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N° 138/139
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Driss Bennani

Bagnards et geôliers. Réconciliation à Tazmamart

(De G à D) Mohamed Ghelloul,
Larbi Louiz, Saleh Hachad,
Mohamed Charbadaoui, alias Jeff
TelQuel leur a proposé de se retrouver, le temps d’une journée, à Tazmamart. Deux ex-détenus et deux de leurs geôliers, pour des retrouvailles in situ. 24 heures durant, ils se sont rappelés à de vieux et douloureux souvenirs. Ensemble.


Ce matin, dans les yeux des capitaines Hachad et Ghelloul, se lit une détermination enfantine. Celle des grandes vadrouilles. Aujourd’hui, les deux hommes partent à la rencontre de deux de leurs anciens geôliers : Larbi Louiz et Mohamed Charbadoui (resté à Rich, près d’Errachidia). Tazmamart, les quatre n’en
sont, en fait, jamais sortis. "On ne sort pas de Tazmamart, on vit avec. Le bagne, nous le portons en nous", affirme le capitaine Hachad. Larbi Louiz est du voyage également. Ce commandant, aujourd’hui à la retraite, a servi pendant quatre années au bagne. "J’ai été muté à Tazmamart deux semaines avant l’arrivée des camarades. J’ai vu se creuser les tranchées qui allaient servir de cimetière, j’ai vu préparer les cellules qui devaient les voir mourir un par un…". Larbi Louiz se tait subitement, s’essuie le front et pousse un grand soupir avant de poursuivre : "Quand j’ai quitté Tazmamart, je me disais que je n’allais plus jamais les revoir". Hachad et Ghelloul se regardent, puis esquissent un sourire discret, digne et victorieux. C’est ainsi, la mort les fait sourire. 18 ans durant, ils l’ont chaque jour narguée.
Entre les trois, la discussion commence souvent par un "âqlti nhar…" (tu te rappelles du jour où…). Comme quand le capitaine Ghelloul, maniant un bout de sucre, se tourne vers Louiz pour lancer : "Tu sais que c’est peut-être grâce à toi que je suis resté en vie ?". Puis se tournant vers nous, comme pour témoigner, il poursuit : "C’était durant les premières années. Je ne pouvais plus bouger la tête en arrière sans risquer de m’évanouir. J’en ai parlé à Larbi. Il m’a ramené deux gros morceaux de sucre qu’il m’a recommandé de croquer. Ce que j’ai fait et me voilà devant vous aujourd’hui". Les trois rigolent de bon cœur. Ghelloul et Louiz se regardent un moment dans les yeux, puis détournent le regard. Ça y est, ils se sont tout dit.
"Il n'y a pas de pardon, mais de la compréhension et de la gratitude. Louiz et Charbadoui n’ont pas choisi d’être nos geôliers. Ils nous ont, bien au contraire, été d’une grande aide. Si aujourd’hui, nous sommes restés en vie, c’est en grande partie grâce à eux. Ce ne sont ni nos amis ni nos frères, mais une partie de nous. Peut-être même physique", explique Hachad. Louiz fuit du regard. Il refuse d’être un héros : "Je suis un militaire, comme eux. Et je sais que j’aurais très bien pu être à leur place si j’avais été au mauvais endroit, au mauvais moment. Je n’ai donc rien fait d’exceptionnel. Tout juste ce que j’aurais aimé qu’un camarade d’arme fasse avec moi si j’étais dans leur situation".
Pourtant, Charbadoui et Louiz ne sont qu’une exception. Tazmamart était un univers peuplé de petits monstres rivalisant de dureté et de cruauté. "Les autres, ce sont des pauvres types, ils ont tous mal fini. Ils ont été cruels jusqu’au bout, 18 ans durant. Tazmamart en a fait de véritables monstres. Ceux-là, je les méprise". Hachad et Ghelloul sont-ils prêts à en rencontrer certains ? "Oui, mais ça m’étonnerait qu’ils puissent me regarder droit dans les yeux. Ça ne servirait donc à rien", répond Hachad. Louiz est gêné. C’est de ses anciens collègues qu’il s’agit. Il tente tout de même une explication. Sans conviction, il balbutie : "Ils étaient mauvais parce qu’ils avaient peur de désobéir aux instructions ou parce qu’ils voulaient se rapprocher du directeur". Hachad et Ghelloul restent impassibles. "On ne pardonne pas au mal".
En quittant Midelt, les trois hommes observent de plus longs moments de silence. Autour d’eux, un paysage hostile. Des montagnes aux reliefs durs et oppressants entourent des terres arides et sans végétation. La chaleur devient de plus en plus insupportable. Tazmamart est à quelques kilomètres seulement.
Hachad et Ghelloul y sont déjà retournés deux fois. Et pourtant... L’émotion est toujours la même. Impossible de savoir ce qui se passe dans la tête des trois hommes. Interrompre leurs songes relèverait de l’indécence.
La rencontre
Jeff (Mohamed Charbadoui) porte bien son surnom. Grand et brun, il semble tout droit sorti d’un péplum des années 50. Debout devant la maison qu’il a lui-même construite, il est euphorique à la vue de ses trois compagnons. Les quatre hommes se donnent de chaleureuses accolades qui durent de longues minutes. On s’installe, on sert le thé, les noix et les petits gâteaux. La famille Charbadoui est réunie au grand complet. Madame vient saluer les nouveaux arrivants. La première fois qu’elle a entendu parler d’eux, c’était au début des années 80 quand Si son mari à commencé à faire le va et vient entre les détenus et leurs familles, au risque de sa propre vie. "Elle était la seule à être au courant. Je n’ai jamais rien dit, même pas à mes fils", affirme Charbadoui.
