Bonnes feuilles. Secrets de rois
Dans un livre paru cette semaine en France*, le journaliste français Ignace Dalle dresse des portraits fouillés des rois Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI. Pour vous, TelQuel a choisi les passages les plus savoureux et les histoires les plus méconnues.
Lessentiel et laccessoire
Dans Les Trois Rois, Ignace Dalle a choisi de reconstituer lHistoire du Maroc indépendant à travers laction, publique autant que privée, des monarques qui se sont succédés à sa tête. Même sil ne se résume pas à cela, laspect le plus inédit de cet ouvrage reste, pour les Marocains, cette foule de détails révélateurs (parfois cruellement) sur les personnalités des rois Mohammed V, Hassan II et Mohammed VI. Cest sur cet aspect en particulier que nous avons choisi de focaliser ces "bonnes feuilles", sélectionnées pour vous. Lecture orientée ? Sans doute. Mais cest inévitable, quand on concentre autant de pouvoir entre les murs du Méchouar. Comme le dit très justement Ignace Dalle, au Maroc, "tout tourne autour du monarque ; le reste est accessoire". Allons donc à lessentiel. |
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Mohammed V
| Comment "gratter" pour "arrondir ses fins de mois" Mohammed V, ayant appris que son médecin, François Cléret, était sans émoluments depuis plus dun an, décide de le nommer par dahir à son service et demande au Premier ministre de régler sa situation administrative : "Un temps, note le Dr Cléret, les discussions butèrent sur le montant du salaire. Celui proposé nétait pas élevé. (
). Alors toute la famille, le prince Moulay Abdallah en tête, soffrit à me donner des tuyaux pour arrondir les fins de mois. La sultane, Lalla Abla, glissait dans loreille de ma femme Josette : Dites au docteur de gratter. Le prince Moulay Hassan sétait réservé le contingentement des |
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automobiles pour le royaume. Les constructeurs lui offraient des ristournes suivant limportance des quotas accordés, mais toujours importantes, qui, ajoutées à lexonération des droits de douane, faisaient quà la revente chaque véhicule rapportait un joli bénéfice. Le cousin Ali, très introduit, venait chaque jour, au petit déjeuner, retirer, pour services rendus, son bon de commande. Autre exemple : le directeur de la Société des phosphates, principale richesse du pays, distribuait, sur ordre, chaque semaine, une enveloppe à chacun des membres de la famille ou à des amis recommandés. Cétait leur façon de gratter. Jétais horrifié."
Indemnité dexil
Largent a toujours été une préoccupation majeure de la famille royale. Avant même que lindépendance ne soit acquise, le sultan entend être convenablement indemnisé par la France pour les vingt six mois passés en exil en Corse puis à Madagascar. Il estime ainsi avoir déboursé 70 millions de francs de lépoque lors de son séjour de quelques mois en Corse avec sa suite. Antoine Pinay ne méconnaissant pas "les inconvénients politiques et psychologiques que présenterait une discussion trop poussée des demandes faites par Sidi Mohammed Ben Youssef", la France consent assez rapidement à fixer à 600 millions de francs, "lindemnité pour préjudice porté aux intérêts matériels de Mohammed V". Le 4 février 1956, Alain Savary autorise le versement de lindemnité.
Gênantes offrandes
Lancien directeur dune administration publique, qui récupéra au début des années soixante plusieurs serviteurs ou proches de Mohammed V, lesquels rappelaient trop de mauvais souvenirs à Hassan II qui les avait congédiés, affirme, en se basant sur leurs déclarations, que Mohammed V (
) " se faisait inviter par des bourgeois pour quils lui fassent des cadeaux. Mais, à peine arrivé, il téléphonait aussitôt à plusieurs de ses proches pour quils le rejoignent, et il fallait aussi leur faire des cadeaux. On en était arrivé à un point tel que la plupart des familles bourgeoises essayaient déviter à tout prix ce type dinvitations
".
