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N° 136
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Abbes m’a tuer

De G à D
Abbes El FassiAbdelkrim Ghallab
En démissionnant avec fracas d’Al-Alam et de l’Istiqlal, Abdelkrim Ghallab perd une bataille dans la guerre qui l’oppose à Abbes El Fassi et stigmatise la course au pouvoir qui menace le plus vieux parti du Maroc.


Abdelkrim Ghallab l’a fait. Le doyen de la presse marocaine et de l’Istiqlal (82 ans) a fini par craquer. Le 11 juillet, il s’est fendu d’un surprenant communiqué où il a annoncé sa démission d’Al-Alam, le quotidien dont il était le directeur depuis des décennies, et du parti qu’il avait intégré à l’âge de
15 ans ! Deux articles, dont l’un a été censuré, sont à l’origine directe de ce drame politique. Eh oui, deux malheureux écrits sont venus à bout de 67 ans de militantisme et d’activités tous azimuts qui ont mené Ghallab à la tête du plus vieux quotidien marocain, à l’académie royale, à l’Union des écrivains, au Parlement, au Gouvernement, etc.
Le premier article, paru deux jours avant la démission, prenait la défense d’Abderrazak Afilal, patron de l’UGTM et membre influent de l’Istiqlal, dont le nom revient désormais dans les suites de l’affaire Laâfora & Co. "Le frère Afilal est victime d’une campagne de dénigrement injustement montée par certains milieux médiatico-politiques", disait en gros l’article qui se solidarisait de facto avec le parrain du syndicalisme istiqlalien. Ghallab n’a même pas été informé du contenu de cet article dont la diffusion s’est faite à son insu. Sa surprise et sa colère ont été telles que, le lendemain, il a écrit un billet pour s’en laver les mains. "On ne peut pas prendre position dans une affaire en cours et pour laquelle la justice n’a pas tranché, quelles que soient l’identité des concernés et leur appartenance politique", disait l’article. Ghallab l’insère dans l’édition du dimanche. Le lendemain, à sa surprise, il découvre qu’il a été censuré. D’où le communiqué de la démission. Ghallab sait d’où le coup est parti. Dans son dos, le secrétariat d’Al-Alam a appelé la direction de l’Istiqlal pour l’informer du contenu du billet. Le feu-vert de la censure a été donné par Abbes El Fassi lui-même, ulcéré, nous explique-t-on dans son entourage, de ce que "le directeur d’Al-Alam contrevienne au mot d’ordre adopté quelques jours auparavant par le comité exécutif du parti, invitant la presse du parti (Al-Alam et l’Opinion) à se solidariser avec le frère Afilal". Ghallab est même allé jusqu’à demander au rédacteur en chef d’Al-Alam, Abdeljebbar Sehimi, de retirer son nom de la liste des responsables du journal. "Vous n’avez pas le droit", lui oppose Sehimi. "Et vous, rétorque un Ghallab hors de lui, vous aviez le droit de me censurer ?".
La démission de Ghallab a jeté la direction de l’Istiqlal dans l’embarras. On prête au parti d’Abbes El Fassi des contacts noués avec l’entourage royal, dès le lendemain du retour de Mohammed VI de sa mission en Amérique. Pourquoi de tels contacts ? "Pour tâter le pouls dans l’entourage royal, nous explique une source bien informée, l’Istiqlal ne sait pas trop quoi faire avec cette patate chaude qu’est la démission spectaculaire de Ghallab". Les contacts et les consultations, plus ou moins formels, ont abouti, 72 heures après la démission. Le comité exécutif, réuni à cet effet, a tranché : éviter de communiquer sur le sujet et envoyer une délégation privée chez Ghallab. L’objectif inavoué des amis d’Abbes El Fassi est de convaincre Ghallab de retourner dans le giron du parti. Mais en abandonnant le contrôle d’Al-Alam. Abbes El Fassi, au cours de la réunion, est allé jusqu’à ouvrir la discussion sur l’identité du successeur de Ghallab à la tête d’Al-Alam, lequel pourrait bien être Abdeljebbar Sehimi, qui a fait toutes ses classes à Al-Alam et qui a le soutien du directeur administratif d’Arrissala (la société qui édite la presse du parti), Abdelhaq Tazi. Seul M’hamed El Khalifa, le mal-aimé d’El Fassi éjecté lors du dernier remaniement ministériel, a refusé le débat. Insuffisant. Le comité exécutif de l’Istiqlal, après avoir décidé de soutenir Afilal, a entériné le départ de Ghallab de la presse du parti. Reste à convaincre l’intéressé de réintégrer le giron du parti. Pour cela, El Fassi compte sur le conseil de la présidence, une instance qui regroupe les "historiques" du P.I : l’ancien S.G M’hamed Boucetta, M’hamed Douiri, Hachemi Filali, Boubkeur Kadiri, et Ghallab. Seul Boucetta peut jouer les intermédiaires, les autres étant hors du coup : Douiri garde une neutralité gênée dans cette affaire, évitant une confrontation directe avec El Fassi ; Filali n’a pas l’argumentaire pour convaincre Ghallab ; Kadiri est trop malade. Résultat : Abbes El Fassi reporte ses espoirs sur le seul Boucetta… qui ne l’a jamais porté dans son cœur.
Mais comment en est-on arrivé là ? La réponse va, évidemment, au-delà de "l’éthique journalistique qui interdit de se prononcer sur une affaire en cours de jugement", réponse fournie par Ghallab pour justifier sa position sur l’affaire Afilal. Au-delà de son inimitié personnelle avec le leader de l’UGTM (lire encadré), le véritable problème de Ghallab s’appelle Abbes El Fassi dont il n’a jamais accepté le leadership. Toutes ses positons vont à l’encontre de celles du numéro un de l’Istiqlal. Alternance, remaniement, choix des ministrables au sein de l’Istiqlal, des nouveaux dirigeants, positions éditoriales… etc. Exemple : quand Jettou avait proposé la liste des nouveaux ministres istiqlaliens, Ghallab avait publiquement fait part de sa désapprobation. Mais il y a plus important encore : Ghallab explique à ses proches que "El Fassi projette de modifier les statuts du parti pour se permettre un nouveau mandat, le 3ème, à l’horizon 2007, date du prochain congrès de l’Istiqlal". Pour lui, un nouveau mandat d’El Fassi achèverait l’Istiqlal. D’où la stratégie adoptée par El Fassi : isoler politiquement Ghallab, l’écarter de la presse du parti, se rapprocher de l’UGTM via un soutien à Afilal, gagner l’administration d’Al-Alam à sa cause... etc. El Fassi a tout prévu, sauf la sortie spectaculaire du pourtant réservé Ghallab.
Du coup, tout est à refaire. Comme nous l’explique cet ancien dirigeant de l’Istiqlal, "Abbes El Fassi n’a plus d’autre choix, pour éviter le pire, que de se rapprocher de ses adversaires internes". De Khalifa à Aouad, en passant par une partie des "historiques", ce n’est pas ce qui manque.



