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Les 50 marocains les plus influents (Politique)

Les uns sont si proches du roi qu’ils deviennent incontournables. Les autres, si proches du peuple qu’ils paraissent dangereux. D’autres encore sont réputés opposants, et servent d’épouvantail. Les plus singuliers passent, à tort ou à raison, pour des sauveurs.


Mohammed VI (Séduire n'est pas (encore) convaincre)

Le roi, homme le plus influent du Maroc ? Contrairement aux apparences, cela ne va pas de soi. Il en est sans conteste l'homme le plus puissant - il n'y a qu'à lire la Constitution pour s'en convaincre. Mais le pouvoir n'est pas l'influence. Contrairement au premier, la seconde ne s'impose pas, elle se gagne. Il ne suffit pas pour cela, comme c'est le cas de Mohammed VI, d'avoir une bonne image auprès du peuple. Influencer n'est pas séduire, c'est plutôt convaincre. Et pour convaincre 30 millions de personnes, quand on est leur roi, il n'y a pas 36 moyens : il faut leur servir une grande idée, canaliser leurs énergies dans un projet de société. Un projet clairement
identifié, pas des généralités sur la démocratie, la tolérance et le libéralisme. Force est de constater qu'après 5 ans du nouveau règne, aucune idée de cette carrure n'a encore émergé.
Il serait injuste, pour autant, de dire qu'il n'a rien fait. Donner le feu vert pour qu'on jette d'anciens hommes-lige de Basri en prison et bousculer quelques gros banquiers des années 80, c'est bien. Mais à condition d'aller jusqu'au bout et de les juger dans les règles. Cela n'a pas été fait, et ça sent même le règlement de comptes à plein nez. Lutter contre l'extrémisme religieux ? Bravo ! Sauf qu'en laissant rafler 2000 personnes et en fermant les yeux sur le retour de la torture, la politique royale n'éradique pas le radicalisme, elle le booste. La "démocratisation" ? Il ne sert à rien d'en parler tant que les partis ne sont pas qualifiés pour la mettre en place. Mohammed VI met un point d'honneur, régulièrement, à rappeler leur inconséquence et leur démagogie aux politiciens. Ce qui ne les émeut pas outre mesure. Et ce qui nous fait tourner en rond…
Par honnêteté, posons-nous tout de même cette question : 5 ans, est-ce assez pour juger ? Surtout quand on sait qu'on est roi pour la vie, et qu'on a - on y revient - le pouvoir d'imposer ce qu'on veut, quand on veut… Autrement dit, ne sommes-nous pas en train d'être déçus trop vite, après avoir été enthousiastes trop vite ?


Fouad Ali El Himma (Homme fort par proximité)

Il est le ministre délégué (du roi) à l’Intérieur, mais aussi son premier homme de confiance. Il incarne, comme sous l’ère soviétique, ces numéros 2 qui sont en vérité des numéro 1. "Au-delà de son poste, mais aussi de par son poste, Fouad Ali El Himma est l'homme qui compte", résume cet observateur avisé. Son ascension au ministère, malgré les entraves de Driss Basri, puis sa nomination comme chef de cabinet du prince héritier, en fait un confident de premier ordre. Au-delà du sécuritaire, qui lui vaut la qualité de chef de clan au sérail, cet ancien camarade de classe de Mohammed VI cumule informellement les dossiers clés (partis politiques, Sahara…).
Qu'il s'agisse de la libéralisation audiovisuelle ou des années de plomb, il a joué un rôle primordial dans la séduction des élites de gauche. Cette omniprésence, discrète mais efficace, il la tient de sa proximité (permanente, pour le moment) avec le roi. Pour se renforcer, il tisse discrètement la toile de son réseau et multiplie les relais médiatiques.


Hamidou Laânigri (Le "méchant" de la nouvelle ère)

Après quelques années de vacance, le Maroc a de nouveau son "méchant" - un must, depuis l'indépendance. Après Oufkir, Dlimi et Basri, le général Hamidou Laânigri, chef de la police, applique encore une fois le raisonnement "pas de pitié ni de nuances envers les ennemis du trône" ; aujourd'hui, ce sont les islamistes soupçonnés (même vaguement) de radicalisme. Laânigri avait commencé à les traquer (et à en torturer) avant le 16 mai. Depuis les attentats, il a mis le turbo en raflant plus de 2000 personnes contre lesquelles la justice n'a pas pu prouver grand chose (ce qui ne l'a pas empêchée de distribuer des siècles de prison). Il y a sûrement, dans le lot, quelques
terroristes qui s'apprêtaient à passer à l'acte. Mais pour combien d'innocents ?
Pourquoi Mohammed VI laisse-t-il faire cet homme ? Parce qu'il pense, à tort ou à raison, qu'il est son unique rempart contre une déferlante islamiste. Laânigri serait-il indispensable ? C'est en tout cas cette perception (royale) qui fait sa force. Et qui lui a permis d'autonomiser la DGST avant de contrôler tout un corps armé, celui de la police. Où s'arrêtera le général ?


