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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Bouquet Al Awael. Qui protège Dallah Al Baraka ?

Majid Benchekroun (D. DR),
fondateur de Prima, tente d'arracher
par voie judiciaire à Cheikh Saleh
(G. AFP) ce que ce dernier a promis
Depuis plus de deux ans, Samaha Media, filiale du Saoudien Dallah Al Baraka, distribue l’accès aux chaînes payantes arabes ART. Illégalement, comme le prouve un document que TelQuel s'est procuré. On parle de protection en haut lieu.


Juin dernier, deux journalistes se sont présentés au siège de Samaha Media (SM), sise à la Tour Habous de Casablanca. L’objectif de cette visite était de vérifier que ladite société commercialisait les cartes prépayées du bouquet Arabesque et les décodeurs du bouquet Al Awael. À leur grande surprise, non
seulement les vendeurs de SM étaient disposés à livrer les deux bouquets, mais ils se sont déclarés prêts à livrer plus d’un millier de cartes si les deux visiteurs le souhaitaient. Quelques jours auparavant, un autre client s’est présenté chez GSM Al Maghrib (GAM) pour souscrire un abonnement au bouquet arabesque par carte prépayée (voir photo du contrat). GAM, une société de distribution de produits de télécommunications avait fait, il y a presque deux ans, l’objet d’une transaction entre Mohamed Mounir El Majidi, secrétaire particulier du roi, et Maroc Telecom. En vertu de ce deal, la société détient le titre exclusif de distributeur de Maroc Telecom. Pour diversifier son portefeuille, la société s’est liée par contrat avec Samaha Media pour la commercialisation des cartes du bouquet Awael.
À première vue, ces deux témoignages présentent les caractéristiques d’une relation anodine entre un client et des distributeurs de produits médiatiques. Toutefois, à la base de cette relation, il y a un acte de fraude et un comportement de passe-droit.
Tenez-vous bien, Samaha Media est l’une des filiales de Dallah Al Baraka. Elle ne dispose d’aucune autorisation pour commercialiser l’accès à des chaînes payantes via des canaux satellitaires. De ce fait, son partenariat avec GAM n’est pas conforme à l’esprit de la loi, car basé sur une situation illégale. Et attention, elle ne le fait pas en cachette. Personne n’ose l’inquiéter, ni douane, ni justice, ni ministère de la Communication. Pire encore, certaines sources bien informées avancent la théorie d’une protection en haut lieu.
Selon des sources au ministère de la Communication, la filiale de Dallah Al Baraka, avait effectivement sollicité l’autorisation de commercialiser directement les produits de la société ADD (Arab Digital Distribution), une autre filiale de Dallah Al Baraka basée en Europe et ayant l’exclusivité de la distribution des programmes de la chaîne arabe ART (Arab and Radio Television). Le ministère a refusé de donner suite à cette demande. Un courrier datant du 11 mai 2004 démontre que le ministère avait demandé "des éclaircissements" à Samaha Media et avait lié l’étude de l’autorisation à la liquidation des contentieux qui l’opposent à une autre société marocaine. Sans cette autorisation, Samaha Media ne peut en aucun cas, dans un pays de droit, importer les cartes ni commercialiser les services audiovisuels à base de décrypteurs de chaînes payantes. Étant une société à capitaux étrangers, elle devrait, de se fait, transférer éventuellement une partie de ses bénéfices découlant de la vente du bouquet vers les comptes de sa maison mère. Or, en l’absence d’autorisation, l’Office de changes ne peut lui accorder le transfert de devises. La question qui se pose dès lors est de savoir pourquoi Samaha Media n’a pas été contrôlée et ce, malgré les mises en garde répétitives de la société marocaine qui dispose de l’autorisation, en bonne et due forme, de commercialisation du bouquet Al Awael et des services Arabesque. Une question qui demeure sans réponse. Et du coup, la thèse de la protection se renforce.

Audiovisuel, une transition mal vécue
Le paysage audiovisuel marocain vit une période de transition. Entre la décision de libéraliser le secteur et la promulgation effective de la nouvelle loi, probablement en octobre prochain, c’est le ministère qui gère cette transition. La haute autorité de régulation attend toujours ce texte pour entamer le contrôle des opérateurs. Jusque-là "nous ne pouvons pas agir et seul le ministère le doit", nous précise l’un des sages qui siègent au Conseil supérieur de la communication et de l’audiovisuel. Au ministère de la Communication, une source qui a requis l’anonymat est catégorique : "Sans autorisation, la société ne peut importer ni commercialiser". Or, Samaha Media le fait. Le seul document dont dispose cette dernière lui a été livré par l’Agence nationale de la réglementation des télécommunications. Dans ce courrier, dont nous avons une copie, l’ANRT précise que les décodeurs n’ont pas besoin d’autorisation d’homologation, car ils ne donnent pas accès à des services télécoms. Cette correspondance date de novembre 2001 et ne concerne que l’homologation et non pas la vente au Maroc des programmes de chaînes étrangères. À l’époque, ART cherchait à implanter son réseau au Maroc. La législation ne le permettait pas. Le secteur était, et est toujours, un monopole de l’État. Donc seules les deux chaînes RTM et 2M pouvaient le faire. Les intermédiaires de Dallah Al Baraka avaient approché la deuxième chaîne, qui disposait du réseau de sa société mère, la Soread. Avec la fin de la transmission cryptée, 2M stoppe net son partenariat et démonte son réseau de distribution. Dallah Al Baraka, ayant un contrat de retransmission de la Coupe d’Afrique 2002 en poche, se tourne vers une autre société, lui promettant monts et merveilles pour qu’elle prenne en charge la distribution du bouquet. Là, commence une histoire digne des films hollywoodiens, quand le rêve se transforme en cauchemar.

