Légendes. Ces saints venus dailleurs
Des dizaines, voire des centaines de personnages ont été érigés en saints tout au long de lhistoire du Maroc. Le processus de sanctification est difficile à établir. Mais souvent, lorsquon cherche, les histoires originales sont très loin des légendes construites.
Racontons une hisoire. Il était une fois, dans le Maroc dantan, un jeune homme du nom dAhmed. Dorigine modeste et sans fortune, Ahmed évoluait dans la vie au gré des hasards, vivant de ce que la bonté du ciel voulait bien lui offrir. Et bien que |
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pauvre, Ahmed était aimé et respecté de tous, pour son courage et son honnêteté. Des qualités qui lui ont valu la confiance dun grand fermier de la région qui décida un jour de lui confier la garde de son troupeau.
Le fermier lui imposa, en outre, une condition. "Nemmène jamais mon troupeau au-delà de la lisière de la forêt. Il se ferait dévorer par les bêtes féroces qui lhabitent", lui dit-il. Ahmed consentit. Il se résigna à respecter les consignes de son employeur pendant un certain temps.
Le troupeau du fermier était chétif. Et pour cause. Il ne broutait que des mauvaises herbes et des terres peu fertiles. Car, les bonnes terres, elles, se trouvaient dans la forêt. Mais personne, jusque-là, navait osé sy aventurer.
Sous la garde dAhmed, avec le temps, le troupeau du fermier prenait du poids à vue dil. Il était désormais si bien portant que le fermier sen étonnait chaque jour davantage. Bien sûr, il ne sen plaignait pas, mais il était curieux de connaître le secret dAhmed. Il décida alors de lui poser la question : "Dis-moi donc, Ahmed, que donnes-tu à manger à mes bêtes ?". Notre jeune berger répondit naturellement quil les emmenait sur les terres habituelles, et insista sur le fait quil ne sétait jamais rendu dans la forêt, car il avait compris que cétait là, ce qui intriguait son employeur. Mais la réponse dAhmed napaisa pas la curiosité du maître qui, au bout de quelques vaines tentatives, se résolut à suivre Ahmed en cachette pour résoudre le mystère.
Ce jour-là, il découvrit quAhmed faisait brouter le troupeau en pleine forêt. Et pendant que le bétail se nourrissait, Ahmed samusait avec les bêtes féroces, qui lavaient adopté. Le fermier le surnomma alors "Sidi boulliout" ("Bou" pour dire père ou maître, et "liout" signifiant bêtes féroces). Ahmed a été sanctifié à dater de ce jour. Et à sa mort, on lui construisit un mausolée. Aujourdhui, ce "Boulliout" porte le nom de Belyout. Cest le saint patron de Casablanca et il veille sur la ville.
Belle légende, nest-ce pas ? Mais, entre la légende et lhistoire, il y a tout un monde, nourri, de bout en bout, par limaginaire populaire. Lorsquon raconte aux adeptes de la légende de Sidi Belyout lautre version de lhistoire, celle du pilote dont lavion a crashé dans lancienne médina casablancaise, et que pilote a été adapté aux tonalités locales pour devenir Belyout, cest à peine sils ne vous rient pas au nez.
Sidi Belyout nest plus tellement visité, loué ou imploré aujourdhui, mais il est toujours présent dans les esprits et la légende encore plus vraie. Oser la remettre en question est naturellement commenté par "Astaghfirou Allah Al Aadim" (que Dieu vous pardonne). Il en va de même pour Sidi lBernoussi, originellement Albert Nucci, un autre étranger qui est venu sinstaller par ici et qui, bienfaiteur de la communauté, a été érigé en saint. Mais pour reprendre lexpression consacrée "Wallahou aâlam" (Dieu sait mieux que nous tous).