Quand le roi assurait ses arrières
Vieux militant de gauche et des droits de lhomme, longtemps proche de la direction de lUNFP, Smaïn Abdelmoumni évoque ce souvenir : "En 1958, alors quil était ministre de lÉconomie et des Finances, Abderrahim Bouabid fut invité par Mohammed V à faire acheter par lÉtat marocain un palais quil possédait à Qasr al-Baladiya, à Casablanca. En tant que roi, disait Mohammed V, je dois être logé par lÉtat. Vous machetez donc le palais, et vous le mettez à ma disposition !. Bouabid a refusé. Mais, par la suite, le rapport de forces na plus permis de continuer laffrontement, et la famille royale sest peu à peu attribué tout ce qui était rentable, de Fès à Agadir".
Dautres éléments font penser que linquiétude du souverain sur son avenir était bien réelle. En avril 1960, une note de lambassade rapporte les propos tenus à un diplomate français à Rabat par le Dr François Cléret : "Suite à un Conseil des ministres orageux, vers la mi-avril, le roi aurait décidé dassurer ses arrières et fait procéder à des placements de capitaux à létranger et en particulier en Italie : une propriété au bord du lac de Garde et un grand magasin à Milan pour un montant de 250 millions de francs. Il aurait actuellement pour plus de 1 milliard de francs (soit 12 millions deuros daujourdhui) de capitaux investis à létranger. Depuis ce jour, le roi manifesterait, selon Cléret, une grande confiance en soi et se montrerait très décontracté, alors que, dans les semaines précédentes, il parlait dabdication. (
)
Quelques mois plus tard, dans une longue note de la Direction générale des affaires marocaines et tunisiennes sur " Les dispositions prises par Mohammed V pour assurer son avenir en cas de besoin " on ne peut être plus clair , lauteur écrit : " Depuis sa restauration, il semble établi que Mohammed V ait envisagé léventualité dun départ brusqué [
]. La dégradation accentuée de la situation au Maroc et sa sensible baisse de prestige éclairent dun jour particulier les mesures de précaution prises par le souverain. On peut aussi formuler lhypothèse quil agit délibérément et sans crainte afin de pouvoir se retirer de son plein gré au moment quil jugera opportun. Au moment où il a été déposé, la fortune inventoriée du Sultan sélevait à 3,5 milliards de francs français (anciens francs), majoritairement en biens immeubles (soit 42 millions deuros, mais les comparaisons sont très difficiles). Depuis deux ans, il beaucoup vendu : exploitations agricoles, immeubles de rapport, palais personnels, villas et terrains nus. Il a vendu son palais de Casablanca et a essayé de faire acheter par le gouvernement il en avait demandé 2 milliards de francs marocains son palais de Dar-es-Salam, à Rabat. Laffaire est toujours à létude.
"Récemment, le service marocain des Domaines a été contacté par le Palais en vue du rachat de terrains dune valeur de 400 à 500 millions de francs marocains dans le quartier du Maârif, à Casablanca. Après Dar-es-Salam et Maârif, le roi aura fait racheter par lÉtat la presque totalité de ses biens immobiliers personnels". Lors de ses déplacements en Italie et aux États-Unis (en 1957), en Suisse et en France (1959), en Suisse (1960), Mohammed V a fait transporter de lor et des objets précieux et a organisé plusieurs expéditions et convoiements par des familiers du Palais. Il a également transféré des devises pour son compte et celui de Moulay Hassan. Ainsi, le personnel de la Banque dÉtat du Maroc a passé la nuit du 28 au 29 octobre 1958 à empaqueter une quantité importante dor et de bijoux appartenant en propre au roi, le tout destiné à une banque de Lausanne. "Le 7 octobre 1960, lors de son départ pour la Suisse, le souverain a personnellement surveillé lembarquement dans son avion de nombreuses caisses amenées dans huit camions bâchés. Lattention toute particulière prêtée par le roi à cette opération a surpris de nombreuses personnes qui en ont déduit quune partie des richesses du Palais allait être mise à labri à létranger. Des personnalités marocaines dignes de foi ont confirmé que le roi avait effectivement procédé à lachat, en Suisse et en Italie, de propriétés sur la situation et limportance desquelles on ne possède toutefois pas de précisions. Il y a deux grandes villas en Italie, peut-être sur le lac Majeur, un immeuble de rapport à Rome, plusieurs villas en Suisse, dont deux à Lausanne et peut-être des immeubles en Belgique".
