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N° 138/139
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

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Par Laetitia Grotti

Nostalgie. Quand ça bougeait à la télé

Tourya Souaf et Jalil Nouri
ont nourri les heures de gloire
de l'info à la TVM
Il y a 18 ans, une tentative de modernisation de la TVM n’allait durer que quelques mois, suffisants toutefois pour marquer tous les esprits. Retour sur l’histoire d’un "objet visuel non identifié".


"Allo, Madame Loukili ? Demain, un avion vous attend pour Rabat. Vous allez chercher votre billet à l’agence - ils sont prévenus -, une voiture du Palais vous attendra à l’aéroport". Journaliste à Medi 1, comme ses petits camarades d’antenne, Tourya Souaf, Jalil Nouri ou encore Abdou Souiri, Fatema Loukili
était loin de se douter que ce coup de fil impromptu allait la propulser dans ce qui fut une aventure télévisée aussi fulgurante que marquante et accessoirement, transformer cette jeune femme et ses amis en véritables stars, avant l’heure du paysage médiatique marocain (terme un peu pompeux, concédons-le, quand en fait de paysage, ne sévissait qu’une seule chaîne, mais bon… ). L’aventure ne va durer que 6 petits mois, mais ils seront suffisants pour marquer durablement la TV comme les esprits. Car si les ados vibrent aujourd’hui en regardant Studio 2M ou "Le pied en or", leurs aînés se souviennent tous, sans exception, de ce qui fut baptisé en coulisses "l’opération coup de poing", plus connu sous son nom d’antenne "Ça bouge à la télé". Et pour bouger, ça a bougé.
Nous sommes alors fin 85. Pour ses 25 ans de règne, son Jubilé, Feu Hassan II veut une télé moderne, capable de vendre l’image d’un Maroc nouveau. Pour cela, il confie la tâche de relooker l’unique chaîne du pays à un architecte de renom et néanmoins ami, André Packard, qui vient à peine d’achever des travaux herculéens à Laâyoune. C’est sans nul doute ce qui a décidé le défunt roi à confier à cet homme des paris impossibles, l’opération "Ça bouge à la télé".
Pour ce faire, notre bâtisseur ne bénéficiera que de… 3 mois. Pourtant, il s’agit moins de s’atteler à de simples ajustements qu’à du gros œuvre. Hassan II veut un chantier de fond. Et pour ça, on ne lésine pas sur les moyens. Impossible de connaître le coût de cette "télé royale". Mais "il y avait une débauche de moyens", assurent tous les témoins de l’époque. Rien ne sera trop beau, trop cher, pour exécuter les souhaits du monarque, "les locaux ont été entièrement refaits, tout était décloisonné, il y avait des vitres partout, de nouvelles régies", raconte Chaïb Hammadi, alors jeune journaliste, fraîchement débarqué de France. En parallèle, on refait entièrement l’habillage de la chaîne. On fait appel à de nouvelles recrues - embauchées en tant que contractuelles et non en qualité de fonctionnaires comme l’étaient ceux qui étaient déjà dans la place - à des salaires conséquents. Les moyens mis à disposition des journalistes sont hallucinants. Pour donner le ton, fin décembre 85, à quelques jours seulement du démarrage, Packard invite toute la nouvelle équipe à Paris, en avion privé. Histoire de "se détendre", mais aussi de rencontrer des stylistes pour constituer une garde-robe personnelle, se faire relooker. Par la suite, rien ne sera impossible au reporter qui veut arriver à temps à Marrakech pour la fête du Trône : un avion, privé, l’attend. Aziz Fadili, celui que tout le monde appellera "Monsieur météo", veut-il aller à Ifrane tourner le gag qui sera diffusé dans le bulletin du jour ? Pas de problème, on affrète un avion jusqu’à Fès, on le conduit en voiture jusqu’aux sommets enneigés. Faut-il un hélico pour se rendre dans quelque douar perdu ? La gendarmerie coopère, avec la meilleure volonté du monde.
