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Par Driss Bennani, Khalid Tritki et Mehdi Sekkouri Alaoui
Dossier : MRE De moins en moins marocains ?
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On se souvient avec émotion des
"visites inopinées" du roi au port (AFP)
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Aujourdhui, on en est presque à la 4ème génération de marocains résidents à létranger. En 40 ans, les profils, les motivations et les priorités ont fondamentalement changé. Pas la stratégie officielle. Risqué.
Le ballet des ferries ne sarrête plus au port de Tanger. Depuis les premières heures de la journée jusquà tard dans la soirée, des paquebots déversent inlassablement des centaines de véhicules et de passagers, avec une moyenne dun accostage chaque demi-heure. Ce mercredi après-midi, pas de grosses |
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files dattente. La circulation est fluide et le temps de passage à la douane plutôt correct.
La présence sécuritaire est impressionnante. Des militaires quadrillent le quai, des policiers en civil se laissent trahir par de gros talkies-walkies et les douaniers veillent au grain. Le roi (enfin, ses posters) suit tout cela dun bon il. Ses photos sont sur toutes les affiches. Les MRE sont une communauté quil chérit tout particulièrement et le port de Tanger se rappelle encore de ses "visites inopinées" en début de règne.
"On nous a dit quil était à Tanger ces temps-ci. On ne sait jamais. Il pourrait peut-être nous faire la surprise", lance un MRE tout juste débarqué. La surprise, le roi ne la leur fera finalement pas ce jour là. Mais ses conseillers ont bien balisé le terrain. À la fondation Mohammed V, le mot dordre de Zoulikha Nasri est suivi à la lettre. "Dans nimporte quelle circonstance, ne perdez surtout pas votre calme. Restez aimable et faites passer", aurait dit en substance la conseillère. J.L, jeune assistante dans un centre daccueil, se rappelle encore ce que lui a répondu lannée dernière un grand responsable à la fondation alors quelle se plaignait du comportement de certains MRE. "Et que voulez-vous quon fasse ma fille ? Laissez-les ytfechou fbladhoum". Paternalisme ? Peut-être mais pas seulement. Car les MRE, ils sont les premiers à en être conscients, cest une importante manne financière pour une économie en mal de devises. Chaque année, les transferts atteignent des records. Presque 10 % du PIB en 2003 (lire page 24). La tendance restera-t-elle la même durant les prochaines années ? "Rien nest moins sûr", tranchent les plus sceptiques. "Le phénomène de lémigration a beaucoup changé au fil des générations. Les profils des MRE aussi. Cela ne se ressent pas encore au niveau du flux financier, mais leffet est déjà perceptible au niveau des entrées au Maroc et de la revendication identitaire", analyse un spécialiste.
En tant que phénomène, lémigration marocaine à létranger a commencé à partir de 1974. Date (paradoxalement) de la fermeture des frontières européennes. On partait alors par dépit, ou par fougue de jeunesse. Avant quil ne soit trop tard. En passant par lItalie ou lEspagne (qui avaient tardé à verrouiller leurs frontières). Cest le cas de Mbarek, la cinquantaine passée, rencontré sur une aire de repos près de Larache. "Je suis parti à lâge de 19 ans. Je navais pas fait détudes et je navais aucune vision de ce quallait être mon avenir. Jai donc tenté lEurope. Pendant des dizaines dannées, jai travaillé dans lindustrie en France, en Espagne et en Allemagne. Puis jai fini par fonder ma famille qui est installée en France maintenant". Mbarek se dirige vers Agadir. Il est accompagné de ses deux filles (11 et 13 ans) et de sa femme. "Les deux garçons sont restés en France. Le plus grand nest plus rentré depuis cinq ans. Ici, ils se sentent perdus. Ils nont pas de repères, ni damis. Du coup, ils préfèrent rester là-bas. Ils sont grands maintenant, je ne peux plus les forcer". Peut-on pour autant parler de rupture ? De fossé qui sépare les générations ? "On en est presque à la quatrième et forcément cela se ressent au niveau du vécu et des mentalités", commente un sociologue. Car entre les grands-parents, les parents dun côté et les jeunes de lautre, tout a changé. Première différence majeure, les jeunes nont en fait jamais émigré. La majorité est née en terre daccueil. Ce ne sont pas des émigrés mais "des Marocains de lextérieur". La nouvelle terminologie commence dailleurs à faire son petit chemin au sein des rencontres et des débats officiels. Pour illustrer, disons que pour plusieurs jeunes émigrés, le Maroc est leur pays par filiation. Un peu comme on est musulman à travers ses parents. Par défaut.