Sa dernière volonté politique
Le fqih Basri, décédé en octobre 2003, faisait partie des gens convaincus que Mohammed V, sil avait vécu, aurait rappelé la gauche au gouvernement : "En 1960, après lindépendance de lÉtat mauritanien [le 28 novembre 1960], Mohammed V a envoyé auprès des principaux dirigeants de lUNFP Moulay Hassan Ben Driss, mari dune de ses soeurs, qui nous a transmis le message suivant du souverain : Je suis convaincu que jai commis une erreur en renvoyant le gouvernement dAbdallah Ibrahim. Maintenant, je veux conclure un accord avec vous et je ne vous pose quune seule condition : vous me donnez votre parole que vous acceptez, en tant que direction de lUNFP, le régime monarchique. En contrepartie, je mengage à faire revenir au pouvoir le cabinet Ibrahim ou un autre cabinet dirigé par lUNFP. Vous aurez également carte blanche pour les institutions, et notamment une monarchie constitutionnelle. Après cette visite, jai convoqué une réunion avec Abdallah Ibrahim, Mahjoub Benseddik, Mohammed Abderrazzak, Abderrahmane Youssoufi. Tous, à lexception de Benseddik, étaient prêts à signer un tel accord. Benseddik ne voulait pas sengager. Il se moquait du Prince héritier quil qualifiait de petit chevreau voulant liquider son père. Laissons-le finir avec cette statue, quon en finisse avec eux !."
Mais lhistoire nest pas terminée : "Youssoufi a été délégué en Suisse. Il a dabord vu Ben Barka qui était également en Suisse, comme le roi, et qui a donné son accord à loffre royale. Puis il a rencontré Mohammed V en présence de son directeur de cabinet, Aouad. Ils ont été daccord sur tout. Nous allions rentrer dans lère des institutions. (Mohammed V est mort moins de trois mois plus tard). |
Hassan II
Les caprices du prince héritier
Laversion que dit éprouver le prince Moulay el-Hassan pour le matérialisme ne lempêche pas dapprécier les beaux cadeaux. À peine remis dune opération durgence par suite dappendicite, le 31 juillet 1956, il accepte avec empressement un hélicoptère offert par le gouvernement français, engin quil réclamait depuis un certain temps. Trois années plus tard, un conseiller de lambassade de France à Rabat revient sur cette période, alors que Moulay Hassan doit être prochainement reçu par de Gaulle : "Le général risque fort dêtre agacé par les côtés déplaisants du personnage plus quil ne sera sensible à son brio", écrit-il. Le |
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diplomate rappelle alors "le désastreux passage" du prince à Paris juste avant laffaire Ben Bella. Un passage marqué par une "activité assez malencontreuse" de sa part dans la capitale française. Moulay Hassan multiplie en effet les caprices. Sans doute trop inconfortable, lhélicoptère ne suffit pas à son bonheur. Le 30 octobre 1956, il envoie un émissaire au conseiller financier de lambassade de France pour lui demander confidentiellement 120.000 dollars afin dacheter deux avions Beechcraft aux prix respectifs de 21.000 et 75.000 dollars. Maurice Faure, alors secrétaire dÉtat aux Affaires étrangères, après être resté muet quelque temps, fait répondre quil est comme ses collègues ministres de la Défense et des Finances "défavorable" à cette idée : "Dites-lui que nous navons pas de dollars disponibles", câble-t-il. Maurice Faure nest pas le seul à rechigner. Ministre de lÉconomie et des Finances, Abderrahim Bouabid refuse à plusieurs reprises de donner une suite favorable aux multiples appels du prince héritier pour que lÉtat satisfasse ses besoins personnels. Bouabid estime que lÉtat marocain, démuni, a des dossiers plus urgents à traiter. Il considérait en outre, selon un de ses proches, que "le train de vie de la monarchie était budgétisé et devait donc, par là même, obéir à des règles". Plus tard, un gouverneur de la Banque du Maroc sera même limogé pour