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Reportage, Khouribga : Côté privé, côté public
Coup de gueule. Ces fonctionnaires de la culture
Mémoire. Les années corrida
N° 137
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Reportage, Khouribga : Côté privé, côté public
Coup de gueule. Ces fonctionnaires de la culture
Mémoire. Les années corrida

Par Mehdi Sekkouri Alaoui

Mémoire. Les années corrida

La plaza de toros de Tanger à l'époque, et ce qu'elle est devenue aujourd'hui
(en vignette) ("Tanger, Réalité D'UN Mythe" (Rachid Teferssitti, 1998))
À Tanger, la plaza de toros est devenue un refuge. À Casablanca, les arènes ont été rasées. Mais lorsque la tauromachie était au rendez-vous, les deux villes vibraient au rythme des toréadors. Retour sur des années au rythme andalou.


Des arènes pleines à craquer. Un public enthousiaste et euphorique. Des duels sanguinaires entre matadors et taureaux. Des épées, des javelots, des mises à mort et bien sûr du sang. Nous ne sommes pas dans une ville andalouse ou
sud-américaine, où l’ambiance s’y prête, mais bien au Maroc. Il fut un temps où la corrida battait son plein chez nous. Tanger et Casablanca ont été, peu de Marocains le savent, de hauts lieux incontournables de la tauromachie. Retour sur une époque fascinante.