Dailleurs, même si on ignore la légende, on ne discute pas pour autant la sainteté, parce que cest larrière arrière grand-mère qui la dit à larrière grand-mère, qui l'a répété à la grand-mère, qui l'a raconté à la mère
"La sainteté fait partie dun mode de pensée. Une éducation basée sur des situations rituelles. Tout évènement qui ne peut pas être expliqué rationnellement est automatiquement mis sur le compte de la sainteté, de la malédiction ou du mauvais il. On apprend alors quà telle situation correspond telle explication. Cela devient un réflexe", nous dit lanthropologue Hassan Rachiq. À ce titre, lhistoire du très populaire Sidi Abderrahman, dont la tombe a été construite sur le petit îlot sur la corniche casablancaise, est méconnue, mais cela ne lempêche pas dêtre le plus fréquenté de la ville. Saâdiya, une des dizaines de voyantes qui officient là-bas vous dira quil a la capacité de "fertiliser les femmes stériles". Alors tous les jours, des femmes viennent se faire frapper par les sept vagues guérisseuses dans lespoir dune grossesse. Avant cela, elles auront fait les mille et une courses que la voyante leur a demandées. Elles iront ensuite sur le tombeau du "Siyyed" et lui donneront en offrande le coq, les bougies, le henné et autres petites générosités qui vont atterrir dans la poche du gardien du lieu. Après cela, elles iront en retrait, derrière les rochers, se déshabilleront, et accueilleront la bénédiction de Sidi Abderrahman en soutien-gorge et culotte. Les anciennes préciseront que ce rituel doit se faire le jeudi. Mais elles ne peuvent pas expliquer le choix de ce jour plutôt quun autre. Parce que le don de Sidi Abderrahman sest révélé un jeudi ? Peut-être. Parce que jeudi est la veille du vendredi, jour sacré chez les musulmans ? Cest encore possible. Mais peut-être aussi parce que dans nos bonnes vieilles traditions, les festivités du mariage commencent le vendredi et que le huitième jour de la fête est un jeudi, le jour de la dekhla (consommation du mariage). Doù la symbolique. Cette troisième explication, plus logique, est pourtant la plus contestée par les occupants des lieux. Et si elle nest pas retenue, cest parce quelle suppose que quelquun y a pensé. Quil y a eu préméditation à des fins pécuniaires ou autres, cela importe peu.
Dès lors, peut-être que Sidi Abderrahman, Sidi Belyout, Mers Soltan et les autres ne sont même pas des saints ? Simplement des voyageurs, des étrangers qui ont atterri sur ces terres à un moment de leur périple, et qui ont décidé de sy établir ? Quils ont été érigés en saints parce quils étaient différents, quils avaient des habitudes étrangères aux moeurs locales ? Ou parce quils vivaient en retrait des autres ? Cest probablement le cas des Sidi Masmody ("Mister Moody", selon certains) à Tanger, ou Sidi Yahya Ben Youssef dans la région dOujda dont juifs et musulmans se disputent la propriété. Mieux encore, ce dernier, identifié par certains comme Saint Jean-Baptiste, ne serait ni juif ni musulman, mais chrétien. Lhistoire plus rationnelle veut que ce soit un simple voyageur qui de passage dans la région, a découvert une source deau accidentellement. Limaginaire la transformé en un saint homme qui aurait fait jaillir la source, puis se serait enterré lui-même. "Il est généralement difficile de définir le processus par lequel on érige un personnage en saint. La majorité des saints que lon connaît aujourdhui proviennent de légendes ou dévénements qui remontent loin dans le passé. La théorie de la vox populi (voix et la volontés populaires) est bien sûr valable. Quelquefois, cela est intimement lié à des enjeux de pouvoir ou à des enjeux politiques. Mais, dans beaucoup de cas, le simple fait dêtre étranger - comprendre aussi étrange - rend éligible à la sainteté. De la même manière, je pense que chaque saint doit avoir une sorte dimpresario", poursuit H. Rachiq. Un impresario, cest celui qui initie, raconte et perpétue la légende. Cest souvent aussi celui qui entretient le sanctuaire. Quand ces personnages clés disparaissent, le saint perd de sa notoriété. Son "mausolée" tombe en ruines et parfois disparaît.
Et ironie du sort, mêmes les puristes néchappent pas à la "résistance irrationnelle" de la notion de sainteté. Jacques Bergue nous apprendra que dans la région de Sefrou, Lahcen Lyoussi, puriste parmi les puristes qui sest farouchement battu contre ce culte exagéré de la sainteté, sera sanctifié par les habitants de la région. À sa mort, ils construiront un mausolée autour de sa tombe et en feront leur saint. Il nétait pourtant pas étranger. Mais sa légende verra le jour. Et dautres suivront très probablement. Parce que les gens ont besoin davoir des repères, ou lorsquils nen ont pas, ont tendance à se les approprier pour expliquer ce qui les dépasse ou pour se distinguer des autres, tout simplement. Cela nous renvoie alors à une autre sphère, encore plus irrationnelle. Celles des chorfas - les descendants du prophète ( autre frome de sainteté)- dépositaires de la foi divine. Alors, Fès a son Zerhoun, Marrakech ses sept saints, Oujda son Sidi Yahya, Essaouira son Sidi Mogdoul, Salé son Sidi Abdellah Ben Hassoun
et ainsi de suite. Ils sont peut-être autant des saints que Sidi Belyout et les autres. Encore faut-il que lon cherche lhistoire cachée derrière la légende. |