avoir refusé de se soumettre aux exigences du prince. Cependant, laviation privée occupe une bonne partie du temps du chef détat-major général. Le 15 novembre 1956, Roger Lalouette demande conseil à sa hiérarchie, Moulay Hassan ayant commandé en juin précédent à la compagnie de Havilland un avion de type Héron au prix de 54.000 livres sterling. Pour 14.000 livres supplémentaires, il a fait aménager somptueusement lappareil destiné à son usage personnel. Or, le ministre marocain des Finances, incapable de trouver largent pour régler la facture, demande à la France de débloquer 71.589 livres. La désinvolture du prince, qui a fait cette commande contre lavis du commandant en chef de larmée de lair française au Maroc, irrite les autorités françaises : "Il y aurait intérêt à ce quune démarche officielle fut faite auprès du Prince Moulay Hassan pour appeler son attention sur limpossibilité dans laquelle se trouvent les services financiers de couvrir en devises les engagements quil prend en dehors de la réglementation officielle". Mais, sans doute conscientes de tenir avec lui lune des meilleures cartes de la France, ces mêmes autorités finissent par céder au bout de trois mois de tergiversations.
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) En mars 1959, Hassan Ben Mohammed el-Alaoui est assigné à comparaître devant le tribunal de la Seine pour navoir pas réglé à M. Armand Langnas une somme de 40 350 485 francs que lui-même et Mme Jeannine Verret, dite Etchika Choureau, lui devaient. "La plus grosse partie des dépenses avait été faite par Mme Verret avec la caution de Son Altesse impériale. Il est clair que Son Altesse impériale et Mme Verret ont profité de leur situation personnelle pour ne pas payer à M. Langnas des sommes quils ne peuvent pas contester devoir", relève notamment lassignation. Une solution à lamiable sera discrètement trouvée
Nasser le visionnaire
Au printemps 1958, Moulay Hassan est au Caire, pour préparer un voyage de son père. Gamal Abdel Nasser (
) ne tarit pas déloges à son sujet : "Ce jeune homme, confie-t-il à Benoist- Méchin, possède une intelligence hors du commun, une perception très aiguë des hommes et des événements. Cest un des espoirs du monde arabe. Vous verrez quil deviendra un des personnages clés de notre renaissance".
Complice du meurtre de Lumumba ?
"À cette époque, (raconte le fqih Basri), larmée marocaine, sous la direction du futur Hassan II, prenait de plus en plus de poids. Le Mossad jouait aussi un rôle important de conseiller. Ils lui ont conseillé déloigner Laghzaoui et de prendre Oufkir. Cest à cette époque aussi que Lumumba a été assassiné [le 17 janvier 1961]. Nous avons sollicité dans notre presse [At-Tahrir] le jugement du général Kettani, chef des troupes marocaines au Congo. Il nous a fait remettre par un autre général, Bouali, le message suivant : Vous demandez mon jugement, mais je ne suis quun exécutant. Je tiens à votre disposition les télex de Moulay Hassan, chef détat-major. Je dirai tout devant les juridictions. Mohammed V était daccord avec cette démarche. Mais il est décédé peu après, dans des circonstances étranges, lors dune opération bénigne".
Quand Saddam Hussein poussait Allal el-Fassi au régicide
Lavocat casablancais Mao Berrada, qui fut longtemps très proche dAllal el-Fassi, évoque une anecdote concernant Allal et Saddam Hussein : "Dans les années soixante, après notre sortie du gouvernement, nous avons été invités à Bagdad par Saddam Hussein qui était déjà lhomme fort en Irak. Comme dans ce genre de circonstances, il y a eu deux exposés convenus, une sorte de présentation de la situation dans nos pays respectifs. Puis Saddam Hussein a brusquement demandé à Allal el-Fassi :
" Quattendez-vous pour renverser le régime marocain ? Je suis prêt à vous y aider par tous les moyens !