"Tout était assez irréel en fait. J’avais l’impression de vivre un conte de fées", témoigne Tourya Souaf, avant d’ajouter : "Packard ne connaissait rien aux médias, encore moins à la télé, mais il avait des connexions. Et ne s’embarrassait pas de détails. Hassan II voulait une télé moderne, il l’a eue. Pour cela, Packard a recruté, le temps de la mission, des journalistes et des techniciens de TF1 pour nous former, nous initier aux techniques modernes…". Des noms désormais célèbres font partie des trainers, Marine Jacquemin ou encore Jacques Asseline (qui réalise depuis 20 ans le JT de Patrick poivre d’Arvor). Débarquent avec eux, toute une équipe de monteurs, stylistes, coiffeurs, habilleurs…
Côté marocain, le casting est confié à l’homme de théâtre Taïeb Seddiki. Chaïb Hammadi, pour s’y être présenté, raconte : "Il y avait des annonces dans les journaux et les files d’attente étaient impressionnantes devant le théâtre Mohammed V de Rabat". Des profils disparates, artistes, lauréats de l’école de journalisme font le pied de grue pour faire partie de l’aventure… L’équipe aux commandes de l’opération cherche des pros. Et autant le dire tout de suite, ils ne sont guère nombreux à l’époque. D’où l’idée d’aller puiser dans la réserve de Medi 1, où, sous la houlette de Pierre Casalta, les journalistes apprennent le métier dans la rigueur et séduisent par un ton nouveau - ce pillage en règle fera dire au Corse le plus célèbre du Maroc, dans un excès de rage : "On ne peut pas déshabiller Pierre pour habiller Paul". L’équipe Packard le fera quand même en débauchant ceux qui, quelques semaines plus tard, deviendront les stars des JT francophone et arabophone, programmes phares de "Ça bouge à la télé". D’où le coup de fil impromptu reçu ce matin de novembre 1985 par Fatema Loukili, qui à l’époque, vient à peine d’accoucher. "J’avais encore quelques kilos supplémentaires laissés par la grossesse et j’avais en plus développé des boutons de fièvre, …c’est dire si je suis arrivée à mon avantage le jour du rendez-vous avec Asseline !", confie-t-elle. Comme tout professionnel, ce dernier va droit au but : "Je ne doute pas de vos compétences, mais la télé, c’est aussi le physique". Heureusement pour les téléspectateurs, il ne s’arrête pas à cette première impression. Deux jours plus tard, il la convoque pour un bout d’essai… dont il sort conquis.
De son côté, Tourya Souaf doit son entrée au JT francophone… à une rencontre imprévue avec Taïeb Seddiki, recruteur en chef, qui avait eu le bon goût de choisir le même restaurant qu’elle. "Tout d’un coup, je l’ai vu s’approcher de moi, faire des cadrages avec ses mains sur mon visage… Puis il m’a demandé ce que je faisais le lendemain, en m’expliquant que les castings étaient finis, mais qu’il voulait quand même m’en faire passer un. J’y suis allée. Deux jours plus tard, on m’annonçait que j’étais prise". Pour Abdou Souiri, dont les reportages très personnels vont rapidement marquer les esprits, l’aventure commence aussi par hasard.
Quoiqu’il en soit, tous ont cela en commun qu’ils débutent dans le métier. Non du journalisme, mais dans cet univers si particulier qu’est la télé. Celle qu’ils pénètrent est fossilisée, "en noir et blanc", elle n’émet que quelques heures, à partir de 18 heures, mais les Marocains n’ont pas le choix. À l’époque, 2M n’existe pas encore, les paraboles n’ont envahi aucun toit et quand on capte TV5, c’est une fois par semaine. Misère, misèèèère…
Pour alimenter la grille des programmes, l’équipe Packard achète des films, des documentaires, des reportages, mais crée aussi ses propres programmes et réunit pour cela toute une panoplie d’artistes, aussi loufoques que créatifs, qui vont réconcilier tout un peuple avec sa télé. Évoquez devant un ex-ado de l’époque des noms comme TV3, Hassan Idedir ou encore Aziz Fadili, le Monsieur météo qui a révolutionné l’annonce des "cumulus et autres nimbus" et vous aurez aussitôt droit à des anecdotes à n’en plus finir, vieux souvenirs d’une époque trop vite révolue.