En vrac, les quatre hommes se rappellent à leurs vieux souvenirs. Des premiers jours et des premières instructions pour Charbadoui. "Le directeur de la prison nous a réunis pour nous dire que ces gens (les putschistes) étaient des criminels. Qu’il nous était interdit de leur parler. Les instructions étaient strictes. Pour leur servir à manger, nous avions des ordres précis à respecter. Ne pas trop ouvrir la porte, la refermer violemment, etc. On nous avait dit que ces gens n’avaient pas de noms, seulement des numéros". Ghalloul et Hachad se regardent, puis partent d'un grand éclat de rire. Amusés, ils échangent ces quelques phrases :
- "Comment vas-tu Si 29 ?"
- "Très bien, je te remercie Haj 27. Tu n’as pas de nouvelles de notre ami le 10 ?"
- "Si, son fils est malade. Je l’appelle presque chaque jour".
Louiz et Charbadoui suivent l’échange d’un air soulagé. Soulagé de voir que Tazmamart fait à présent rire ceux qu’elle était censée tuer à petit feu.
Puis, spontanément, Jeff se souvient des premiers contacts qu’il a noué avec les familles. "Tout a commencé le jour où Kharbouch a été capturé avec des lettres des familles des détenus sur lui. Je les lui ai enlevées alors que j’étais censé le fouiller. J’ai gardé les lettres presque par réflexe. C’était d’abord pour le protéger et nous prémunir d’une sanction qui n’allait épargner personne. Pendant plusieurs jours, j’ai gardé les lettres sur moi. Comme une bombe qui pouvait éclater à n’importe quel moment". Plusieurs années plus tard (4 précisément), alors qu’ils ne se connaissaient pas encore, Charbadoui remet silencieusement une lettre et des photos à Hachad. Une aventure de plus de 14 années allait commencer. 14 ans où Charbadoui, après le départ de Louiz, est resté seul à soutenir les Tazmamartis, à établir un contact régulier, discret et périlleux avec leurs familles à Kénitra, Rabat et Casablanca.
À l’entendre parler, on se dit qu’il a dû souffrir autant que Hachad et Ghelloul. Voir cet homme, aujourd’hui septuagénaire, grand et fier, confier à ses anciens prisonniers qu’il n’a jamais pleuré autant que pendant les 18 ans qu’il a été forcé de passer à Tazmamart n’a rien d’émouvant. C’est tout juste grand.
Pendant 18 ans, alors qu’il croyait être leur confident, Charbadoui n’a jamais pu entrer dans l’univers fermé du couloir du bâtiment A. Il savait les 29 officiers du bâtiment disciplinés, mais il n’a jamais soupçonné l’existence d’un programme de journée, de codes, etc. Jusqu’à son surnom (Jeff), il dit ne l’avoir su qu’à la parution des premiers écrits sur Tazmamart. Louiz, non plus, ne savait pas qu’on l’appelait "White Star" (l’étoile blanche). Un surnom qui rend encore béat de fierté le grand-père qu’il est aujourd’hui.
- "Dis moi Jeff, à quoi as-tu pensé quand je t’ai demandé de distribuer des petits miroirs à tous les camarades ?", demande Hachad.
- "Que vous vouliez voir à quoi vous ressembliez des années après votre incarcération. Tout bêtement", répond Jeff.
Ghelloul et Hachad partent, encore une fois, d'un éclat de rire.
- "Les miroirs en fait, semble expliquer pour la première fois Hachad, servaient à refléter quelques faisceaux de lumières dans nos cellules à travers les voies d’aération".
Jeff se tourne vers ses deux autres camarades : "Vous imaginez que je ne me suis jamais rendu compte de rien du tout. Je n’ai même jamais voulu demander. Quand j’ai su, j’ai trouvé cela intelligent. C’est la même technique qu’on utilise chez nous pour faire entrer la lumière quand on creuse un puits, mais je n’ai jamais fait le parallèle".
- "La meilleure, renchérit Hachad, quand les gardiens remontaient sur les toits, nous avions l’habitude de donner l’alerte en criant 'Kabazal'. Nous tenions tant à nos miroirs. Au fil des mois, les gardiens, qui n’avaient rien compris, se sont mis à eux mêmes donner l’alerte et crier 'Kabazal' dès qu’ils étaient sur le toit".
Sur le coup, Hachad et Louiz se sentent bernés. Faussement revanchard, Louiz affirme : "Si nous avions été au courant de vos codes, on aurait inventé un code entre gardiens aussi". "Nous avions besoin de préserver un espace vital, explique comme pour s’excuser Ghelloul, un petit domaine réservé. Jeff et Louiz sont nos camarades, mais il était indispensable pour nous de respecter notre code disciplinaire. Il y allait de notre survie". Jeff et Louiz acquiescent d’un hochement de tête. À présent, ils veulent qu’on écoute leurs plaintes aussi. "Plusieurs fois, nous nous retrouvions entre gardiens. On se demandait, et si tous les détenus mouraient, que ferait-on de nous ? Je peux vous assurer que moi aussi, j’ai passé 18 ans incarcéré à Tazmamart et que j’ai peut-être été aussi heureux que vous le jour de votre libération", affirme aujourd’hui Jeff.