" Écoutez, monsieur, lui a répondu Allal, cette affaire relève de la compétence du peuple marocain, et cela ne regarde personne dautre !
" Je vous donne un numéro de téléphone à Paris. Vous pourrez me joindre par ce biais pour tout ce que vous voulez, a poursuivi Saddam.
" Allal a refusé, et cest moi qui ai pris discrètement le numéro de téléphone. Vous voyez, Allal el-Fassi était un monsieur qui nétait pas daccord avec Hassan II, mais il naimait pas quon lui force la main. Dans lâme dun bourgeois fassi, il y a ce quon appelle le respect des formes. En arabe, on dit al adaoua toulaqih oua as-sâwâb yakoune [linimitié existe mais la convenance doit persister]".
"Allongé sur un matelas de billets"
Encore tout petit, (le futur Mohammed VI) il échappe des mains de celle qui le lange, tombe et se fracture lhumérus. Hassan II, que le Dr. Cléret na pas voulu perturber, apprend la nouvelle avec colère. Les deux hommes se séparent un peu plus tard dans des circonstances étranges, sinon inquiétantes. Selon Cléret, un matin, Hassan II lui demande de mettre de lordre dans sa réserve de bijoux, amoncelés dans une cave bétonnée creusée sous la chambre de sa villa princière du Souissi. Il reste enfermé de très nombreuses heures et finit par sallonger "sur un matelas de billets, de devises et de titres posés à même le sol". Ce nest que tard dans la nuit quil entend la porte souvrir et le roi le regarder avec un oeil inquiet. "Fallait-il prendre cet incident pour une farce, un oubli ou une mise en garde ?" se demande le médecin français qui conserve "la désagréable impression" quil revenait de loin. Finalement, en juillet 1967, il parvient à quitter le royaume et arrive à Paris alors quil est en train de perdre la vue. Il découvre alors que "son affection oculaire est dorigine toxique" et quil a été "victime dune tentative dempoisonnement par un produit végétal neurotrope à action lente".
Lenrichissement des élites
Lhistoire de la magnifique villa du ministre des Travaux publics Mohammed Imani, dans le beau quartier du Souissi, à Rabat, est restée célèbre. Alors que le ministre donne une fête somptueuse pour son premier million de dollars, le roi arrive à limproviste et lui demande le coût des travaux. Imani sort un chiffre dérisoire. Le roi lui en propose le double et oblige Imani à lui vendre la villa
Courtisanerie et obséquiosité
Une petite anecdote sur Hassan II amateur de golf est assez révélatrice du climat dobséquiosité qui régnait de son vivant. À Jacques Chancel qui lui demande avec quel handicap il joue, Hassan II répond par une demi-pirouette : "Il y a des jours où je joue quatre ou cinq, mais mon pire handicap, cest quand je suis rejoint par quelques ministres qui me glissent des notes entre deux coups". Apparemment, consigne a été dispensée aux caddies de répéter que Sa Majesté joue avec un handicap de quatre. Cest en effet la réponse qui est donnée à un diplomate venu jouer à Marrakech par un caddy habitué à accompagner le souverain. Le diplomate ne cache pas un certain étonnement devant un tel niveau :
" Vraiment, quatre ? Cest un très bon joueur ! Vous êtes sûr, quatre ?
" Euh
(Hésitation et gêne du caddy). Cest-à-dire quon lui donne le coup quand il est à moins d1 mètre 50 du trou.
" Cest tout ?
" Si les balles sortent du parcours ou vont dans les bunkers, on ne le lui dit pas et on la remet en bonne place
" Bon, jai compris !
