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N° 137
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

"Lhaj Boualem parle de patriotisme, de fierté marocaine. Une notion que Zakaria ne retrouve que pour les matchs de foot"

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Zakaria Boualem est présentement affalé sur un seddari, lequel seddari est situé dans la maison familiale de la famille Boualem, à Guercif. Notre homme a rejoint la capitale du Far West pour un week-end en famille. Il a bravé la température caniculaire, la route tentaculaire et le manque d’air pour venir se goinfrer de la r’fissa de maman Boualem. Petit point météo rapide, histoire d’expliquer aux néophytes que Guercif, durant l’été, prend un malin plaisir à se déguiser en four à pain sans pain, et affiche fièrement une température moyenne de 42 degrés. Zakaria Boulem se méfie des statistiques, à cause d’un professeur local qui lui a expliqué dans sa tendre enfance : "Les statistiques, ça veut rien dire. Si tu as la tête dans un four et les pieds dans un frigo, alors, en moyenne, tu es bien…". Mais là, Zakaria n’est pas bien. Il a chaud, le bougre, et il a la digestion difficile, aussi. À ses côtés, l’ Haj Boualem est immobile, une technique de résistance à la chaleur héritée de longues années d’expérience. L’haj Boualem est un personnage étonnant. Après avoir goûté à tous les plaisirs de la vie sans la moindre retenue, il s’est découvert un destin d’homme pieux aux environs de la soixantaine - le parcours classique. Il s’est laissé pousser une petite barbe blanche sur le menton, un tsabih au bout des doigts et une rezza orange fluo sur le crâne, chauve bien entendu. Il adore raconter sa vie, et Zakaria Boualem, lui, trouve du plaisir à l’écouter. Le thème de la journée, c’est son passé
de résistant, dont il tire une immense fierté. À l’écouter, on a l’impression que c’est lui qui a viré les Français, le haj. Zakaria Boualem écoute d’une oreille, en se demandant si tout cela est vrai :
- Oullah, mon fils, un jour, j’ai fini au poste parce que j’ai crié : à bas guimolé sur le marché !
- Guimolé ?
- Oui, a mineufcent quelque chose… Ahhh ouldi, on les a fait souffrir had l’francess…
Zakaria Boualem ne se demande même plus si les hauts faits d’armes de son grand-père sont exacts. Le fait même de pouvoir en tirer une fierté quelconque lui semble incroyable. Pour lui, il n’y pas de quoi se vanter d’avoir viré les Français, au contraire. Le plus étonnant, c’est que l’haj est convaincu, encore aujourd’hui, d’avoir réalisé une grande chose. Mais Zakaria Boualem n’est pas au bout de ses surprises puisque l’haj, l’air de rien, lâche un scoop retentissant :
- A milneufcencinquantset, j’ai refusé la nationalité française, a ouldi. On avait de l’orgueil, je leur ai jeté leurs papiers à la figure, had l’francess…
- Ahhhh !!! Mais pourquoi ?
L’haj explique son geste. Il parle de patriotisme, de fierté marocaine. Des notions que son petit-fils ne redécouvre que tous les quatre ans, quand les Marocains battent l’Égypte au foot. Il regarde son grand-père d’un œil irrité. À cause de son souffle tordu (nef’s’aouja, version originale, qu’on peut traduire par orgueil mal placé), il se trouve privé de ses droits élémentaires. Il aurait pu avoir une sécurité sociale décente, des allocations familiales, des élections où on ne parle pas de lanternes et de chevaux. II aurait sûrement pu organiser une Coupe du monde, même, ou rien qu'un championnat décent. Le Hassania de Guercif jouerait la Champion’s league, U2 en concert à Oujda, des bières sur les terrasses et des poubelles propres, comme à la télé.
Zakaria Boualem s’apprête à expliquer tout cela à son grand-père, toujours convaincu du bien-fondé de son action patriotique d’avoir viré had l’francess… Il se relève, et au moment de prendre la parole, se ravise à la dernière minute. Il est ému par son grand-père. De quel droit peut-il lui asséner de telles horreurs, à un vieil homme qui a déjà vu la moitié de sa progéniture émigrer vers l’Europe ? Zakaria Boualem ne s’en sent pas le courage. Il se rallonge sur le seddari brûlant et lâche :
- Aaaahhh al haj, heureusement que vous les avez viré, had l’francess…

 
 
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