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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

"Un psychanalyste affirmera que les conditions dans lesquelles a été conçu ZB sont à l’origine de sa légendaire mauvaise humeur"
"ZB est un enfant d'avant la mondialisation. Il ne connaît pas Nike ou Gucci, les Playstation ou le plaisir instantané"


Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



Cela fait aujourd’hui plus d’un mois qu'Aurélie la Parisienne blême et Zakaria le Boualem à problèmes vivent une relation paisible, à peine perturbée par les soubresauts nihilistes du Guercifi. Il est donc tout à fait légitime que la néo-hippie s’intéresse au passé de notre héros. Elle veut savoir d’où il vient, et où il va. Pour ce dernier point, nous pouvons lui répondre qu’à notre humble avis, il n’ira pas loin. Quant à son passé, Zakaria Boualem - comme tout le monde - en a eu un, avant d'atterrir dans ces colonnes. Et notre homme ne se fait pas prier pour le raconter, tout heureux de trouver quelqu’un qui s’intéresse à lui. Il lui raconte donc en détail la première partie de sa vie et, comme il n’y a aucune raison qu’Aurélie en profite toute seule, nous vous livrons également un résumé de son récit. Voici donc, dévoilée pour la première fois… L’ENFANCE DE ZAKARIA BOUALEM !
Zakaria Boualem est né en 1976 à Guercif, vous le savez déjà, d’un père postier de son état et d’une mère dans tous ses états. Papa Boualem, qui s’appelle Mohamed comme tous les papas, a conçu son cinquième enfant à son retour de la Marche Verte. Volontaire contre son gré, le postier avait marché à travers le Sahara dans un état de contrariété assez net. À son retour, il était encore plus énervé, ayant récolté au cours de l’opération une colonie de parasites en tout genre et une sévère
constipation. Le soir de son retour à Guercif, il se jette légitimement sur sa femme, lui fait la fête et… neuf mois plus tard, Zakaria Boualem. Un psychanalyste pointu affirmera plus tard que les conditions dans lesquelles a été conçu Zakaria sont à l’origine de sa légendaire mauvaise humeur et de son amour modéré pour la chose patriotique. Zakaria Boualem est l’avant-dernier de la famille, une petite fille étant venue compléter cette petite équipe sans histoires. Le gamin va à l’école nationale et se découvre très vite un don inexpliqué pour les maths. Un truc pas génétique, en tout cas. Le reste des matières l’énerve beaucoup. L’histoire, par exemple, il déteste. Tous les ans, on lui explique que Moulay Idriss Aoual assassa madinat faaasss et que les Marocains ont mis leur mère à tout le monde à ouadalmakhazine, etc… Il soupçonne qu’on se fout de sa gueule. Un jour, à dix ans, il pose la question à son prof : "Comment ça se fait que dans notre histoire, il y a que des victoires et des constructions de madinat faaas et qu’on soit dans cet état chouia dégueulasse ?". Trois jours de renvoi, un divorce définitif avec l’arabe classique et une vocation de grande gueule qui se précise. Le gamin adore aussi le foot, mais ce n’est pas réciproque. Dans son équipe, il y avait les milieux défensifs, les milieux offensifs. Lui était milieu inoffensif. Une influence sur le jeu tellement insignifiante que l’équipe qui l’acceptait dans ses rangs avait le droit de jouer à douze. Il faut préciser que le terrain de son quartier avait l’étonnante particularité d’être en pente. Pas une pente dirigée vers un des buts, non. Une pente latérale. Alors que les équipes sérieuses jouent en 4-4-2 ou en 4-3-3, les jeunes de Guercif jouent alignés le long de la touche, où le ballon est condamné à revenir encore et toujours. Mais revenons à notre héros. Il a une petite sœur, Zoulikha. C’est un cadeau du ciel, puisque c’est la seule personne au monde sur laquelle il peut exercer un semblant d’autorité. Il reproduit ainsi le modèle sociétal national qui