La plaza de toros
Les années cinquante. Tanger, ville internationale par excellence, est à un point culminant de son histoire. Capitale des arts, du spectacle et de la distraction la ville blanche se distingue aussi par sa forte prédominance espagnole. On se serait cru en Andalousie. D’ailleurs les gens du Sud marocain et les résidents à l’étranger, de passage par Tanger, s’exclamaient "Tanger… c’est l’Espagne…! Mais ce n’est pas le Maroc…". Il ne manquait à ce décor que l’ambiance des corridas si chères aux yeux des Espagnols, 50.000 à l’époque. Face à la forte demande de la communauté ibérique et des "aficionados" (amateurs), un projet de construction d’arènes qu’on appellera communément "plaza de toros" commence à voir le jour. En 1949, une entreprise espagnole, "Ingénierie et construction S.A", achète des terrains pour y construire les futures arènes de Tanger. Parmi ses actionnaires principaux, Moulay Ahmed Rissouni, caïd de Larache (fils du grand seigneur Moulay Ahmed, caid de tout le territoire Jbala en 1904) et Luisito Benaich. L’annonce de l’ouverture fut annoncée en grande pompe par la presse de l’époque et devint un sujet de prédilection dans les salons et rues du pays. Ce projet prit de plus en plus d’ampleur. D’ailleurs, on engagea un célèbre architecte espagnol pour concevoir les plans et suivre l’édification du bâtiment. Les arènes devaient être partagées en huit rangées de gradins et comptaient près de 11.500 places. Mulaz Perez, dans son dictionnaire des taureaux, dit de cette place qu’elle a coûté 12 millions de pesetas et occupe une superficie de 21.540 mètres carrés. Le 27 août 1950 eut lieu l’inauguration. Qui ne se souvient pas de cet événement exceptionnel. "C’était un jour inoubliable", nous dit-on. C’était un jour pas comme les autres. Toute la ville était en ébullition. Des kilomètres d’embouteillages, des caravanes entières prenaient la direction de la plaza. Dès le matin, très tôt, de ce dimanche d’août caniculaire, une foule imposante prit place autour des arènes. Vendeur de glaces, sandwichs, cireurs, journalistes, spectateurs et curieux étaient là. Les fréquences des trains et autobus venant d’autres villes ont été revues à la hausse. Idem pour les bateaux venant d’Algésiras. Une compagnie aérienne a même organisé un vol spécial Gibraltar-Tanger. La plaza de toros fut ce jour pleine à craquer. Plus de 11.500 personnes euphoriques avaient pris place dans les gradins. Parmi eux, l’ambassadeur d’Espagne, Don Cristobal del Castillo, qui insista sur l’importance de cette "plaza de toros" pour l’avenir artistique de la ville de Tanger. Cette première expérience fut un succès monstre. Dès lors, le dimanche est devenu un jour sacré. On se préparait au rendez-vous dominical dés le début de semaine. "La fête commençait une semaine avant, il fallait décider de ce qu’on allait mettre, la robe, la fleur, les bijoux". Étonnante l’ampleur qu’a prise la tauromachie à Tanger. Les amateurs de plus en plus nombreux affluaient chaque dimanche de toutes les villes du pays, ainsi que de la péninsule voisine. D’après les responsables financiers de l’époque, la tauromachie engrangeait une manne financière importante pour la ville. Les arènes de Tanger gagnaient en renommée. Les plus grands matadors venaient s’y produire d’une part pour la beauté du lieu, mais aussi pour la symbiose qui existe avec les spectateurs. "Toréer à la plaza de toros c’était magique, on ne pouvait manquer ça", confie un matador de l’époque. Dans les gradins, c’était l’euphorie. Les femmes sortaient leurs plus beaux attifements, les messieurs étaient gominés et bien rasés pour l’occasion. Des jarres de vins circulaient de part et d’autre dans une ambiance survoltée. C’était ça la corrida à Tanger. On n’y allait pas que pour le spectacle, mais aussi pour en créer. "On s’y rendait en groupe, pour faire partie de l’ambiance, chanter, boire du vin…".
19h, fin de la corrida. Mais le spectacle se poursuit. Tanger est toujours en ébullition. La fête continue dans les rues de la ville. Les matadors sont portés en héros. Des soirées en leur honneur sont organisées et finissent très souvent au petit matin.
Parmi les événements anecdotiques, l’un des plus surprenants est que dans la plaza de Tanger, s’est produite, pied à terre, Conchita Cintron, alors qu’en Espagne il était encore interdit que des femmes le fassent. Autre anecdote : Mohammed V, ayant assisté incognito à ce rendez-vous, a vu sa voiture tomber en panne en repartant. Certains témoins l’auraient vu entrain de la pousser lui-même pour la faire redémarrer.
Les années se succédèrent avec un public toujours aussi présent et des matadors parmi les plus connus dans le monde ; on a ainsi pu admirer des Parrita, Calerito, Dominguin… En 1956, l’indépendance du pays vint interrompre ce spectacle. Il a fallu attendre le 12 juillet 1970, et de nouveaux promoteurs venus de Madrid, les frères Lozano, pour voir les arènes de Tanger rouvrir leurs portes au grand bonheur des aficionados. S’ensuivirent d’autres spectacles jusqu’au 4 octobre de la même année où fut organisée la dernière corrida en date. On y vit participer l’as des as, rien moins qu’El Cordobes. Le lendemain de cette clôture imprévue, les gens ont fait la queue devant les boucheries qui vendaient la viande des taureaux tués par l’inégalable El Cordobes.
La ville de Tanger ressentit comme cette fermeture comme une trahison . "On a été leurré, on n’a même pas vu le coup venir", nous raconte Faouzi Kouch, propriétaire d’un hôtel à Tanger, ayant assisté à ce dernier spectacle. Il insiste, l’air triste et nostalgique, sur l’importance qu’avaient les arènes sur la vie des Tangérois. "C’était un lieu de retrouvailles. Aujourd’hui on ne se rencontre qu’aux funérailles". La plupart des Tangérois interrogés y voient une décision purement politique et symbolique : "Nos gouvernants ont toujours voulu sevrer les gens du Nord". D’autres avancent le dégoût qu’avait Hassan II pour ce genre de spectacle. "Il ne supportait pas cette boucherie", avouera un de ses proches.