Driss Jettou (Un exécutant émancipé)

"Je viens de prendre ma carte de parti, pour qu’on ne dise plus que je suis un Premier ministre non partisan". Ainsi plaisantait Driss Jettou, au lendemain de sa reconduction. Quoiqu’homme du sérail, Jettou a quasiment la faveur de tous les partis, trop laminés pour proposer un concurrent à sa taille. Il a su regagner la confiance du roi malgré les coups bas qui lui ont été assénés par des courtisans, plus sécuritaires, moins consensuels, moins libéraux surtout. Son deuxième mandat, il le doit certes à Paris et autres bailleurs de fonds qui apprécient son profil de "Makhzénien émancipé", mais aussi à ses qualités de gestionnaire rigoureux qui tranchent avec la bureaucratie de son
prédécesseur socialiste. En bon exécutant de la politique royale, Jettou a su multiplier ses soutiens. Après les patrons qui lui sont naturellement acquis, et auxquels il rappelle : "Je suis le Premier ministre du Maroc et non de ses patrons", il a gagné quelque peu la confiance des syndicats (dialogue social et code du travail aidant), avant de gagner à sa cause la société civile, lui faisant savoir que "pour insuffler le changement, elle seule peut remplacer le personnel du Makhzen discrédité".


Meziane Belfquih (L’architecte des grands dossiers)

De tous les conseillers, Abdelaziz Meziane Belfquih est celui qui détient les dossiers les plus cruciaux aux yeux du roi. Les seuls chantiers lancés, que Mohammed VI a qualifiés dans son interview avec Paris Match de "décisifs" (Tanger Med et Vallée du Bou Regreg), sont gérés par l’ingénieur du sérail. Déjà nommé par Hassan II à la tête de la Commission pour la réforme de l'enseignement, cet homme connu pour sa rigueur continue de veiller de près sur le dessein de l’éducation nationale et s’applique, depuis peu, à diriger le think tank royal devant produire un bilan des 50 années passées et des scénarios de développement pour les 20 ans à venir ! Homme
de réseau par excellence, Belfquih est derrière la nomination de tous les polytechniciens du gouvernement (Ghellab, Douiri) et le retour en grâce des ingénieurs, comme modèle de technocrates. Bourreau de travail, l’homme ne craint pas les petits calculs de la Cour, répètant à qui veut l’entendre : "Moi, je travaille sur le long terme".


Moulay Hicham (Le prince surexposé)

Son cas ouvre un débat dont on n’a pas fini de faire le tour : un membre de la famille royale peut-il tout dire, tout faire ? En d’autres termes, peut-il être considéré comme un citoyen "normal" ? Moulay Hicham cultive avec un malin plaisir l’art de choisir ses fréquentations et ses sorties médiatiques. Il va vers les bannis, réconforte ceux qui tombent en disgrâce, fraye avec la presse indépendante. Et étale sur la place publique son inquiétude pour le Maroc d’aujourd’hui. Une attitude parfaitement honorable pour un citoyen lambda dont l’ambition se limiterait à faire du bien autour de lui. Mais Moulay Hicham est un prince, il est le cousin du roi et numéro quatre officiel
dans l’organigramme de la monarchie. Un prince qui s’exprime au royaume des silences (au grand agacement du roi), ce n’est jamais innocent. Moulay Hicham a, en plus, de solides liens familiaux avec la monarchie saoudienne - un grand allié, auquel le Maroc a souvent fait appel pour régler ses soucis financiers. Il bénéficie en outre de bons canaux de communication avec la superpuissance américaine. Ce qui l’installe, dans l’esprit d’une minorité, au mieux dans la position d’un trublion, au pire dans celle d’un rival potentiel. Inconfortable.


Taïeb Fassi Fihri (Le diplomate du sérail)

Il a la même spécialité que le roi, les relations avec l’Union européenne. Initialement, Hassan II avait fait appel à lui sur indication de Raymond Barre, son directeur de thèse. Aujourd’hui, au regard des dossiers qu’il gère en diplomate attitré du sérail (Europe, ALE, Sahara), Taïeb Fassi Fihri est perçu au ministère des Affaires étrangères comme "le messager du roi", pour ne pas dire "le vrai ministre". En plus d’être le confident du prince, ce technocrate secret, réputé travailleur, est soucieux de son image. Préférant les arcanes du (vrai) pouvoir, il laisse à Mohamed Benaïssa les besognes les plus ingrates (les cénacles arabes et le Parlement marocain). Il n’a daigné y
aller lui-même qu’au lendemain du 31 juillet 2003, lorsque l’ONU a failli obliger le Maroc à accepter le plan Baker II. Son influence vient de là, de sa capacité makhzénienne à se faire rare et à jouer, dans les coulisses, le rôle clé de négociateur.


