|
Par Mehdi Sekkouri Alaoui
Mémoire. Les années corrida
|
La plaza de toros de Tanger à l'époque, et ce qu'elle est devenue aujourd'hui
(en vignette) ("Tanger, Réalité D'UN Mythe" (Rachid Teferssitti, 1998))
|
À Tanger, la plaza de toros est devenue un refuge. À Casablanca, les arènes ont été rasées. Mais lorsque la tauromachie était au rendez-vous, les deux villes vibraient au rythme des toréadors. Retour sur des années au rythme andalou.
Des arènes pleines à craquer. Un public enthousiaste et euphorique. Des duels sanguinaires entre matadors et taureaux. Des épées, des javelots, des mises à mort et bien sûr du sang. Nous ne sommes pas dans une ville andalouse ou |
|
sud-américaine, où lambiance sy prête, mais bien au Maroc. Il fut un temps où la corrida battait son plein chez nous. Tanger et Casablanca ont été, peu de Marocains le savent, de hauts lieux incontournables de la tauromachie. Retour sur une époque fascinante.
La plaza de toros
Les années cinquante. Tanger, ville internationale par excellence, est à un point culminant de son histoire. Capitale des arts, du spectacle et de la distraction la ville blanche se distingue aussi par sa forte prédominance espagnole. On se serait cru en Andalousie. Dailleurs les gens du Sud marocain et les résidents à létranger, de passage par Tanger, sexclamaient "Tanger
cest lEspagne
! Mais ce nest pas le Maroc
". Il ne manquait à ce décor que lambiance des corridas si chères aux yeux des Espagnols, 50.000 à lépoque. Face à la forte demande de la communauté ibérique et des "aficionados" (amateurs), un projet de construction darènes quon appellera communément "plaza de toros" commence à voir le jour. En 1949, une entreprise espagnole, "Ingénierie et construction S.A", achète des terrains pour y construire les futures arènes de Tanger. Parmi ses actionnaires principaux, Moulay Ahmed Rissouni, caïd de Larache (fils du grand seigneur Moulay Ahmed, caid de tout le territoire Jbala en 1904) et Luisito Benaich. Lannonce de louverture fut annoncée en grande pompe par la presse de lépoque et devint un sujet de prédilection dans les salons et rues du pays. Ce projet prit de plus en plus dampleur. Dailleurs, on engagea un célèbre architecte espagnol pour concevoir les plans et suivre lédification du bâtiment. Les arènes devaient être partagées en huit rangées de gradins et comptaient près de 11.500 places. Mulaz Perez, dans son dictionnaire des taureaux, dit de cette place quelle a coûté 12 millions de pesetas et occupe une superficie de 21.540 mètres carrés. Le 27 août 1950 eut lieu linauguration. Qui ne se souvient pas de cet événement exceptionnel. "Cétait un jour inoubliable", nous dit-on. Cétait un jour pas comme les autres. Toute la ville était en ébullition. Des kilomètres dembouteillages, des caravanes entières prenaient la direction de la plaza. Dès le matin, très tôt, de ce dimanche daoût caniculaire, une foule imposante prit place autour des arènes. Vendeur de glaces, sandwichs, cireurs, journalistes, spectateurs et curieux étaient là. Les fréquences des trains et autobus venant dautres villes ont été revues à la hausse. Idem pour les bateaux venant dAlgésiras. Une compagnie aérienne a même organisé un vol spécial Gibraltar-Tanger. La plaza de toros fut ce jour pleine à craquer. Plus de 11.500 personnes euphoriques avaient pris place dans les gradins. Parmi eux, lambassadeur dEspagne, Don Cristobal del Castillo, qui insista sur limportance de cette "plaza de toros" pour lavenir artistique de la ville de Tanger. Cette première expérience fut un succès monstre. Dès lors, le dimanche est devenu un jour sacré. On se préparait au rendez-vous dominical dés le début de semaine. "La fête commençait une semaine avant, il fallait décider de ce quon allait mettre, la robe, la fleur, les bijoux". Étonnante lampleur qua prise la tauromachie à Tanger. Les amateurs de plus en plus nombreux affluaient chaque dimanche de toutes les villes du pays, ainsi que de la péninsule voisine. Daprès les responsables financiers de lépoque, la tauromachie engrangeait une manne financière importante pour la ville. Les arènes de Tanger gagnaient en renommée. Les plus grands matadors venaient sy produire dune part pour la beauté du lieu, mais aussi pour la symbiose qui existe avec les spectateurs. "Toréer à la plaza de toros cétait magique, on ne pouvait manquer ça", confie un matador de lépoque. Dans les gradins, cétait leuphorie. Les femmes sortaient leurs plus beaux attifements, les messieurs étaient gominés et bien rasés pour loccasion. Des jarres de vins circulaient de part et dautre dans une ambiance survoltée. Cétait ça la corrida à Tanger. On ny allait pas que pour le spectacle, mais aussi pour en créer. "On sy rendait en groupe, pour faire partie de lambiance, chanter, boire du vin
".
