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N° 137
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Nos statistiques officielles sont-elles crédibles ?

À la veille d’un recensement, le scepticisme populaire vis-à-vis de la viabilité des chiffres officiels refait surface. Jusque-là, plusieurs indices justifiaient cette mise en doute systématique : le manque de transparence (les détails du recensement n’ont jamais été rendus publics ou du moins suffisamment communiqués), la non publication de toutes les données recensées (la population amazighophone est longtemps restée un tabou national) et l’absence de jonction entre les données démographiques et les politiques publiques (jusqu’à aujourd’hui, le plan n’est même pas un département ministériel et ses données objectives,
précieuses, sont déconnectées des centres de décision et pas suffisamment exploitées dans la définition des priorités gouvernementales).
Ceci étant dit, un recensement a lieu une fois tous les dix ans. Dans l’intervalle, l’État produit des statistiques régulières sur les ménages, cycliques sur les taux de chômage, et aléatoires au gré des demandes qui parviennent au "guichet statistique", créé par la direction qui s’en occupe. Toutes ces études chiffrées, menées par des équipes réputées rigoureuses, posent deux problèmes : la première est leur quasi-confidentialité, non voulue mais occasionnée par l’absence de communication, qui limite l’usage qui en est fait par les décideurs, les ONG et autres acteurs sur la place publique. La seconde est, comme le pensent certains chercheurs, la fluctuation inexpliquée de certains taux (de chômage, par exemple), qui montre soit que la méthode poursuivie est inégale ou que la réalité informelle défie toute représentation formelle. Du point de vue d’un sociologue qui travaille continuellement sur des enquêtes et à partir des bases de données disponibles, il y a un flou sur la méthodologie adoptée et un manque de clarification de la démarche, ce qui brouille la lecture des faits recensés. Du point de vue d’un démographe, ayant une responsabilité administrative, il y a surtout une défaillance dans la lecture et l’analyse des chiffres disponibles. Quant à la crédibilité des statistiques, elle est irréprochable, d’autant que les ONG internationales se basent là-dessus allègrement.

OUI

Jamal Bourchachen
Démographe
"Si le PNUD nous classe 125ème, cela prouve que nos chiffres sont justes"


À chaque fois qu’il y a un recensement, les Marocains sont sceptiques. Ils ne croient pas les chiffres qui leur sont livrés à l’arrivée. Ce doute est-il légitime ?
Ce scepticisme, s’il était avéré, ne viserait pas le recensement en particulier, il traduirait plutôt les relents de ce réflexe général qu’avaient les Marocains vis-à-vis de tout ce qui provenait de l’administration. Mais un doute que manifesterait une élite intellectuelle, bien au fait de la réalité statistique marocaine, serait, pour le moins, illégitime.

Il y a une culture du manque de transparence qui favorise ce
sentiment. Et il y a surtout très peu de centres de décision qui se basent sur ces données objectives. Faut-il incriminer les statistiques ou les politiques ?
Il ne faut surtout pas incriminer les statistiques, encore moins les statisticiens marocains, dont le travail est mondialement respecté. Nous sommes l’un des rares pays à recevoir des organismes aussi prestigieux que la Banque mondiale dans notre cuisine interne, à leur livrer nos fichiers bruts, cela est vérifiable ! Comme nous nous plions volontiers aux impératifs de la déontologie statistique, nous nous permettons le luxe d’être aussi accueillants ! Si le Maroc est classé, par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), à la 125e place, c’est aussi parce que nos chiffres, à la différence d’autres pays, ne sont pas "édulcorés". Le Haut Commissariat au Plan (HCP) est, par ailleurs, l’un des rares organismes chargés de la statistique dans le monde, à organiser régulièrement des journées d’études et des ateliers en faveur des journalistes, des syndicalistes, des associations de développement locales, etc., pour leur expliquer ses concepts, ses méthodes de travail et la signification de ses chiffres. Nous entendons, ce faisant, en faire des partenaires dont les critiques, dès lors constructives, nous aideraient à mieux faire notre travail.

Au-delà du quantitatif, il y a la méthodologie poursuivie par les différents départements qui s’occupent de statistiques. Les différentes étapes (échantillonnage, élaboration des questionnaires, ciblage, exploitation des données) sont-elles menées de manière optimale et rationnelle ?
Rassurez-vous, du point de vue technique, les enquêtes et recensements effectués par le HCP (noyau central du système statistique) sont irréprochables. Mais ceci dit, de par la nature même de la science statistique, des erreurs de sondage, maîtrisées et mesurables, et d’observation, relativement bien connues mais difficilement mesurables, sont inéluctables. Quant à la rationalisation de nos méthodes de travail, je crois qu’on peut toujours faire mieux, notamment en optimisant les coûts des nos enquêtes en fonction de la précision recherchée, et en vulgarisant les notions de marge d’erreur et de précision des résultats.