Afilal. Celui par qui le scandale arrive

L'inimitié entre Abdelkrim Ghallab et Abderrazak Afilal est un secret de polichinelle pour leurs "frères" à l’Istiqlal. L’un d’entre eux nous explique : "C’était en 1984, année électorale, où Ghallab désirait se présenter à Bernoussi. Afilal, dont c’était le fief, s’y est opposé. Et Ghallab a finalement échoué…". En 1989, à l’occasion du 12ème congrès de l’Istiqlal, c’était au tour de Ghallab de s’opposer violemment à la candidature d’Afilal pour siéger au comité exécutif. Les congressistes se souviennent encore des échanges, très peu élégants, entre les deux hommes. Et, ce qui n’arrange rien à l’affaire, les épouses des deux concernés, Mmes Bouayad et Zbiri, se sont livrées depuis à une guerre sans merci au sein des sections féminines du parti. Voilà pour planter le décor. C’est sur ce fond qu’est venue se greffer, depuis quelques semaines, l’affaire Afilal. En gros, on reproche au patron à vie de l’UGTM d’avoir eu des connections, dans les années 70-80 avec les hommes de Basri. Lahcen Haïrouf l’a même évoqué tout dernièrement devant les enquêteurs : Afilal aurait bénéficié de ses entrées pour s’octroyer une propriété immense, près du zoo de Aïn-Sebaâ, à Casablanca, contre une somme modique. L’affaire, qui pourrait aller plus loin, a été ébruitée dans la presse, et Ghallab a décidé de ne pas en parler, là où l’Istiqlal a choisi de "se solidariser avec le frère Afilal".

 
 
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