19h, fin de la corrida. Mais le spectacle se poursuit. Tanger est toujours en ébullition. La fête continue dans les rues de la ville. Les matadors sont portés en héros. Des soirées en leur honneur sont organisées et finissent très souvent au petit matin.
Parmi les événements anecdotiques, lun des plus surprenants est que dans la plaza de Tanger, sest produite, pied à terre, Conchita Cintron, alors quen Espagne il était encore interdit que des femmes le fassent. Autre anecdote : Mohammed V, ayant assisté incognito à ce rendez-vous, a vu sa voiture tomber en panne en repartant. Certains témoins lauraient vu entrain de la pousser lui-même pour la faire redémarrer.
Les années se succédèrent avec un public toujours aussi présent et des matadors parmi les plus connus dans le monde ; on a ainsi pu admirer des Parrita, Calerito, Dominguin
En 1956, lindépendance du pays vint interrompre ce spectacle. Il a fallu attendre le 12 juillet 1970, et de nouveaux promoteurs venus de Madrid, les frères Lozano, pour voir les arènes de Tanger rouvrir leurs portes au grand bonheur des aficionados. Sensuivirent dautres spectacles jusquau 4 octobre de la même année où fut organisée la dernière corrida en date. On y vit participer las des as, rien moins quEl Cordobes. Le lendemain de cette clôture imprévue, les gens ont fait la queue devant les boucheries qui vendaient la viande des taureaux tués par linégalable El Cordobes.
La ville de Tanger ressentit comme cette fermeture comme une trahison . "On a été leurré, on na même pas vu le coup venir", nous raconte Faouzi Kouch, propriétaire dun hôtel à Tanger, ayant assisté à ce dernier spectacle. Il insiste, lair triste et nostalgique, sur limportance quavaient les arènes sur la vie des Tangérois. "Cétait un lieu de retrouvailles. Aujourdhui on ne se rencontre quaux funérailles". La plupart des Tangérois interrogés y voient une décision purement politique et symbolique : "Nos gouvernants ont toujours voulu sevrer les gens du Nord". Dautres avancent le dégoût quavait Hassan II pour ce genre de spectacle. "Il ne supportait pas cette boucherie", avouera un de ses proches.
Les arènes de Casablanca
Casablanca a eu son heure de gloire aussi. Elle a bien eu ses arènes et non des moindres. Beaucoup de Casablancais, sinon la plupart sans doute, nen ont jamais entendu parler. Ils seront encore plus surpris de savoir quelles se trouvaient sur le boulevard dAnfa, sur le terrain jouxtant lhôtel Royal dAnfa. Les arènes appartenaient à la famille Castella, grands amateurs de corrida installés au Maroc au cours du 19e siècle. On apprend que nos aficionados ont transformé un certain moment leurs arènes en champs de pomme de terre et de légumes. Pourquoi ? La question reste sans réponse.
Dans un travail intitulé "Habla la plaza de Casablanca" (la place de Casablanca), F. Ribes Tover stipule que cette place a été construite en 1913, en bois. Pour sa part, Julio Irbarren dans une autre étude avance la date du 9 octobre 1921, toujours en bois.