"
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) Revenons à linterminable cohorte de ses thuriféraires, et écoutons Jean Daniel. Venu interviewer le roi, il entend celui-ci énoncer : "Comme le dit La Bruyère, le style cest lhomme". Jean Daniel ne souffle mot, mais, une fois lentretien terminé et le roi parti, il le réécoute en compagnie dAhmed Réda Guédira. Il lui signale alors que ce nest pas La Bruyère, mais Buffon qui est lauteur de cette maxime. Guédira lui dit en riant : "Si le roi la dit, impossible de changer
Débrouillez-vous avec Driss Basri !" Puis, Guédira sen va et laisse Jean Daniel avec Basri :
" Alors, Monsieur le Ministre, que fait-on ?
" Rien du tout. Appelez-moi quand vous serez rentré à Paris, et on verra.
" Mais, Monsieur le Ministre, ce nest pas parce que je serai à Paris que La Bruyère sera devenu lauteur du mot !"
Jean Daniel arrive à Paris et rappelle comme convenu Driss Basri qui lui dit : "Écoutez, cher ami, vous qui connaissez bien La Bruyère, vous ne pourriez pas me trouver une petite phrase dans son uvre qui ressemble à celle de Buffon ?".
"Voilà, conclut le directeur du Nouvel Observateur, à quel degré de courtisanerie on en était arrivé".
La vengeance dans la peau
Une anecdote racontée par Mhammed Boucetta est à cet égard révélatrice : "Hassan II navait aucune pitié quand il se sentait humilié. Un jour, après Skhirat, il ma dit : Ces gens-là mont humilié ; ils doivent payer, non pas dun coup de revolver, cest vite fait, mais lentement, comme un sucre dans leau glacée".
Brouillé avec les chiffres
Toute sa vie, Hassan II semble avoir été brouillé avec les chiffres, même si le patrimoine de la famille royale, sous sa conduite avisée, a dû être multiplié par au moins cinquante sous son règne. Dans un discours prononcé le 1er juin 1970 devant les responsables de lOffice de commercialisation et dexportation, il affirme ainsi quau Maroc lhectare donne 15.000 tonnes dagrumes, alors que, dans certains pays concurrents, les rendements sélèvent jusquà 30.000 tonnes à lhectare
En 1974, dans une interview accordée le 15 mars au journal libanais Al-Hawadith, il estime les coûts de production du baril de pétrole extrait à partir des schistes bitumineux à entre 8 et 10 dollars le baril, "cest-à-dire, dit-il, moins cher que le prix actuel du baril". Doù tient-il ces chiffres ? Mystère ! Ce qui est sûr, cest que les experts situent à lépoque les prix dans une fourchette allant de 25 à 30 dollars
La manie du détail
Toute sa vie, Hassan II conjugue le goût des brillantes synthèses avec un penchant immodéré pour les petites choses, y compris les détails sordides. (
) Incongrue, surprenante, cette manie du détail est parfois franchement inquiétante. Au début des années quatre-vingt-dix, nous a raconté un familier du Palais qui a souhaité garder lanonymat, une jeune femme servant le monarque au palais de Bouznika est surprise par le roi en train de téléphoner. Hassan II entre dans une terrible colère. Il veut savoir à qui la gamine, fille dune des femmes du harem, parlait. Il met le département de la Sécurité royale, alors dirigé par Mediouri, sur laffaire. Linterlocuteur de la jeune femme est retrouvé et sévèrement tabassé par les hommes de Mohammed Farissi, bras droit de Mediouri. Lintervention dune tierce personne permet déviter le pire, et on invente une histoire de famille pour calmer le roi.
Un peu plus tard, cest une autre servante qui est écrasée par un train alors quelle a franchi le mur du palais de Bouznika pour retrouver son petit ami. Nouvelle colère jupitérienne du monarque. Commentaire du familier qui affirme quen loccurrence il y eut mort dhomme : "Il était comme cela : le moindre détail pouvait le mettre dans des états invraisemblables".