Effectivement, ceux qui n’ont pas connu cette époque ont du mal à s’imaginer ce que pouvait être la TVM… débridée ! Pourtant, il n’y a qu’à se replonger dans la presse d’alors pour percevoir l’impact de "Ça bouge à la télé" dans la société marocaine. Pléthore de Unes sur les journaux, interviews des stars de l’antenne, tout le monde ne parle plus que des derniers sketchs de l'émission phare TV3 du couple Khadija Assad et Saadallah Aziz, ou de leur dernière parodie du feuilleton mythique Le fugitif. Imaginez notre Ould el Hachmia, de son nom marocain, accoudé au bar et demandant un noss-noss... Effet garanti ! Pour la première fois peut-être, les Marocains rient devant leur écran. Apprécient les nouveaux visages qu’ils y voient, le ton qu’ils y entendent. Pour la première fois peut-être, ils perçoivent de la "couleur". Les présentateurs ne sont plus ces petits hommes gris à la langue de bois plus lourde que le plus solide des chênes, mais des jeunes doués de talent. Même les JT - et peut-être surtout eux - laissent entrer la vie sur leurs plateaux. En prenant à témoin les téléspectateurs à la fin de son premier JT "soyez indulgents pour nos débuts", en leur distillant quelques mots de darija par ci par là, Fatema Loukili va initier une interaction nouvelle avec le public. Au-delà de son look radicalement moderne (coupe courte, cravate autour du cou…) qui fera fantasmer beaucoup d’hommes - elle a reçu de nombreuses demandes en mariage -, Fatema Loukili va imposer une personnalité, un ton et un traitement de l’information totalement nouveaux. Du côté des francophones, le duo Tourya Souaf - Jalil Nouri fait un malheur. Leur complicité pendant le JT, ajoutée à leur décontraction, a donné lieu à quelques moments forts. Comme ce fou rire de Tourya, après un sujet sur la boxe, resté mémorable. Ou les petits gags à la fin du JT, mis en scène par Jalil et Abdou Souiri, le Tintin de l’équipe.
Les plus jeunes mesurent certainement mal la révolution initiée par "Ça bouge à la télé". La TVM qui ne s’adressait jusqu’alors aux Marocains qu’en tant qu’auxiliaire des ministères de la Justice et de l’Éducation, faisait tout à coup entrer dans les foyers l’humour, le divertissement et le professionnalisme. Une révolution, on vous dit.
Mais qui, comme beaucoup d’entre elles, va tourner court. "J’étais en reportage quand j’ai appris, en regardant le JT, que Driss Basri, donc l’Intérieur reprenait la main sur l’information", raconte Abdou Souiri. "Tout s’est passé très vite. Les célébrations du jubilé à peine achevées, l’équipe Packard est partie, sa mission était finie. Puis, on a vu débarquer le Wali Tricha et ses deux gouverneurs : Issari pour la télé et Achour pour la radio", ajoute Chaïb Hammadi. Certes, aux lendemains de la Fête du Trône, Basri se veut rassurant. Il convoque les équipes et leur tient à peu près ce langage : "Vous avez les félicitations du roi. Rassurez-vous, si la tutelle change, les méthodes de travail resteront les mêmes". Sauf que, "Issari était un petit caïd, avec la mentalité d’un petit fonctionnaire de l’Intérieur. Vous imaginez les dégâts qu’il a pu faire", témoigne Fatema Loukili. Le petit caïd commence par s’attaquer à la forme, "il n’arrêtait pas de me demander d’ajouter ‘Que Dieu le Glorifie’ après avoir prononcé le nom du roi" raconte F. Loukili. "Un jour, je lui ai dit : ‘Mais enfin, qu’est-ce que ça apporte à l’information ?’, ‘du sel’, me répond-il. C’est alors que je lui ai dit que je n’avais pas été recrutée pour faire la cuisine". Mais il veut très vite imposer sa vision de la hiérarchisation de l’info, revenir à la lecture monotone des télégrammes royaux… Ambiance. Qui ne va cesser de se détériorer au fil de semaines. Les cordons de la bourse sont brutalement coupés, les salaires ne sont plus versés, le temps que leurs statuts soient ré-étudiés. "Tu parles de stars, comme on était payés au cachet, on devait aller chercher nos salaires à la moqataa à la fin du mois", raconte Tourya Souaf dans un grand éclat de rire. Il n’empêche, comme dans Cendrillon, le carrosse s’est brutalement transformé en citrouille. Les lumières d’hier se sont éteintes, les habits de couleur ont été remisés, les visages avenants remplacés par ceux qui tenaient enfin leur revanche, les dinosaures d’avant-hier. Et les Marocains se sont mis à suspendre des couscoussiers en guise d’antennes paraboliques...

 
 
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