Seconde différence majeure, alors que leurs grands-parents ont tout fait pour se fondre dans la foule, les jeunes émigrés nont quun objectif, se faire entendre. Ni tout à fait Marocains, ni complètement Européens, ils revendiquent une différence sans laquelle ils nexisteraient peut-être pas. Et pour cela, tous les moyens sont bons. Internet, travail associatif, etc.
"Que pensent-ils des efforts consentis pour améliorer leurs conditions de retour ?". Posez-leur cette question, ils vous ricaneront au nez. Unanimes, ils répondent que, plutôt que les problèmes de linvestissement au pays ou le temps passé à la douane, ils aimeraient que nos responsables planchent sur des questions liées à la "revendication identitaire", à lintégration en pays daccueil, etc. Pour se rendre compte de cela, même pas la peine denquêtes ni détudes (quoique). Un petit tour sur les forums de discussions dédiés à lémigration suffit pour relever le top 5 des thèmes débattus. Islam, condition féminine, racisme, amazighité et actualité marocaine.
Que faut-il en retenir ? Dabord, que la communication officielle se trompe peut-être de cible. Que rien nest vraiment fait pour y remédier ensuite. (Rendons cependant grâce à la fondation Mohammed V, qui a édité des guides dans toutes les langues, y compris en hollandais, pour les jeunes natifs à létranger et ne parlant pas larabe). Sauf que, vous laurez compris, il sagit plus de revoir toute la stratégie officielle adoptée vis-à-vis des MRE. "Nos parents préparent déjà leur retraite dorée au bled où ils seront pris en charge par la Sécu française. Il ne restera alors que nous à létranger". Le risque, cest quils restent à létranger.
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MRE/Locaux : Regards croisés
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MRE ou MRM, faut-il vraiment
choisir ? (DB / Telquel)
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Il y a de la friction dans l'air, entre MRE et MRM*. Les seconds appellent les premiers "zmagria", les premiers appellent les seconds "lemgharba". C'est déjà tout dire.
*Marocains résidents au Maroc
"Pourquoi voulez-vous quon soit différents des Marocains ? Nous aussi, nous sommes Marocains comme vous. Et ici, cest aussi notre pays". Voici grosso modo ce que vous obtiendrez
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dun MRE si vous lui posez la question de savoir ce quil pense des locaux. Sauf que là, cest juste une première impression. Car le premier jet de réponse lâché, beaucoup des MRE rencontrés se sont littéralement lâchés. Jugez-en par vous-même. Selon Soleiman, jeune Marocain de 23 ans installé au Pas-de-Calais. "Wallah que je suis plus Marocain que beaucoup de Marocains. Moi, je suis un Marocain avec des principes. Je ne drague pas une nana qui porte le voile et je ne vole pas des hajjat". Comprenez en substance (et sans rancune) que les locaux le font et quils nont pas de principe. Mbarek, plus âgé, nous raconte quant à lui ce qui est censé être "une anecdote". "Quand je suis au bled (il habite la région dAgadir), je bouge en taxi, comme tout le monde. Le jour où jai décidé de prendre ma voiture, un policier ma arrêté au départ dun feu rouge pour me coller un procès dexcès de vitesse alors que je démarrais à peine. Hchouma". Mbarek na quune explication. "Le policier ma arrêté parce que je suis un MRE. Je ne sais pas sil a quelque chose contre nous, mais je sais quil doit se dire que nous sommes de bons clients, nostalgiques de leur pays, riches et par conséquent, prêts à tous les sacrifices". Matériels sentend. Pour Mbarek donc, cest assez clair. Les locaux voient dans les MRE une proie facile qui, en réaction, devient vite méfiante, presque agressive.
Plus raisonnée est la position de Zohra, 33 ans, sur de Soleiman. "Cest un changement de mentalité, et il faut le comprendre. Cest très difficile pour nous qui avons toujours vécu à létranger dabandonner notre accent, nos manières, etc. Cest même injuste de nous demander de les changer. Nous ne le faisons pas exprès, vous savez".
