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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Torrefaction : Les malheurs de la famille Gaouar

Feu Mustapha Gaouar et son fils
Farid (à g) qui a repris
le flambeau (Photos DR)
Comment un Algérien débarqué à Oujda dans les années 50 a créé une fabrique de café légendaire. Et comment la justice marocaine l'en a progressivement dépossédé, jusqu'à lui interdire l'utilisation… de son propre nom !


Nouveau rebondissement, mauvaise surprise pour la famille Gaouar. Rendue célèbre par la marque de café qui porte leur nom, les Gaouar subissent à nouveau la malédiction qui s'acharne sur eux. Le 15 avril dernier, un jugement du tribunal de commerce de Casablanca a décidé que la famille Gaouar
n'avait pas droit à la réparation tant attendue. Depuis plus de huit ans, les Gaouar cherchent à rétablir leurs droits. Ils y sont parvenus en obtenant le 26 juin 2003 un jugement au tribunal de commerce de Casablanca. Selon les termes de ce dernier, la famille Gaouar a subi un préjudice suite à l'interdiction d'exercer dans la torréfaction du café depuis 1986. De ce fait, elle devait percevoir une indemnité. Deux experts avaient ainsi été désignés pour évaluer le préjudice. Le jugement était clair là-dessus : les deux experts devaient se rendre au siège de la société Kraft Foods Maroc, une multinationale qui a repris l'affaire Gaouar appelée "Café Ennasr", pour consulter les comptes et en dégager la valeur du préjudice subi depuis 1986 à janvier 2002. La montagne a accouché d'une souris. Au lieu de se limiter à cette mission, les deux experts, Mohamed Siba, expert judiciaire et Mohammed El Krimi, membre de l'Ordre des experts comptables, se sont déclarés inaptes à évaluer le préjudice faute de documents et de preuves. Au lieu de s'en tenir à leur mission, ils se sont acharnés, par ignorance ou par connivence (allez savoir), à prouver le contraire de ce qu'a décidé le tribunal, à savoir, la non recevabilité sur le fond de la demande d'indemnisation. Le comble est que le tribunal a pris acte et s'est aligné sur cette appréciation, somme toute paresseuse. Pour preuve, l'évaluation du préjudice pouvait être faite sur la base d'éléments d'appréciation comptable. "Il suffisait de se poser une seule question : comment aurait été notre activité s'il n'y avait pas l'interdiction et donc l'évolution normale de notre fonds de commerce ?", soulignent les Gaouar dans un courrier adressé aux experts. Cette opération pouvait être faite en utilisant les parts de marché des Gaouar au moment de l'interdiction (1986) et suivre leur évolution en tenant compte des prix pratiqués sur le marché et à l'importation. Il n'en fut rien. Les Gaouar n'en reviennent pas. Selon eux, Mohammed El Krimi s'est rendu au siège de Kraft Food Maroc pour consulter les documents comptables et financiers. Il devait de ce fait en communiquer la teneur à la partie plaignante. "L'expert a ainsi violé un principe fondamental du droit judiciaire, à savoir le principe de la procédure contradictoire", déplore la famille Gaouar. Celle-ci souligne que cette démarche est une irrégularité qui devait rendre l'expertise nulle et non avenue. Et elle n'est pas la seule. Selon Fouad Gaouar, le benjamin du père fondateur, l'expert a outrepassé les termes de sa mission et s'est substitué au tribunal. Il a développé des arguments juridiques qui attestent que la famille Gaouar n'avait subi aucun préjudice. Cette deuxième irrégularité devait à elle seule rendre l'expertise sans effet. Le tribunal de commerce n'était pas de cet avis.
Le 20 septembre, une autre audience aura lieu en appel. La famille Gaouar y espère un dénouement final et définitif. En sera-t-il ainsi ? Les jugements contradictoires et le comportement des experts auprès des tribunaux ne permettent pas de répondre à cette question. Ce qui est sûr est que cela ouvrira un autre chapitre dans une histoire qui dure depuis les années 50.

