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Par Laetitia Grotti
Histoires. La Palestine racontée par ses enfants
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(Photo Laetitia Grotti / Telquel)
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Ils ont entre 11 et 15 ans et vivent à Gaza, Jénine, Ramallah, Naplouse ou Hébron. Du Maroc où ils sont en vacances, ils évoquent leur quotidien.
Avez-vous jamais croisé le regard dun enfant Palestinien autrement que confortablement installé devant votre écran de TV ? Sûr que vous vous en souviendriez, si tel avait été le cas. Demblée, vous vous perdez dans la tristesse infinie de ces regards quand ce nest pas labsence totale dexpression qui vous saisit. Leurs cernes, noires, profondes, leur donnent un |
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âge qui nest pas le leur. Les visages sont fermés, les langues ont du mal à se délier, à évoquer une vie bornée de toutes parts par la violence, lamertume, linjustice. Et puis, dun coup dun seul, surpris par lébranlement dun manège, samusant de sébattre en toute quiétude dans les eaux bleues dune mer calme, ces adultes miniatures se transforment, le temps dun camp de vacances, en enfants quils nont jamais été. Dun coup dun seul, les rires sélèvent, les visages séclairent, les voix, claires, s'époumonent
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Cest la première fois que nos 22 jeunes Palestiniens quittent leur pays et avec lui le stress, langoisse, la mort, les blessés, les destructions de maisons, les attentes interminables aux check points. Hantés par linsécurité, ils sémerveillent de ce Maroc où les gens vont et viennent librement. Habitués au mépris des Israéliens, ils sont bouleversés par les marques daffection quils reçoivent dans ce "pays frère". Peu familiers des sommeils réparateurs, ils évoquent les nuits tranquilles à Bouznika. Certains ont du mal à gérer ce trop plein démotions (fièvre, fatigue
), dautres prennent tout ce quil y a à prendre. Trop conscients que demain est un autre jour. Pour ce qui est daujourdhui, ils en sont sûrs, ces vacances, ces trois semaines de "vie normale" sont ce qui leur est arrivé de mieux jusquà présent.
Un répit rendu possible grâce à deux associations : lune marocaine, le Collectif blouses blanches pour la Palestine, lautre palestinienne, Union of palestinian medical relief committees, Jerusalem. Si la première, composée de sociétés médicales, dassociations de médecins, de pharmaciens et de dentistes, a pris en charge le financement, la seconde, forte de ces 3500 volontaires secouristes, a sélectionné les 22 bénéficiaires du projet et leur 4 encadrants. Précisons que la noblesse du projet na réussi à entamer ni la mauvaise foi des autorités israéliennes - qui, prévenues, nont rien fait pour éviter un voyage éprouvant aux enfants -, ni les préoccupations mercantiles des compagnies aériennes marocaine et jordanienne, celles de bus, dassurances
Il faudra, en fin de compte, toute la persévérance et le dévouement de Siham Bencheckroun, véritable cheville ouvrière de lopération "Des vacances pour les enfants de Palestine" pour obtenir quelques rabais. Les enfants len remercient. |
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Alla T., 15 ans, habite un camp de réfugiés à Jénine
La vie quotidienne au camp ? Tous les jours, tu vois des morts, des maisons détruites ou des gens arrêtés. Les militaires israéliens sont toujours présents. Oui, il y a des groupes combattants chez nous qui les affrontent, surtout la nuit et presque tous les jours. Au début de lIntifada, javais très peur. Aujourdhui, je trouve ça normal. On est en colère, mais cest comme ça. On naime pas les voir.
Jai 6 surs et 2 frères. Enfin, je nen ai plus quun. Lautre a été tué lan dernier. Il avait 20 ans. Jétais très proche de lui, car nous nétions que 3 à la maison (lui, une sur et moi, les autres sont toutes mariées). Depuis, je suis toujours triste, je narrête pas de penser à lui.
Mes copines, je ne peux les voir quà la maison car ma mère a trop peur que je sorte. De temps en temps, on se dispute, mais je ninsiste pas à cause de linsécurité.
Le Maroc ? Cest très spécial par rapport à Jénine. Ici, on joue, on danse, on sort, tout ça est nouveau. Ça me redonne espoir dans une vie meilleure, ça me donne de la force. Je rêve de cette vie. Jai de très bonnes relations avec les garçons, ils sont comme mes frères. Ça aussi cest nouveau, parce quà Jénine, on na pas de relations entre nous. Mais il faut dire quon na pas une vie normale non plus. |
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Alla A., 11 ans, camp Askar à Naplouse
J'ai été très heureuse quand jai su que je venais, jai sauté partout. Je suis partie la veille du départ avec ma mère jusquà Jéricho. On a dormi ensemble à la frontière. Lan dernier, on avait été refoulés au check point avant Amman, à cause de mon père ; il était recherché par les Israéliens. Javais peur quil nous arrive la même chose cette année. Au camp, on ne voit que des maisons détruites, des morts
Jai une seule amie, ma voisine. A part lécole, il ny a rien dans le camp. Jaime y aller, car cest plus sûr quà lextérieur et surtout, parce que léducation est notre seule arme.