Les arènes de Casablanca
Casablanca a eu son heure de gloire aussi. Elle a bien eu ses arènes et non des moindres. Beaucoup de Casablancais, sinon la plupart sans doute, n’en ont jamais entendu parler. Ils seront encore plus surpris de savoir qu’elles se trouvaient sur le boulevard d’Anfa, sur le terrain jouxtant l’hôtel Royal d’Anfa. Les arènes appartenaient à la famille Castella, grands amateurs de corrida installés au Maroc au cours du 19e siècle. On apprend que nos aficionados ont transformé un certain moment leurs arènes en champs de pomme de terre et de légumes. Pourquoi ? La question reste sans réponse.
Dans un travail intitulé "Habla la plaza de Casablanca" (la place de Casablanca), F. Ribes Tover stipule que cette place a été construite en 1913, en bois. Pour sa part, Julio Irbarren dans une autre étude avance la date du 9 octobre 1921, toujours en bois.
Il a fallu attendre 1953, qui coïncide avec la construction en dur des arènes, pour voir l’explosion de la tauromachie à Casablanca. Le mérite revient au Français Paul Barrière (mort lors du coup d’État de skhirat ) et à l’Espagnol Don Vicente Marmaneu, qui ont décidé de faire revivre ce lieux mythique. Ces deux hommes dont les carnets d’adresses étaient bien étoffés permirent aux Casablancais d’admirer les plus grands matadors de l’époque, qui venaient terminer leur tournée par Casablanca. L’ambiance était survoltée. Les témoins sont restés très attachés à cette étape de leur vie et à l’atmosphère qui berçait la ville. On regrette même cette époque. "C’était magnifique !! À Casablanca, on se serait cru à Paris, mais en mieux. Les voitures étaient plus belles qu’à Paris, les femmes plus élégantes, plus soignées…", raconte avec nostalgie Solange, veuve de Vicente Marmaneu et propriétaire du restaurant La Corrida à Casablanca.
Comme à Tanger, aller à la corrida est devenu un rituel pour les Casablancais. C’était le rendez-vous incontournable de la semaine. Devant les Dominguin, El Cordobes et autres, le public a toujours répondu présent, et se distinguait même par rapport aux autres que l’on pouvait retrouver ailleurs. "C’était magique d’avoir une assistance aussi chaleureuse et cosmopolite. On pouvait voir
certains habillés à l’européenne et d’autres à leurs cotés, on ne peut plus traditionnels, avec leurs gandouras, tarbouches..."
Un ancien matador avouera même que contrairement aux autres arènes, le public de Casablanca était très exigeant. "L’ambiance était toujours vivante, mais houleuse si la corrida était mauvaise", nous confirme Solange, dont le restaurant était le lieu de rencontre de tous les aficionados après le spectacle.
Les arènes ne servaient pas uniquement à des spectacles de toros. Petite anecdote. Dalida y est venue se produire. En chantant en hébreu, elle s’est attiré la fureur de la foule et des autorités. Elle a été reconduite in extremis à l’aéroport.
Jusqu’en 1969, la corrida à Casablanca battait son plein. Le contexte à ce moment-là favorisait malheureusement la fermeture. La mort de Don Vicente, la marocanisation des entreprises et le dégoût de Hassan II pour cette pratique n’arrangeaient pas les choses. La destruction de ce patrimoine de Casablanca, a eu lieu en 1971. Des histoires de spéculations qui en seraient la cause principale. Depuis, le lieu en question est un terrain vague laissé à l’abandon.



Le sort des arènes tangéroises

En 1974, Moulay Ahmed Raissouni, à qui l’on a cédé le reste des actions des arènes les revend à un certain Ali Lamarti, marchand de ferraille à l’époque, qui voulait d’ailleurs les détruire pour récupérer le fer qui se trouvait dans ses murs. Il a fallu l’intervention du gouverneur de l’époque pour arrêter le massacre. Il arrive à convaincre les nouveaux propriétaires de l’édifice et sollicite Slimani, alors à la tête du CIH pour qu’il rachète le titre foncier au nom d’une filiale de la banque. En 1984, la chambre de commerce de Tanger s’est vue remettre les clés des arènes. Elle y organisa de nombreuses manifestations, dont la foire de Tanger, des soirées musicales, etc. Un projet avait même été prévu en collaboration avec un bureau d’études espagnol à Madrid et des architectes de Tanger pour la réalisation sur le site d’un palais des congrès, d’une aire de jeux pour enfants et une zone verte autour. Les tractations sont arrivées à un point très avancé. Malheureusement, avec l’arrivée de l’USFP à Tanger, le projet a été jeté aux oubliettes. On a préféré opter pour le lucratif en louant les lieux pour des magasins, cafés… On y a même installé une préfecture. C’est ce qu’on appelle une gestion adéquate et efficace du patrimoine de notre pays. Suite aux inondations qui ont touché Tanger en 1980 et 1981, il a été décidé d’installer les familles sinistrées dans les vestiges de la Plaza de toros. Les arènes sont même devenues un centre de détention. En 1992, sous la pression de l’Espagne, des centaines d’africains, candidats à l’émigration clandestine sont arrêtés. Ils seront logés aux arènes. Aujourdhui, le site est occupé par des militaires, on nous assure que c’est juste occasionnel, le temps que Sidna est à Tanger.

 
 
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