Le pèlerinage
D’ici, Tazmamart est à quelques kilomètres seulement. Hachad et Ghelloul acceptent volontiers d’y aller, se recueillir sur les tombes des camarades emmurés là-bas. Jeff s’excuse. Il ne veut plus y retourner. Louiz a déjà prévu le déplacement. Il a même établi une liste comportant les noms de ses connaissances au village de Tazmamart. Il sait que l’un de ses amis a perdu sa femme, il veut lui rendre visite.
Quelques kilomètres, une piste, aucune indication puis soudain, une caserne. Sombre et laide. Pour pouvoir voir la prison, il faut longer la grande muraille de la caserne. Les militaires sont aux aguets. Quatre guérites et de grandes murailles en pierre au pieds d’une énorme montagne, noire et rocheuse. Voici ce qu’on peut voir de Tazmamart. "Voyez-vous, c’est le long de ce mur que nos camarades sont enterrés", lance d’abord Hachad. Ghelloul se remplit les poumons d’un air sec et doux en cette fin d’après-midi. "Si seulement on pouvait respirer cet air, beaucoup de nos camarades auraient survécu. C’est la deuxième fois seulement que je vois de l’extérieur l’endroit où j’ai passé 18 ans de ma vie". Entre temps, Louiz a disparu. Il arpente les ruelles du K’sar de Tazmamart. Ghelloul et Hachad lui emboîtent le pas. Ce village, ils le découvrent pour la première fois. Fidèle à son humour noir, Hachad demande à Ghelloul : "J’entendais souvent un petit âne braire. Je me demande s’il est encore en vie". Du tac au tac, Ghelloul lui rétorque : "Je me posais la même question pour le coq qu’on entendait le matin". Leurs rires résonnent très fort entre les murs en pisé des quelques maisonnettes qui forment le village. Leur humour est décapant. Mais là, on voit qu’ils sont surexcités.
Notre présence ne passe pas inaperçue. Un militaire (du moins, c’est ce qu’il prétend) en short et t-shirt rouge se présente à nous et demande à fouiller nos sacs. Intraitable, il refuse de nous écouter. Hachad le prend de côté et lui explique qu’avec Ghelloul, ils ont passé 18 ans dans le bagne qu’il surveille aujourd’hui. Le jeune soldat se confond en excuses, dit pouvoir comprendre mais que les instructions interdisent de circuler à côté de la caserne. "Vous devez attendre l’arrivée des gendarmes, je suis désolé", nous apprend-il. L’attente s’éternise. Il commence à faire nuit. Nous a-t-on oubliés ? Car après tout, l’oubli, c’est peut-être le propre de cette région et de ce village au nom maudit. Hachad et Ghelloul restent sereins.
- "Nous avons attendu 18 ans dedans. Attendre quelques heures à l’extérieur n’est pas si méchant finalement", lance Hachad.
- "Je suis même prêt à passer la nuit ici. Je voudrais juste la passer dans ma cellule et qu’on me donne un matelas", lui répond Ghelloul.
- "Un matelas !", s’étonne Hachad.
- Ghelloul sourit et lance, ironique : "Euh, c’est vrai qu’il fait chaud. Deux couvertures feront très bien l’affaire, tu as raison".
La nuit se poursuivra au poste de gendarmerie de Rich, au milieu de plusieurs jeunes militaires et gendarmes qui ne se lassaient pas, des heures durant, de scruter les traits de nos deux Tazmamartis. Après plusieurs coups de fils, nous serons enfin relâchés. Avant de partir, Hachad se retourne vers les jeunes qui le saluaient, les fixe un moment puis leur lance : "Quand on était jeune, on nous disait souvent, 'Allah ydewwez serbisek âla kheir'. On ne l’a compris que très tard. 'Allah ydewwez serbiskoum âla kheir'" (Que Dieu fasse que votre carrière se passe dans de bonnes conditions).

 
 
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