Côté local, on rend bien la politesse aussi. Pour Hafid, anti-MRE convaincu : "Je refuse que des moins que rien chez siadhoum nsara nous apprennent les bonnes manières chez nous". Le dicton populaire nest plus à redire : "Neuf mois de Tkarfiss, trois mois de Tfarkiss". Il a décidément la peau dure. "Cest aussi un peu la faute au Makhzen", renchérit Ahmed, la quarantaine. "On leur fait tellement de faveurs quils se croient tout permis. Quils se sentent supérieurs à nous". Et cest justement cette distinction qui irrite Abdelhafid, professeur universitaire : "Dans leur langage, il y a toujours un chez nous et un chez eux. Plusieurs fois, jai entendu des MRE dire 'chez nous ceci coûte moins cher, chez nous cela est plus organisé, etc.' Ce qui ménerve, cest leur arrogance. Ils croient que sans eux, on crèverait de faim, jai bien envie de leur dire quils se trompent. Quils restent donc chez eux, ils épargneront quelques dirhams et ça nous évitera au moins des centaines daccidents chaque année". Dans le même ordre didée, cette indignation dune assistante sociale : "Ils nous maltraiteraient, nous naurons toujours pas le droit de répondre. Parce quils croient que nous ne sommes pas bien éduqués, ils nous traitent comme des bêtes". Marhba bikoum fi bladkoum.
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Le beur et largent du beur
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Les trois quarts des transferts
financiers sont consommés
pendant la période estivale
(Telquel)
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Les transferts des MRE sont vitaux pour léconomie du Maroc. Mais, malgré de louables efforts de communication, rares sont ceux qui investissent "au bled". C'est inquiétant. Par Khalid Tritki
Le dossier des MRE pèse lourd, et en devises sil vous plaît. Nos travailleurs à létranger sont une sacrée machine à sous qui crache pas moins de 30 milliards de dirhams chaque année (33 milliards de dirhams en 2003). Et attention, cela ne concerne que les transferts par circuit bancaire. Pour jauger le poids réel de la communauté marocaine dOutre-mer, il faut certainement intégrer toutes les petites choses qui font tourner le Maroc pendant la période estivale. Plus de 2,5 millions de MRE passent leurs vacances au Maroc. La manne financière que cela engendre pour le transport, lhôtellerie, les restaurants et boîtes de nuit
, la consommation dans son ensemble est considérable. Dailleurs, des analyses bancaires soulignent que |
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les trois quarts des transferts financiers sont consommés pendant cette période. Le reste constitue lépargne qui servira plus tard à un investissement productif. Avec ces chiffres, il est facile de comprendre pourquoi les autorités les entourent de petits soins au moment des opérations de transit.
Lamélioration des conditions daccueil fait partie dune grande opération de séduction pour canaliser les flux des capitaux. Tous les gouvernements précédents ont tenté, tant bien que mal, dinciter les MRE à participer au processus de développement en soutenant la création de lemploi. Les vices de ladministration en ont décidé autrement. Du coup, le MRE investisseur est devenu plus méfiant. "Nous avons assisté à des cas malheureux où linvestisseur a été détroussé, perdant ainsi son argent et son projet au profit de fonctionnaires ou de banquiers véreux", confie une source proche de la Fondation Hassan II. Bouchaïb Rami, président du Club des investisseurs marocains de létranger (CIME) confirme. Selon lui, il arrive que des projets soient complètement détournés par de hauts responsables. "Ces derniers prennent contact directement avec les fournisseurs et partenaires mentionnés dans la présentation du projet pour passer le deal directement avec eux en faisant prévaloir leur aptitude à régler tous les problèmes administratifs et financiers", explique-t-il. La méfiance ne vient pas seulement des comportements immoraux, mais aussi et surtout des incohérences du discours officiel. Notons dabord que les avantages accordés aux investisseurs, marocains ou étrangers, sont considérables si lenveloppe financière dépasse 200 millions de dirhams. Or, les investissements des RME natteignent pas ce seuil. Le CIME a enregistré la création de 900 TPE (Très petite entreprise) et 400 PME depuis son installation en 1997. Cette physionomie de linvestissement des MRE apparaît nettement à travers lenquête réalisée par la Fondation Hassan II. Selon ses conclusions, 40 % des projets présentés par les MRE ont un capital ne dépassant pas 500.000 DH. Ceux qui mobilisent un capital de 5 millions de dirhams, ne représentent que 14 %. Dans les deux tranches, les facilités à linvestissement se limitent à la fluidité de la procédure de création (papier administratif sans incidence fiscale sur le projet). Si cette dernière fait défaut, le MRE se débattra dans les mêmes problèmes que vivent les entrepreneurs locaux. Avec un désavantage pourtant, sa méconnaissance des rouages, administratifs, communaux
Lincohérence du discours officiel découle également du manque de soutien en infrastructure. "Les ressortissants de Nador, Tiznit ou Figuig se plaignent car il veulent investir dans leurs régions dorigine, mais le manque dinfrastructure les en dissuade. LÉtat empoche les transferts financiers massifs sans fournir une contrepartie", déplore Bouchaïb Rami. Les chantiers actuels résorberont une partie de ce déficit. Il nempêche que le retard enregistré a freiné la transformation des transferts en projets productifs. In fine, il nexiste aucun programme dincitation à linvestissement destiné au MRE.