Le mouton, tu égorgeras
Abdelhadi Boutaleb est dautant plus menacé dans ses fonctions quil prend plusieurs initiatives qui "crispent" le souverain. Ainsi, il croit pouvoir affirmer que ce dernier décidera de ne pas appliquer cette année-là lobligation du sacrifice du mouton pour épargner de précieuses devises. Il se trompe : en qualité de Commandeur des croyants, Hassan II lui rappelle quil est là pour "veiller à lobservance par le Maroc de toutes les obligations imposées par Dieu aux musulmans", et il rejette donc sa proposition. Une pièce de théâtre retransmise à la télévision "fâche" encore plus le souverain : il sagit dune famille modeste qui cherche à tout prix à accomplir le sacrifice de lAïd. Hassan II y voit une nouvelle provocation de Boutaleb ; il le lui signifie sèchement au téléphone. Quelques minutes plus tard, précise Abdelhadi Boutaleb, lélectricité est coupée et les téléspectateurs sont privés du même coup du dénouement de la pièce. (
) Quant au principal acteur de cette pièce, Hamadi Amor, la police ne trouve rien de mieux que de lenlever et de le faire disparaître jusquà ce que Hassan II, alerté par Boutaleb, le fasse libérer et lui donne un peu dargent pour " atténuer son chagrin".
"Je suis un roi sympa"
Parfois volontairement excessif dans sa formulation, mais pour mieux toucher le lecteur, le livre Notre ami le roi, de Gilles Perrault connaît un énorme succès. Quatre ans plus tard, interrogé par Éric Laurent, Hassan II affirme quil y a eu "manipulation" de la part des éditions Gallimard. "Les Français, confie-t-il en aparté au journaliste parisien, maiment bien. Ils mont vu [sur la couverture] en smoking, je suis élégant. Ils ont acheté le livre pour cela. Pour eux, cétait lhistoire dun roi sympa !".
Un culot inouï
Les allégations dAmnesty International le laissent froid. Il en est à peine agacé : "Si je savais quun pour cent de ce qui est écrit dans les rapports dAmnesty est exact, je puis vous assurer que je ne dormirais pas. Mais enfin, je nai pas la tête dun bonhomme qui torture à longueur de journée et qui trouve le moyen de bien faire son travail, de sourire et dembrasser ses enfants".
5 millions deuros pour Chirac
En ce printemps de 1995, Hassan II a les yeux tournés vers Paris où son ami Jacques Chirac est une nouvelle fois candidat à la présidence de la République. Auteur de Noir Chirac, François-Xavier Verschave affirme que Hassan II, depuis longtemps très généreux avec Chirac, "aurait apporté léquivalent de 5 millions deuros" pour sa campagne présidentielle. Les valises de billets auraient transité par les Galeries Lafayette où le Palais marocain, gros client, serait "comme chez lui". Des proches du futur président seraient venus récupérer largent. À notre connaissance, aucune plainte ni aucun démenti public daucune sorte ne sont venus contester les éléments dinformation avancés par F.-X. Verschave.
Les chasseurs profiteurs
En mars 1999, Le Parisien révèle que plusieurs agents de lOffice national (français) de la chasse vivent en permanence sur la propriété de 700 hectares que possède Hassan II en Seine-et-Marne, à Gretz-Armainvilliers. Dominique Voynet, ministre de lEnvironnement, dont dépend lONC, demande aussitôt des explications à lOffice sur la mise à disposition gracieuse de gardes-chasse au roi du Maroc. "Il ny a pas de raisons, déclare-t-on au ministère, que du personnel public soit à la disposition dune personne privée". Si cette somptueuse propriété, où Hassan II a fait faire dénormes travaux au milieu des années quatre-vingt-dix, servait fort peu au souverain, elle permettait en revanche à certains habitants des environs, selon une source digne de foi, de faire de solides économies en se branchant sur les lignes approvisionnant la propriété en électricité
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Mohammed VI
Humeur dans un Conseil des ministres
