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N° 137
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Confidentiel : Le rapport secret de Driss Jettou

Driss Jettou,
Premier ministre (Photo AFP)
Un rapport devant être remis à Driss Jettou en septembre dresse un bilan économique aussi franc qu'alarmant. Principale recommandation : prendre le secteur informel au sérieux.


En septembre prochain, le gouvernement recevra un rapport sur la situation économique et la gouvernance au Maroc. Selon des sources bien informées, l’étude aurait été commandée par la Primature à un centre de recherche français. Le projet de rapport est actuellement en pleine consultation pour aboutir à une rédaction finale. Sa particularité est qu’il décortique le Maroc
sous tous ses aspects avec une franchise accablante. Constitution, jeux de pouvoir, libéralisme ou makhzénisme de l’entreprenariat… tout y passe. Le volet économique y occupe une place dominante. Driss Jettou n’aura pas la tâche facile. Car la réalisation de certaines recommandations ne se fera pas sans casse.
En effet, les auteurs du rapport mettent l’accent sur les mesures à entreprendre pour augmenter la croissance. Cette dernière qui s’est établie à 5,2 % en 2003 devrait passer à 6,6 % pour les 10 années à venir. La finalité est de se préparer à résorber de nouvelles vagues de demandeurs d’emplois. Le taux de chômage actuel (19 % en ville) est dangereux s’il perdure à moyen et long terme. Les tensions sociales constituent l’un des risques majeurs que les gouvernements actuel et futurs doivent surveiller de près. Entre temps, Jettou et ses successeurs doivent renforcer la croissance économique. Cet impératif passe par l’augmentation des investissements étrangers, notamment, et l’amélioration de la compétitivité du pays. Les finances publiques ne sont pas en reste avec ce qu’elles portent comme contradictions et irrégularités budgétaires, fiscales et autres.
Sur le plan commercial, le rapport souligne que la position extérieure du pays est intenable. Le déficit de la balance commerciale (la couverture des importations par les exportations) pèse lourd sur les fondamentaux de l’État. Il représente actuellement plus de 10 % du PIB. De même, la balance courante (intègrant les entrées en devise) qui, même si elle se porte bien vu les réserves en devises dont dispose le pays, reste tributaire de deux sources volatiles : le tourisme et les transferts des MRE. Cette situation peut être améliorée si la compétitivité du pays s’apprécie. Ce qui permettra d’augmenter le rendement des industries locales, mais aussi de drainer des investissements étrangers. Or, la compétitivité fait appel aux atouts comparatifs. Ceux-ci ne sont pas au point fort. Au-delà de l’analyse sectorielle, les auteurs du rapport mettent l’accent sur la politique tarifaire du pays. Ils ont épinglé les niveaux assez variés et peu cohérents des taxations en douane. Selon leurs conclusions, le système tarifaire englobe sa propre destruction. Ils citent les admissions temporaires comme une plate-forme douanière qui favorise la corruption et la fraude. Par la même occasion, ce régime pénalise certains produits intermédiaires. Le système de l’admission temporaire permet aux industriels d’importer sans payer les droits de douane. Mais à la seule condition de réexporter le produit avec une valeur ajoutée. Tous les produits intermédiaires qui servent à la fabrication de produits manufacturés y passent. Sauf que, des fluctuations conjoncturelles ou tout simplement l’avidité de certains producteurs font que ces derniers ne respectent pas ces conditions et préfèrent commercialiser leur produit sans s’acquitter des droits de douane. Le système est difficile à contrôler. Le rapport le souligne avec force.
Toujours dans le cadre tarifaire, les auteurs du rapport recommandent de rendre effectives les limites tarifaires négociées à l’Uruguay Round. Cette mesure concerne les limites préconisées pour la libéralisation du commerce mondial sous l’égide de l’OMC (Organisation mondiale du commerce). Incontestablement, une telle mesure se traduira par des baisses de protection qui ne seront pas appréciées par la communauté des affaires, surtout dans l’état actuel des choses (processus de mise à niveau non achevé…). De même, il est conseillé de tenir le programme de démantèlement tarifaire convenu avec l’Union européenne. Pour le volet change, les auteurs du rapport se veulent plus réalistes que le FMI. Selon eux, l’économie n’est pas prête à faire face à un système de change flexible. En revanche, une surveillance rapprochée du taux de change est fortement conseillée pour éviter une appréciation du dirham.
L’investissement étranger, quant à lui, place le Maroc parmi les pays les mieux notés. Sur 275 projets finalisés en 2003 pour la zone MEDA, 90 ont été destinés au Maroc. Il n’en demeure pas moins que leur importance en volume est tributaire d’actions exceptionnelles, comme les privatisations. Ainsi, malgré les avancées que le rapport souligne, surtout en matière d’incitation à l’investissement, les auteurs accablent le Maroc. Pour eux, les obstacles qui subsistent sont d’ordre politique, de bureaucratie fiscale, foncier, juridique et d’opacité des opérations d’achats publics. Selon eux, mieux vaut une visibilité politique et judiciaire qu’un avantage fiscal dont l’impact sur la décision d’investir n’est pas aussi important qu’on le pense. Toujours dans la tranche des investissements étrangers, pour sécuriser les transfert des MRE, il est vivement conseillé de mettre en place des incitations. La multiplication des zones franches est également recommandée. Demeure cependant la question de l’emploi.
En effet, le système de concertation dans le domaine de l’emploi ne sécurise pas l’investissement. Les tensions sociales et l’absence relative d’un climat serein de discussions entre les partenaires sociaux constituent un autre handicap de taille. Rien que pour la fixation du salaire minima, le rapport estime qu’il est nettement mieux, pour attirer l’investissement, de mettre en place un mécanisme de fixation. Tous les partenaires sociaux doivent y figurer. En revanche, la proposition au sujet de l’emploi dans le secteur informel laisse songeur. Les auteurs, en effet, ont pris conscience du caractère régulateur de ce secteur. Ils soulignent que l’informel est un régulateur du marché de l’emploi et un amortisseur des crises. De ce fait, il doit être intégré dans la stratégie de développement du pays. Des mesures d’ordre fiscal, financier et de formation doivent être mises en place pour renforcer le statut des travailleurs dans l’informel. Une stratégie qui doit découler des orientations de la loi des finances. Cette dernière devrait retrouver son caractère de régulateur économique. Le changement des mécanismes d’élaboration du budget est ainsi mis à l’index.



Politique. Le risque persiste

Le classement du Maroc en terme de bonne gouvernance le place dans une bonne position par rapport aux économies comparables. Mais sur le plan politique, des anomalies d’ordre constitutionnel et organisationnel persistent. Ainsi, la dualité du pouvoir ne ressort pas comme un avantage parce qu’elle est inachevée. Le Premier ministre n’émerge pas comme un chef de la majorité, mais plutôt comme un exécutant des volontés royales. Le rapport met l’accent également sur la dualité de la classe patronale. Celle-ci affiche une modernité, mais reste porteuse de réflexes traditionnels qui découlent du système d’allégeance. L’administration, quant à elle, demeure puissante et influe sur le cours des décisions, alors que le Parlement ne dispose pas d’un réel pouvoir de contrôle sur les finances publiques.

 
 
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