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N° 136
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

"Monsieur le Président de la commune, je vous demande de bien vouloir me louer la parcelle juste en face de chez moi"

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Vous allez dire que je radote, que je raconte les mêmes choses chaque semaine. Mais ce n'est pas de ma faute, c'est l'histoire qui se répète, et c'est Zakaria Boualem qui n'arrive pas à changer d'obsession. Le lecteur fidèle le sait, les gardiens de parking l'énervent. Il vit quinze fois par jour la même scène, que l'on peut résumer ainsi :

Scène dite "du gardien de parking"
Personnage 1 : un gardien de parking
Accessoires : une blouse bleue, une plaque rouge, un carnet de tickets verdâtres et déjà usés sur lesquels est inscrit fièrement "3 DH".
Personnage 2 : Zakaria Boualem
Accessoires : une zakariamobile (qui, soit dit en passant, est toujours en vente).
Les poches de Zakaria Boualem sont vides, son cerveau aussi. Il tend toutefois une pièce de 1 dirham au personnage 1.
- Gardien de parking : c'est trois dirhams
- Zakaria Boualem : pourquoi trois dirhams ?
- C'est écrit sur le ticket
- Et alors, si tu écris deux cent, il faut que je paie deux cent ? Tu m'as demandé mon avis, avant d'imprimer tes tickets ?
- Non, deux cent, c'est trop. Juste trois dirhams.
- Mais je suis resté que deux minutes… Et puis, c'est écrit nulle
part, qu'il faut payer trois dirhams.
- Même si on l'avait écrit, tu te serais garé, il y a pas de place ici…
Soudain, Zakaria Boualem comprend qu'il se trompe de victime. L'homme qui lui fait face n'est que le dernier maillon d'une chaîne logique qui a comme objectif de lui soutirer de l'argent. Il lui pose des questions, et découvre ainsi que c'est la commune qui loue cet emplacement à des investisseurs, qui recrutent des gardiens, qui rackettent les Zakaria Boualem avant de se faire racketter par le locataire du trottoir. Chaque élément de la chaîne se sert au passage. Le gardien empoche une somme misérable, le loueur de trottoir se paie des vacances en Espagne et le président de la commune une nouvelle Mercédes. Tout le monde est heureux, sauf Zakaria Boualem, qui fait le calcul suivant : "Je paie 100 DH par mois le gardien de ma rue, 100 DH le gardien de nuit de la même rue… 50 DH le gardien de la rue où je travaille… et au moins 20 DH par jour s'il me vient l'idée étrange de circuler dans Casablanca. Ca fait miiiiiinimum ouahed 500 DH par mois. Ya latif, c'est presque un loyer !".
Sans le savoir, Zakaria Boualem vient de mettre à nu le modèle de capitalisme à la marocaine. Un système brillant, qui réussit à générer des flux financiers sans créer la moindre valeur ajoutée. Un système en cascade, basé sur un privilège octroyé à des gens qui n'en n'ont pas besoin et dont la victime finale s'appelle Zakaria Boualem. Dans un premier temps, notre homme s'insurge, grogne et tente de se rebeller devant ce nouvel impôt. Dans son cerveau confus, le fait de créer en douce un nouvel impôt est contraire à la démocratie et aux droits de l'homme. Mais, sentant que cette attitude ne le mènera pas bien loin, il décide de changer de stratégie et rédige la lettre suivante au président de sa commune :
"Monsieur le Président de Ma Commune
Tout d'abord, félicitations pour votre réélection. J'en étais sûr, parce que j'ai voté pour vous et toute ma famille aussi, même si elle habite Guercif. Félicitation aussi pour la victoire du Raja en championnat et in cha' Allah avec d'autres victoires.
Je vous écris parce que j'ai appris que vous louez les trottoirs. Je vous demande donc de bien vouloir me louer la parcelle juste en face de chez moi, au 37 rue Ibnou Tofail. Une petite place de 4.5 mètres de long (j'ai une 190 D). Bien sûr, dès que j'ai changé de voiture pour une Uno, on réduit la parcelle et on revoit le prix. Pour que ce soit clair entre nous, je vous préviens tout de suite que je vais mettre des grillages et un qfel pour protéger ma nouvelle propriété. En espérant une réponse favorable, je vous félicite pour la naissance de votre fille et je suis sûr que vous accepterez ma demande, qui ne change rien pour vous, mais à moi elle me permet d'éviter de payer des intermédiaires et de me balader avec les poches pleines de monnaie".
PS : "Au fait, quand j'aurai ma parcelle de trottoir, est ce que je pourrai y faire des grillades, parce que chez moi, c'est un peu petit ? Vous êtes invités, bien sûr, avec votre famille".

 
 
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