabe et le mouvement international de libération nationale.
La question palestinienne fait partie intégrante des problèmes du mouvement mondial de libération en Afrique, en Asie et en Amérique Latine. Ce n’est pas une affaire entre juifs et arabes, mais un mouvement révolutionnaire arabe contre les machinations impérialistes, sans aucun chauvinisme racial. " (
Le rôle d’Israël en Afrique, in Ecrits politiques, Ed. Syllepse, Paris"


Il y a quelques semaines, Yigal Bin Nun, un israélien d’origine marocaine se prétendant "historien" a organisé à Paris une série de " causeries " sur les relations entre le Maroc et Israël. Le thème central en fut des "révélations " sur de prétendus liens entre Mehdi Ben Barka et Israël. S’appuyant sur des comptes rendus de personnes ayant rencontré mon père au titre de leurs relations antérieures au Maroc, mais agissant en fait (et clandestinement) pour le compte du gouvernement israélien, Bin Nun veut que le public en tire la conclusion que Mehdi Ben Barka aurait été un agent du Mossad. Ces "révélations" sont si peu convaincantes que, depuis six ans, aucun éditeur ne les a jugées dignes d’être publiées. Seulement, au déshonneur de la presse d’investigation, le seul support qui s’est offert en caisse de résonance à cette grossière manipulation calomnieuse est un groupe de presse marocain.
Je réagis en tant que citoyen qui refuse que l’histoire récente de son pays soit abordée uniquement à travers le petit bout de la lorgnette des services secrets sionistes. Il est regrettable que le traitement de tels sujets cruciaux relève beaucoup plus de l’à-peu-près journalistique que de la véritable investigation, sans l’approche rigoureuse et l’honnêteté intellectuelle qu’ils méritent.
Ma famille est investie depuis trop longtemps dans le combat pour la vérité et dans le respect de cette dernière pour que nous puissions être gênés de voir aborder de telles "controverses".
Refusant d’entrer dans la logique de cette manœuvre en répondant point par point à ces allégations, je voudrais quand même rappeler certains faits.
Peu de temps après l’indépendance du Maroc, des liens étroits de "coopération" s’étaient tissés entre les services de sécurité marocains et le Mossad israélien. Il y avait, c’est le moins qu’on puisse dire, échange de bons procédés entre les deux services. Durant les années de plomb, les militants démocrates marocains ont subi dans leur chair les résultats de cette coopération.
En avril 1965, Mehdi Ben Barka fut le premier dirigeant du tiers-monde à dénoncer le rôle d’Israël en Afrique en tant que fer de lance du néo-colonialisme et soutien de l’Apartheid. C’est au cours d’une conférence tenue lors du Séminaire international sur la Palestine organisé au Caire par la centrale estudiantine palestinienne, la GUPS. De plus, il intègre clairement la question palestinienne dans le cadre du mouvement international de libération nationale.
Ce sont deux journalistes israéliens qui, les premiers, ont fait état du rôle du Mossad dans la disparition de mon père. Le 11 décembre 1966, en plein procès de ses ravisseurs à Paris, un magazine israélien, Bul, publie un article intitulé : "Des israéliens dans l’affaire Ben Barka ?". La revue fut immédiatement saisie et les deux journalistes arrêtés, mis au secret et jugés par un tribunal militaire. Ayant pu avoir connaissance de cet article en mars 1967, ma mère demande l’audition par le tribunal de ces deux journalistes, ainsi que du chef du Mossad, Meir Amit. (C’est de la proximité politique de ce même Meir Amit que se réclamerait le providentiel "historien"). La requête fut refusée.
Mon père Mehdi Ben Barka a été assassiné parce qu’il était une figure éminente de la lutte des peuples du tiers monde pour leur libération, et parce qu’il représentait un danger pour les intérêts menacés par ce combat.
Durant toute sa vie militante, depuis 1940, il a été conséquent et cohérent dans ses engagements militants, qu’ils soient idéologiques ou politiques. Ceux de la lutte des peuples pour leur indépendance politique, mais également pour leur émancipation de la tutelle des anciennes puissances coloniales, dans la perspective d’un réel développement économique, social et culturel. Plus que témoin attentif de cette histoire; il en fut un acteur de premier plan.
En parallèle, depuis 1940, il a été constamment la cible privilégiée de toutes les forces dont les intérêts étaient menacées par ce combat: pouvoir colonial, pouvoir féodal, néo-colonialisme, impérialisme et sionisme. Elles ont été de leur côté conséquentes et cohérentes dans les méthodes utilisées pour tenter de mettre un terme à son action. Il a été emprisonné, exilé dans son propre pays et en dehors, condamné à mort, poursuivi par les tueurs des services spéciaux, jusqu’à ce que le piège parisien se referme sur lui le 29 octobre 1965.
Trente neuf ans après, le scandale soulevé par ce crime d’états s’est prolongé par la persévérance de ces mêmes états à user et abuser de la scandaleuse "raison d’état" pour empêcher la vérité de voir le jour.
Après sa mort, ces mêmes forces ne se sont pas satisfaites de son élimination physique ni de l’organisation de leur propre impunité, elles se sont acharnées à effacer son nom et son image de la mémoire "officielle". Son action, ses projets ont été spoliés, ses idées dénaturées ou vidées de leur esprit révolutionnaire. Je pense en particulier à la Route de l’Unité, aux projets d’Education populaire, à l’expérience de l’Assemblée nationale consultative, etc..
Seulement, la mémoire collective populaire a su déjouer ces manœuvres et a su maintenir vivante son action pour l’édification d’une société nouvelle. Il faut souligner et saluer à cet égard le rôle des militants associatifs, syndicalistes et politiques dans ce combat contre l’oubli.
Depuis quelques années ces d’atteinte à sa mémoire passent par la calomnie, l’insinuation et l’amalgame.
S’agit-il d’instrumentaliser l’assassinat de Abbas Messadi ? Le "coupable idéal" est là, incapable de se défendre. Ce sera Mehdi Ben Barka. Sur la base de quels éléments? De témoignages indirects, de documents dont les sources ne sont pas précisées, pris hors de leur contexte.
Par contre, des acteurs et des témoins de cette période de notre histoire, encore vivants, résistants, nationalistes, membres des forces de sécurité, agents d’autorité ou proches du pouvoir sécuritaire, ne sont pas sollicités.
Les biographes de mon père, ceux qui ont travaillé avec lui ou l’ont côtoyé en cette période ne sont pas invités à s’exprimer.
La récente publication du "dossier Israël-Maroc" procède de la même logique : banaliser l’idée que toute la classe politique marocaine a été impliquée au même titre que le pouvoir dans des relations coupables avec le Mossad. Les seules preuves présentées émanent … du Mossad.
Au moment où les familles des victimes des années de plomb et les militants des droits humains abordent une phase décisive de leur combat pour la vérité, pour la justice et pour l’établissement de toutes les responsabilités, de telles campagnes de confusion et de désinformation ne visent qu’à affaiblir la prise de conscience citoyenne, mettant sur le même plan victimes et bourreaux.
Ne serait-ce pas la pire des méthodes pour tourner dignement cette page sombre de notre histoire ?

Belfort, le 12 juillet 2004.

 
 
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