exige que toute personne mahgoura, au lieu de se révolter, cherche une victime pour se venger. Mieux encore, Zoulikha Boualem lui fournira tout un cheptel de copines sur lesquelles il peut, durant son adolescence, vérifier l’efficacité de son charme. Il passe ainsi la plus grande partie de sa puberté à pourchasser les copines de sa sœur tout en pourchassant ses copains à lui, qui s’intéressent à sa sœur. L’incohérence, déjà, menace. Chez les Boualem, on regarde la télé. Pas la RTM, non, la télé algérienne, qui commence ses programmes plus tôt, et qui diffuse des heures et des heures de films américains. Allez vous étonner, dans ces conditions, que les gens de l’Oriental parlent encore aujourd’hui un français sous-titré en algérien !
Toujours est-il que le garçon échappe à la RTM, à part les infos que papa Boualem insiste pour regarder tous les soirs. C’est ainsi que, comme tous les enfants de son âge, il atteint un niveau de culture-politique internationale étonnant. Il se souvient très bien, par exemple, qu’il y avait un certain Erich Honecker à la tête de l’Allemagne de l’Est quand il regardait la RTM, alors qu’il est bien incapable de citer le moindre dirigeant polonais aujourd’hui. Mais, pour lui, la télévision sert à regarder des matchs de foot. Il se gave de matchs de foot du championnat d’Allemagne commentés par un Teuton parfaitement arabophone, un homme qui, sans le savoir, a influencé par son accent jusqu’aux commentateurs de 2M ! Zakaria Boualem est un enfant d’avant la mondialisation. Concrètement, cela signifie qu’il ne connaît pas Nike ou Gucci, les Playstation ou le plaisir instantané. Il ne connaît pas le choix, il porte ce qu’on lui achète et s’en porte très bien. À dix sept ans, il découvre les virées à Taza et les apéros au bord de la Moulouya. C’est que Guercif possède une particularité surprenante, celle d’être dépourvue de tout bar ou débit de boisson officiel tout en entretenant un taux moyen d’alcoolémie assez déraisonnable. La faute aux mouqatilates, des voitures sans plaques d’immatriculation, mais au coffre réfrigéré, qui livrent dans des délais les plus brefs de quoi se retourner la tête dans des délais encore plus brefs. Les mouqatilates s’approvisionnent à Melilla.
Melilla, voilà le grand choc de son adolescence. Grâce à un douanier originaire de Guercif, les jeunes de la ville peuvent entrer dans la ville espagnole le temps d’une soirée, sans visa, mais avec un pourboire (sympa mais pas con, le douanier). Le jour où il a mis les pieds la première fois à Melilla, Zakaria Boualem a compris qu’il s’était fait arnaquer. L’écart est trop flagrant, vexant même. Partant du même constat, les trois frères aînés de Zakaria Boualem quittent le Maroc pour la Hollande, où ils feront fortune dans le trafic de pièces détachées. Maman Boualem pleure le départ de ses trois fils, et reporte sur Zakaria une charge d'amour maternel déraisonnée. Papa Boualem, lui, se console avec les mandats confortables venus d'Allemagne, et essaie de marier sa fille aînée, ce qui n'est pas facile (pourquoi ? Imaginez Zakaria Boualem en femme, et vous verrez). Au lycée Mohammed V, Zakaria Boualem décroche son bac sans grande difficulté. À l'aise dans toutes les matières scientifiques, il est suffisamment sautillant (qafez) pour esquiver les coups portés par la tarbiya islamiya et l'histoire officielle. L'éducation nationale, qui a voulu en faire un arabophone, en a fait en fait un arabophobe.
C'est un jeune homme naïf et plein d'enthousiasme qui rejoint Rabat pour faire Maths Sup au lycée Moulay Youssef. Un blondinet qui porte dans ses bagages moult illusions, une propension naturelle à l'expression libre et quinze kilos de plats cuisinés par maman Boualem, convaincue qu'à Rabat, on meurt de faim. Et là, une autre histoire commence...

 
 
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