Il a fallu attendre 1953, qui coïncide avec la construction en dur des arènes, pour voir lexplosion de la tauromachie à Casablanca. Le mérite revient au Français Paul Barrière (mort lors du coup dÉtat de skhirat ) et à lEspagnol Don Vicente Marmaneu, qui ont décidé de faire revivre ce lieux mythique. Ces deux hommes dont les carnets dadresses étaient bien étoffés permirent aux Casablancais dadmirer les plus grands matadors de lépoque, qui venaient terminer leur tournée par Casablanca. Lambiance était survoltée. Les témoins sont restés très attachés à cette étape de leur vie et à latmosphère qui berçait la ville. On regrette même cette époque. "Cétait magnifique !! À Casablanca, on se serait cru à Paris, mais en mieux. Les voitures étaient plus belles quà Paris, les femmes plus élégantes, plus soignées
", raconte avec nostalgie Solange, veuve de Vicente Marmaneu et propriétaire du restaurant La Corrida à Casablanca.
Comme à Tanger, aller à la corrida est devenu un rituel pour les Casablancais. Cétait le rendez-vous incontournable de la semaine. Devant les Dominguin, El Cordobes et autres, le public a toujours répondu présent, et se distinguait même par rapport aux autres que lon pouvait retrouver ailleurs. "Cétait magique davoir une assistance aussi chaleureuse et cosmopolite. On pouvait voir
certains habillés à leuropéenne et dautres à leurs cotés, on ne peut plus traditionnels, avec leurs gandouras, tarbouches..."
Un ancien matador avouera même que contrairement aux autres arènes, le public de Casablanca était très exigeant. "Lambiance était toujours vivante, mais houleuse si la corrida était mauvaise", nous confirme Solange, dont le restaurant était le lieu de rencontre de tous les aficionados après le spectacle.
Les arènes ne servaient pas uniquement à des spectacles de toros. Petite anecdote. Dalida y est venue se produire. En chantant en hébreu, elle sest attiré la fureur de la foule et des autorités. Elle a été reconduite in extremis à laéroport.
Jusquen 1969, la corrida à Casablanca battait son plein. Le contexte à ce moment-là favorisait malheureusement la fermeture. La mort de Don Vicente, la marocanisation des entreprises et le dégoût de Hassan II pour cette pratique narrangeaient pas les choses. La destruction de ce patrimoine de Casablanca, a eu lieu en 1971. Des histoires de spéculations qui en seraient la cause principale. Depuis, le lieu en question est un terrain vague laissé à labandon. |
 |
Le sort des arènes tangéroises
En 1974, Moulay Ahmed Raissouni, à qui lon a cédé le reste des actions des arènes les revend à un certain Ali Lamarti, marchand de ferraille à lépoque, qui voulait dailleurs les détruire pour récupérer le fer qui se trouvait dans ses murs. Il a fallu lintervention du gouverneur de lépoque pour arrêter le massacre. Il arrive à convaincre les nouveaux propriétaires de lédifice et sollicite Slimani, alors à la tête du CIH pour quil rachète le titre foncier au nom dune filiale de la banque. En 1984, la chambre de commerce de Tanger sest vue remettre les clés des arènes. Elle y organisa de nombreuses manifestations, dont la foire de Tanger, des soirées musicales, etc. Un projet avait même été prévu en collaboration avec un bureau détudes espagnol à Madrid et des architectes de Tanger pour la réalisation sur le site dun palais des congrès, dune aire de jeux pour enfants et une zone verte autour. Les tractations sont arrivées à un point très avancé. Malheureusement, avec larrivée de lUSFP à Tanger, le projet a été jeté aux oubliettes. On a préféré opter pour le lucratif en louant les lieux pour des magasins, cafés
On y a même installé une préfecture. Cest ce quon appelle une gestion adéquate et efficace du patrimoine de notre pays. Suite aux inondations qui ont touché Tanger en 1980 et 1981, il a été décidé dinstaller les familles sinistrées dans les vestiges de la Plaza de toros. Les arènes sont même devenues un centre de détention. En 1992, sous la pression de lEspagne, des centaines dafricains, candidats à lémigration clandestine sont arrêtés. Ils seront logés aux arènes. Aujourdhui, le site est occupé par des militaires, on nous assure que cest juste occasionnel, le temps que Sidna est à Tanger. |
|
|