Driss Benzekri (Monsieur droits de l’homme)

Le fondateur du Forum Vérité et Justice a eu plusieurs vies. Militant radical dans les années 70, il a connu la prison, la torture, avant de rebondir dans la société civile et de finir aux premières loges de l’État, via le Conseil consultatif des droits de l'homme et l’Instance équité et réconciliation, dont il est la principale cheville ouvrière. Ceux qui le connaissent savent pourtant qu’il n’a pas changé. Partisan du combat mené "de l’intérieur", Benzekri est un pragmatique qui ne renonce jamais et s’agrippe à la moindre parcelle de terrain conquis. "Je suis passé de l’autre côté de la barrière pour mieux servir ma cause : celle du respect des droits de l’homme au Maroc", dit-il à ses
amis et à tous ceux "qui ne comprennent pas". Le pèlerinage de Tazmamart, c’est lui. Les ponts jetés avec l’entourage royal pour négocier la relecture des années de plomb et délimiter les responsabilités de l’État à son plus haut niveau, c’est lui aussi. Benzekri, malgré son verbe doux et son allure fragile, est un entêté. Écouté et respecté, c’est sur ses épaules que repose, en grande partie, le règlement définitif du lourd passif du royaume en matière de droits de l’homme.


Abdessalam Yassine (L'épouvantail)

L'épouvantail de la classe politique n’est pas à la tête d’un parti, mais d’une ONG ! Al Adl Wal Ihsane recrute toujours, surtout à l'étranger où elle est, comble de l'ironie, la première force "politique" du pays, avec le PJD bien sûr. Abdessalam Yassine ne sort que très peu, mais ses adeptes lui réservent à chaque fois un accueil digne d'un Dieu vivant. Il consulte plutôt à domicile, chez lui à Salé, où sa demeure ne désemplit jamais. Cela représente-t-il un quelconque danger pour la monarchie ? A priori non, quand on sait que Yassine comme son "ONG" ne sont porteurs d'aucun projet véritable, en dehors de "l'Islam ou le déluge". Leur "cercle politique", qui fonctionne comme un
authentique parti, continue d'observer un mutisme qui renseigne d'abord sur sa pauvreté intellectuelle, loin de tout calcul stratégique. Même sur le champ social, Al Adl observe une retraite, notamment en période estivale où l'association avait pris l'habitude d'investir les plages. Mais l'indigence du vrai-faux parti et sa discrétion ne rassurent qu'à moitié. L'islamisme rampant du pays profond, les mauvais indicateurs sociaux, le vide politique, l'ambiguïté du discours religieux officiel, sont autant de facteurs qui garantissent à Al Adl Wal Ihsane un avenir, même après Yassine. Hélas...


Saâd Eddine Othmani (L’islamiste BCBG)

Longtemps avant son élection effective à la tête du PJD, Saâd Eddine Othmani était, depuis son poste de secrétaire général adjoint, le véritable patron du parti islamiste. Particulièrement brillant dans la gestion de la crise post-16 mai (où son parti était carrément menacé de dissolution), le jeune (bientôt cinquantenaire) psychiatre soussi a été de toutes les réunions avec les grands responsables sécuritaires du pays. Ses principales qualités de négociateur : une souplesse dans le débat et une nette préférence pour le consensus au lieu de la confrontation. L’homme croit que "son parti est l’avenir du pays" et que pour survivre, "il faut y aller doucement et accepter
certaines concessions". Exemple, il déclare que "la limitation du nombre de candidatures PJD lors des dernières législatives est une stratégie du parti qui en plus, a fait l’affaire de l’État". Othmani, c’est en quelque sorte la vitrine clean du PJD, le gage de sécurité de l’État. Une sorte de Khatib new look, mais en (tout de même) légèrement plus inquiétant.


Passé. Le syndrôme Basri

Au début des années 90, déjà, les premières tentatives d’instaurer un gouvernement d’alternance avaient échoué à cause de lui. Basri comme Hassan II voulaient pourtant cette alternance. Mais leurs partenaires politiques, à leur tête M’hamed Boucetta de l’Istiqlal, avaient dit non. "Basri, disait Boucetta, représente le passé et trop de mauvais symboles à la fois, on ne peut pas le garder si on veut vendre le concept d’un nouveau Maroc, moderne et démocratique". La réflexion reste valable, même si Basri n’est plus aux affaires. Le malheur du fils de "Zettat" est qu’il incarne à la perfection un système avec lequel les Marocains n’ont pas fini de régler leurs comptes : le
système Hassan II. Il a été mêlé à trop de choses à la fois, il a surtout été aux commandes (derrière son maître) pendant trop longtemps pour espérer une retraite dorée, loin des tumultes de l’actualité. L’exilé de Paris a beau être un "cadavre politique", il représente beaucoup plus qu’un simple animal blessé. Le procès qu’on lui fait indirectement, via ses anciens hommes de main et sa propre famille, est la clé qui pourrait ouvrir le véritable procès de l’ère hassanienne. Ou la refermer définitivement.

K.B

 
 
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