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N° 137
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Pulsion de vie
(Cinq ans après la mort de Hassan II, la fièvre créatrice s'empare du Maroc à nouveau)

"Studio 2M" réalise des taux d'audimat faramineux, qui poussent à la réflexion. Il faut avouer que les candidat(e)s sont d'un niveau époustouflant. Un peu partout au Maroc, d'autres jeunes chanteurs écrivent leurs propres textes, délivrent des messages enthousiasmants d'humour et de pertinence. D'autres, encore, composent des mélodies et des rythmes originaux par centaines, "samplent" à tout va, enregistrent des morceaux qui ne feraient pas rougir en Occident, tournent des clips vidéos ! Ce qui est valable pour la musique l'est pour d'autres arts : cinéma, stylisme, décoration, arts plastiques… Depuis quelques années, on ne jure plus que par les "jeunes créateurs" marocains. Il en surgit à tous les coins de rue, parfois dans des localités des plus improbables. Mais que se passe-t-il ?
Dans les années 70, les associations culturelles se comptaient par dizaines de milliers, au Maroc. On disait même "tahiya taqafia" (salut culturel), avant d'en arriver au célèbre "tahiya nidaliya" (salut militant). Puis l'élan collectif a été brisé net par la répression. La guerre contre la culture était lancée. Hassan II pensait que le folklore était la seule forme d'art vraiment acceptable. Son essence étant la répétition, il ne laissait aucune place à l'imagination, à la créativité. Car la créativité était perçue comme un danger. Comme si on ne voulait pas que le peuple devienne intelligent, de crainte qu'il ne comprenne à quel point il était berné. Même la langue était verrouillée. Sur toutes les tribunes ou presque, les Marocains étaient confinés dans un arabe classique qui n'était pas le leur - un arabe qu'ils ne parlaient pas entre eux, dans lequel ils ne pensaient pas, et donc à travers lequel ils étaient incapables de créer.
Créer. C'est en effet la source de toutes les subversions. Mais c'est aussi la pulsion de vie d'une société. Même l'autocratie n'a pas pu la tuer. À peine 5 ans après la mort de Hassan II, la pulsion est revenue. Le corps du Maroc en tressaille de plaisir, et des émissions comme "Studio 2M" n'en sont qu'un (faible) révélateur. On cherche toujours un projet de société, en haut lieu. Pourtant, la société a déjà un projet, toute seule : s'exprimer. Il suffit de l'écouter, et de l'accompagner avec intelligence. Reste à savoir si le régime, à force de combattre l'intelligence des autres, n'a pas perdu la sienne.

PS : dans l'esprit de cet éditorial, TelQuel réserve à ses lecteurs un joli cadeau, la semaine prochaine (voir page ci-contre)

 
 
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