N’y a-t-il pas un déficit de communication qui limite l’usage des sommes d’études statistiques menées au niveau officiel ?
Le HCP recourt à tous les supports conventionnels et modernes de communication. Si on parle partout, aujourd’hui, de pauvreté, de chômage, de coût de la vie, de croissance du PIB, ce n’est pas par pur hasard. Je crois que notre faible usage des statistiques est dû essentiellement à l’environnement socio-économique et culturel ambiant, marqué par un déficit patent de statistiques. Des décideurs marocains, bien placés pour être fort bien informés, ne perçoivent pas encore suffisamment les vertus d’une décision basée sur la statistique !

NON

Jamal Khalil
Sociologue
"On a rarement des explications précises sur le déroulement des enquêtes"


À chaque fois qu’il y a un recensement, les Marocains sont sceptiques. Ils ne croient pas les chiffres qui leur sont livrés à l’arrivée. Ce doute est-il légitime ?
Les Marocains ? Le terme est générique ! De qui s’agit-il, de mes amis, de ma famille, du chauffeur de taxi ou de mon changeur de carte de Derb Ghallef ? Lorsqu’un individu parle, il le fait à partir d’un référentiel qui, quel que soit sa dimension, reste limité. S’agissant du recensement, il s’agit justement d’une opération qui s’effectue une fois tous les dix ans et qui va donner une image qui véhicule une généralisation légitime. Elle est basée sur des outils scientifiques avec des moyens étatiques. Du coup, les
tentatives de généralisations individuelles deviennent caduques.

Au-delà du recensement, il y a surtout très peu de centres de décision qui se basent sur les données objectives. Faut-il incriminer les statistiques ou les politiques ?
La question devrait se poser différemment : le travail scientifique doit-il se placer avant de prendre des décisions ou une fois que celles-ci ont été prises, pour une justification quelconque ? Il y a une contradiction : les statisticiens ont une logique scientifique et les politiciens une logique de pouvoir. Les premiers veulent aboutir à des résultats sans tenir compte des délais que peut leur imposer la conjoncture. Les politiciens sont là pour une durée déterminée et veulent des résultats coûte que coûte et ne sont pas toujours prêts à répercuter n’importe quel chiffre. D’un point de vue culturel, le Marocain ne semble pas trop croire à l’explication des comportements humains par des chiffres. Parce qu’à l’école, on n’a pas fait de vérification de tel ou tel fait par des instruments scientifiques, comme on le fait dans les sciences naturelles ou mathématiques. De la part de ceux qui décident, dès qu’il s’agit des faits sociaux, la différence entre un sociologue, un psychologue, un astrologue et un fqih est difficilement perceptible. Parce que, eux aussi, sont passés, à quelques exceptions près, par la même école.

Outre le quantitatif, il y a la méthodologie poursuivie par les différents départements qui s’occupent de statistiques. Les différentes étapes (échantillonnage, élaboration des questionnaires, ciblage, exploitation des données) sont-elles menées de manière optimale et rationnelle ?
Qui a fait quoi, quand, où et comment est plus important que combien. L’élaboration des questionnaires nécessite une explication de la méthode adoptée, l’exploitation des données demande une clarification de la démarche poursuivie. Or, on a rarement des explications précises sur le déroulement des enquêtes, qu’elles soient menées par l’État ou par le privé. Pour avoir des résultats fiables, il est nécessaire de fonctionner dans des groupes pluridisciplinaires, sinon on aboutit à des résultats parcellaires. Ce qui nous met face à une difficulté majeure : comment faire fonctionner un tel groupe, aux visions et aux méthodes disparates ? Ce qui pose un problème de dynamique de groupe et de leadership.

N’y a-t-il pas un déficit de communication, qui limite l’usage des sommes d’études statistiques menées au niveau officiel ?
La question de la communication est une question d’époque. Mettre à la disposition des chercheurs (voire des citoyens) des données fiables, en plus d’être utile aux chercheurs est utile à ceux-là même qui les ont conçues, parce qu’elles leur procurent un feed back. Un outil comme Internet permet de faire cela et de relier des chercheurs qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble : mathématiciens, sociologues, médecins… La transparence est possible concrètement. Elle est vitale scientifiquement.

 
 
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