La paix ? Non, je ny crois pas. Après nos milliers de morts, il ne peut y avoir la paix. Dailleurs, je ne la veux pas. Je ressemble peut-être à un ange, mais je ne le suis pas. |
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Mohamed, 14 ans, habite un village à 25 kms à louest de Ramallah
Notre village vit essentiellement de lagriculture, car il ny a pas dautre solution. Il ny a quune école primaire. Pour aller au collège et au lycée, on est obligé daller dans un autre village. Le problème, cest quil y a un check point entre les deux. Du coup, cest pas facile daller à lécole tous les jours. Jusquà aujourdhui, la route normale est coupée, on est obligé demprunter un autre itinéraire, mais il est beaucoup plus long. Pour moi, aller à lécole est la chose la plus importante. Je voudrais être ingénieur informatique.
Jai des amis filles et garçons, puisque je vais dans une école mixte ; on na pas les moyens den avoir une pour chacun. Mais je suis très content comme ça. On essaie de se voir après les cours, souvent dans la rue, car on na pas dautres endroits où aller.
Il y a deux ans, les soldats ont fermé le terrain de foot pour le donner aux colons. On était en colère, on leur a jeté des pierres. Jai été arrêté avec 2 copains, jai passé 2 jours en prison. Les autres enfants avaient prévenu mes parents, mais pas les soldats. Jétais effrayé, javais peur quils me frappent mais ils ne lont pas fait. En revanche, ils nont pas arrêté de me poser des questions sur ceux avec qui jétais, ce quils font ?
Dans le futur, je suis sûr quil y aura la paix et que la Palestine sera libre. Le problème, cest que les Israéliens nont pas de parole. |
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Ahmed, 11 ans, camp de Jabaliah à Gaza
Il y a 4 ans, au début de lIntifada, jai été blessé par une balle à lil. Jai du être transporté au Maroc pour me faire opérer. En fait, il y avait une administration civile pour les enfants, les soldats israéliens lont attaquée et jai été blessé dans lattaque. Depuis, jai toujours peur, je ne dors pas. Jai 4 frères et 1 sur, tous plus petits que moi et je suis très triste dêtre au Maroc sans eux. Mais je suis quand même heureux dêtre là, je me sens en sécurité, ça fait du bien. |
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Taher A., 15 ans, Gaza
Mon père a été blessé pendant lIntifada, il a reçu une balle dans la jambe. Depuis, il est handicapé. Comme il était chauffeur de taxi, il ne peut plus travailler aujourdhui. Je ne peux évoluer comme je voudrais à lécole à cause des problèmes de déplacement. Jai peur dêtre obligée de rester chez moi pour travailler seule.
Je me souviens quand Sharon est entré dans la mosquée et que les Palestiniens nont pas supporté. Je suis de cette région, cest là où il y a le plus de démolitions. Comme nous vivons dans une région frontalière, les Israéliens utilisent nos maisons comme postes dobservation. Les arbres sont déracinés, les terres agricoles traversées par les tanks...
Ce qui ma le plus touchée au Maroc ? La tendresse, lamitié entre les enfants et surtout, je me sens en sécurité. Je voudrais vivre comme vous. |
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Sabreen, 12 ans, habite un petit village à quelques kilomètres dHébron
J'ai 5 surs et 2 frères. Mes amies sont toutes de ma famille car comme dans chaque village, seules 2 ou 3 familles vivent entre elles. Dans mon village, les gens nont pas de travail, cest très dur. Jhabite près des colons et que parfois, ils nous attaquent. Nous, on leur jette des cailloux. Mais je constate que la colonie devient de plus en plus grande. Aujourdhui, cest presquune ville. Pour aller à lécole, je suis obligée de passer par un check point. Parfois, quand la route est barrée, je dois faire un long détour. Je ne me sens pas vraiment en sécurité sauf quand les soldats sont à lextérieur. Mais ils viennent souvent pour arrêter les gens, détruire les maisons. Cette année, ils en ont détruit 2 près de chez moi. Avant que les familles ne partent dans un autre camp, elles mont raconté que les soldats israéliens les avaient prévenues que leur maison serait détruite et quils devaient donc tout vider. En fait, les militaires sont venus un mois après et 2 garçons qui étaient dedans sont morts (17 et 21 ans).
Je veux être journaliste pour écrire sur la Palestine, car il y a un vrai gap entre ce que je vis et ce que je lis.
Le Maroc est un pays extraordinaire. Cest la première fois que je vis une vie normale. Je suis très surprise par la liberté de mouvement, je navais jamais imaginé que ça existait.
La mixité du camp ? Dans notre village, on a une cage pour les garçons, une autre pour les filles. Je préfèrerais une seule cage, démocratique. Cest quoi la démocratie ? Cest la liberté, la vie normale, sans occupation. Est-ce que ça va arriver ? Inch Allah ! Non, en fait je suis sûre que ça va arriver. Jaimerais être amie avec des enfants israéliens mais je ne pense pas que leurs parents accepteraient. Dun autre côté, je ne sais pas si les miens le voudraient. |
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