La chasse aux bonnes affaires
Prima Electronics avait été ciblée par les chasseurs de fortune de Dallah Al Baraka, pour au moins deux raisons. La première est que Prima Electronics était à l’époque sur le point de signer une convention d’investissement avec le gouvernement. En juin 2001, la direction des investissements avait donné son aval pour la signature de la convention. Soit trois mois avant la signature du pacte d’association avec le promoteur saoudien. C’était la cible parfaite. Prima tablait sur un investissement ambitieux. Pour une enveloppe de 362 millions de dirhams, dans la mouture initiale de la convention, la société s’engageait à installer 458 distributeurs automatiques pour la location de films, le développement de la location de films sur Internet, le développement de duplication de films en DVD, CDR et de logiciels, la mise en place d’un drive-in (cinéma en plein air) et la location de matériel audiovisuel. En contrepartie, l’État lui accordait des avantages fiscaux et douaniers dans le cadre du système conventionnel.
La deuxième raison est que Prima disposait déjà d’un réseau de distribution et avait, dans la douleur c’est vrai, acquis l’expérience de distribution des clés Canal+ Horizon. La société présentait ainsi le portrait du partenaire parfait. Le comble est que la question de l’autorisation s’est posée dès le départ. Prima n’en a pas tiré la leçon. Après avoir établi le partenariat, Samaha Media, prétendait disposer de toutes les autorisations. Les accords entre les deux sociétés l’attestent. Or, 21 juin 2002, soit après six mois de commercialisation, la douane a effectué une décente chez Prima Electronics. Le but de ce raid était de saisir les décodeurs pour absence d’autorisation. Dix jours après, Prima obtient l’autorisation à titre exclusif et nominatif. Cela fait actuellement plus de deux ans que Samaha Media commercialise sans autorisation. Tout le monde s’en moque, la douane compris. En revanche, la société marocaine espère toujours réaliser son contrat avec l’État. Son promoteur, Majid Benchekroun qui n’a pas souhaité s’exprimer sur la situation de concurrence déloyale, ne cache pas sa déception. Son histoire est une copie conforme des déboires des sociétés qui ont été associées au projet du Palais des Roses international, un autre cafouillage de Dallah Al Baraka qui a coûté cher à une dizaine de PME marocaines. Le silence des autorités ne fait que dupliquer cette situation en condamnant Prima à la faillite.



Dallah Al Baraka/Prima Electronics. Le mariage empoisonné

Interpellée, Samaha Media nous a adressé un courrier assez étonnant. Selon son patron, Ahmed Ahmed Mohamed, le propriétaire de Prima Electronics avait présenté une fausse déclaration de patrimoine et une situation d’endettement asphyxiante. Or, selon les documents dont nous disposons, un inventaire physique a été réalisé par l’auditeur de Dallah Al Baraka. Ce dernier avait établi l’endettement à 14 millions de dirhams. Une situation acceptable selon les termes du pacte d’associé établi le 26 novembre 2001. De même, Samaha Media avance que son partenaire n’a pas respecté l’engagement de 100.000 abonnements par an. Il a oublié cependant de préciser que cet engament était conditionné. ADD devait en effet, arrêter l’émission sur Hotbird (son signal est piraté à Derb Ghallef) et intégrer des chaînes françaises dans le bouquet (notamment FR2, FR3..). Aucune close n’a été respectée. Ahmed Ahmed Mohamed réclame actuellement le remboursement des 500.000 dollars. Or, un mémorandum du 8 avril 2002, signé par Tareef El Assad, l’un des hommes forts du pôle audiovisuel du groupe Dallah Al Baraka, précise dans son paragraphe 3 que "les 500.000 dollars avancés par Samaha Media à Prima seront annulés et intégrés dans le capital de la société ". L’affaire est actuellement devant la justice. Prima réclame le respect des clause de l’accord ou la réduction de la part de Dallah Al Baraka qui est de 51 % dans le capital de Prima. L’affaire traîne depuis plus d’un an. Pour cause, l’huissier de justice n’arrive pas à joindre Samaha Media… Pourtant, son administrateur est le représentant du groupe saoudien au Maroc et son siège est à la Tour Habous.

 
 
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