Côté institutionnel, une rupture est constatée entre le club des investisseurs étrangers et la CGEM. "Nous faisons partie de la confédération, mais le cordon sest fissuré depuis le départ de Lahjouji, lex-président de la confédération", explique le patron du CIME. Et, jusquà une date récente, les CRI étaient hors du coup. Actuellement, ces derniers se rattrapent par des opérations ciblées vers les MRE. Ce qui laisse entendre que cette population était considérée comme un investisseur de seconde zone. Seul lapport en devises comptait. Les temps changent les hommes aussi, cette tendance commence à basculer vers une approche plus productive. En témoigne la multiplication des salons. "Cest à notre initiative que le Salon des MRE sest tenu", martèle Bouchaïb Rami. Cela souligne au moins labsence de plan daction pour drainer les investissements des MRE. Aucun département de lÉtat ne le fait. Et ceux qui croient que la Fondation Hassan II lassume se trompent. La promotion de linvestissement ne fait pas partie de ses prérogatives. Le secteur privé ne fait pas mieux. Hormis quelques opérations ponctuelles, comme le salon de limmobilier qui sest tenu en France, les initiatives manquent. Demeure le matraquage publicitaire des banques pour la collecte de lépargne en devises. Cest peut-être le seul secteur qui inscrit son action dans la continuité. |
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Profil. Les femmes investissent moins
Selon lenquête réalisée en mai 2004 par la Fondation Hassan II, le profil type de linvestisseur est foncièrement masculin. "La composante féminine ne dépasse pas 2,5 % du total", souligne lenquête. Par tranche dâge, linvestisseur MRE est âgé de 35 à 49 ans. Il a émigré au cours des décennies 70 à 2000 à un âge relativement jeune (24 ans). Le motif de son départ est la recherche de lemploi. 55 % des investisseurs actuels nont reçu aucune instruction scolaire. La proportion des détenteurs de diplôme universitaire ne dépasse pas 15 %. Par tranche de revenu, linvestisseur MRE a un revenu mensuel moyen supérieur à 20.000 DH et une durée moyenne dactivité de 20 ans. La réalisation de son projet nest pas forcément liée à son retour définitif au pays. |
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Une devise : pas de politique
Voter ou ne pas voter ? Cest la question sur laquelle les avis sont partagés. Selon les uns, lapport économique des MRE doit correspondre à une participation politique. Du coup, une représentation parlementaire des Marocains dOutre-mer est nécessaire. Pour les autres, il faut éviter la politique. Ils proposent, en revanche, que limplication des MRE apparaisse à travers la nomination des consuls et des ambassadeurs. La communauté marocaine à létranger accueillera favorablement la nomination à ses postes de ressortissants à létranger. "Cest une logique qui repose sur la connaissance du terrain et des rouages du pays daccueil", explique Bouchaïb Rami. À cela sajoute une concentration institutionnelle au profit des MRE. "Il y a trop dintervenants (affaires étrangères, ministère des MRE, la fondation Hassan II
) pour pas grand chose", répète-t-on au sein de la communauté. Les tenants de ce discours estiment que le Maroc doit agir au niveau des Nations unies pour sécuriser le statut des immigrés. Des règles fondamentales touchant au regroupement des familles, à la liberté dexercer ou de culte
doivent être soutenues par lONU pour que les MRE ne soient pas fragilisés par les changements de politique sur limmigration dans les pays daccueil. Vu pieux. |
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