(Suite à laffaire de lîlot Leila/Perejil), en Conseil des ministres, Mohammed Elyazghi réclame des explications, estimant que le Parlement et le peuple ont le droit de savoir. Le roi le coupe sèchement en linvitant à "relire la Constitution". Pour anecdotique quelle soit, la suite de cet échange un peu vif illustre bien le fonctionnement du souverain qui semble marcher allègrement sur les traces de son père. À peine Mohammed VI a-t-il remis en place Elyazghi que le ministre des Affaires religieuses, Alaoui Mdaghri, intervient et, en bon courtisan, fustige Elyazghi auquel il reproche son intervention "indigne". |
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On décide finalement de se retrouver quelques jours plus tard en réunion interministérielle pour évoquer laffaire. Entre temps, Mohammed VI prie Alaoui Mdaghri de rester chez lui et confie à Elyazghi une mission en Chine. Autant dire quon ne parlera plus de rien
Timide et raide en public, détendu et sympathique en privé
Cinq ans après avoir succédé à son père, Mohammed VI demeure dans une certaine mesure "une énigme", selon le mot de Gilles Perrault dans une interview donnée quelques jours après la mort de Hassan II. Le contraste entre lhomme public et lhomme privé surprend. Le premier, timide, raide, lit péniblement ses discours, naccorde que très peu dinterviews et, en cinq années, na toujours pas donné la moindre conférence de presse. Les réunions officielles semblent lennuyer prodigieusement, et il paraît même les fuir. Lors du Sommet euro-maghrébin, dit "5+5", au début de décembre 2003, il arrive en retard et ne participe pas au dîner douverture. Deux jours plus tard, à la consternation des autres chefs dÉtat et dune partie de la délégation marocaine, il est absent du dîner qui réunit toutes les délégations. (
) Le jet-ski, qui a maintenant sa "Nuit internationale" à Rabat, patronnée par la Fédération royale de jet-ski et de ski nautique, occupe une place importante dans la vie du souverain. En novembre 2003, les employés dun atelier de peinture de la BASF, installé près de Bordeaux, se souviennent encore de la visite de Mohammed VI, venu assister en compagnie de deux gardes du corps au "relookage" de ses engins. Le petit personnel fut invité à déjeuner par Sa Majesté dans une pizzeria voisine. On ne parla que de sport !
De lavis unanime, lhomme privé est beaucoup plus détendu et sympathique, même sil est susceptible et colérique. Il aime rire, a conservé en partie le sens de lhumour et lesprit de fête qui étaient les siens quand son père vivait encore et le laissait tranquille. En 2003, libre de son temps et de ses mouvements, il réalise un de ses rêves et passe une soirée en région parisienne chez Johnny Hallyday, une de ses idoles, et Laetitia, sa compagne. Il est ravi ! Il lui faut respirer après avoir étouffé si longtemps. Dans une de ses rares interviews, Mohammed VI apporte dailleurs quelques petites précisions sur ses penchants en musique : Jaime beaucoup la musique de mon temps, le raï, le rock. Je lavoue, jai des goûts très commerciaux. Mais je me laisse emporter par les différents courants contemporains". |
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Lauteur
Ancien chef du bureau de lAgence France Presse (AFP) à Rabat, aujourdhui installé à Paris, Ignace Dalle est un spécialiste du monde arabe et un grand amoureux du Maroc, où il conserve de multiples et solides amitiés. Il a été le premier journaliste à (longuement) écouter les rescapés de Tazmamart. Cest lui qui a recueilli et mis en forme les mémoires dAhmed Marzouki, dans le best-seller Tazmamart cellule 10. Son premier livre sur le Maroc (Hassan II |
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| ou lespérance brisée, Maisonneuve et Larose, 2001) est un bilan concret et très chiffré du règne du défunt monarque. Les Trois Rois, qui paraît cette semaine en France (et bientôt au Maroc) est encore plus ambitieux. Dalle y dresse un impressionnant panorama du Maroc indépendant, sous la conduite de ses trois souverains successifs. Pour lécrire, Ignace Dalle a recueilli des centaines dheures de témoignages et noirci des milliers de pages de notes. Le résultat est extrêmement documenté, plaisant, fourmillant danecdotes savoureuses. Malgré ses 800 pages, il se lit dune traite. À découvrir absolument. |
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