Une amitié qui tourne au vinaigre
En effet, pour comprendre le feuilleton Gaouar, il faut remonter à la source de l'histoire. Au milieu des années 50, un jeune Algérien nommé Mustapha Gaouar débarque à Oujda et lance une petite affaire. La capitale de l'Oriental se révèle trop petite pour ses ambitions. Cap sur Casablanca pour y racheter la marque de café Toraf et les cafés Mundial. Mais même Casablanca, en plein essor, ne lui suffisait plus. L'héritier du savoir-faire de maîtres torréfacteurs vise le marché régional, le Maghreb notamment. Cette ambition ne sera jamais atteinte. Pour cause, Mustapha Gaouar est secoué par une crise de diabète. Il prend conscience que sa santé ne lui permet plus de se consacrer complètement aux affaires. Deux des ses amis de l'époque, Saâd Kettani (groupe Wafa) et Omar Berrada, expert comptable de métier, en profitent pour lui proposer une association. Il s'agit d'opérer un désengagement de la part de Gaouar pour intégrer ses deux compagnons en tant qu'actionnaires dans les affaires qu'il a développées, surtout Café Annasr, spécialisée dans la torréfaction et Promocaf pour le négoce de café, toutes les deux à leur apogée. L'un de ses deux amis n'est autre que son actuel détracteur. Omar Berrada, qui a acheté plus tard la part de Saâd Kettani, pour se retrouver maître à bord. Le comble est que son management se révèle défaillant. Les deux sociétés commencent à perdre de l'argent, alors qu'elles ne faisaient qu'en gagner avant qu'il n'y pose les pieds. Mustapha Gaouar, se rendant compte de la situation, tente de trouver une solution à l'amiable pour chasser le diable. Ce faisant, il cumule les erreurs. La première est d'avoir proposé un partage des activités entre lui et Omar Berrada : la torréfaction pour ce dernier et le négoce de café pour lui. La deuxième erreur est qu'il a lié son sort à celui de son détracteur. En effet, Gaouar a imposé une obligation d'approvisionnement au profit de Promocaf. Cette clause n'a pas été respectée durant les trois années qui ont suivi l'accord établi en 1982. Voyant que son ancien ami lui tourne le dos, Gaouar décide de violer l'accord en reprenant la torréfaction. Berrada ne lui en laisse pas le temps. Faisant intervenir ses appuis, il épingle l'Algérien en lui intentant un procès. Cela leur a coûté une semaine de prison, à lui et à deux de ses fils, suite à un jugement pénal qui n'a ni queue ni tête. Pour sortir de prison, les Gaouar acceptent un compromis. Une convention présentée par Omar Berrada a été signée. La clause la plus importante concerne l'interdiction d'exercer dans le café pour la famille Gaouar et ses descendants. Tout espoir de rebondir est ainsi évaporé.

Le retour de l'heritier
Au milieu des années 90, Farid Gaouar, héritant de la détermination de son père, décide de rouvrir le dossier. Il décortique la convention et y trouve une clause portant sur l'arbitrage. Il l'active et obtient gain de cause. L'arbitre désigné précise que l'interdiction d'exercer "viole les droits de l'homme qui ouvre le champ commercial à toutes les personnes". Il met le doigt sur une anomalie juridique. Selon la doctrine et la jurisprudence, toute clause de non concurrence doit être limitée dans le temps et dans l'espace. Or, celle de la convention de Berrada s'étend même aux descendants. Cette décision va bouleverser la donne. La sentence arbitrale a été confirmée par la Cour d'appel de Casablanca le 22 avril 1999 et la Cour suprême en janvier 2002. Elle ouvre par là même la possibilité de demander réparation sur ces années d'interdiction. C'est ainsi que la famille Gaouar a saisi le tribunal de commerce de Casablanca le 7 octobre 2002 pour demander réparation. Entre temps, Omar Berrada cède la société Café Ennasr à la multinationale américaine Kraft Food contre plus de 300 millions de dirhams. Cette dernière se trouve du coup partie prenante dans le contentieux. Gardant un mutisme total au sujet de cette affaire, Kraft Foods Maroc (KFM) se trouve rattachée à un contentieux dont elle n'est pas la cause directe. Ce qui promet une belle bataille judiciaire entre elle et Omar Berrada, qui lui a cédé l'affaire. Surtout si la famille Gaouar obtient définitivement l'interdiction d'exploiter son nom pour commercialiser la marque portant le même nom. L'audience de septembre ne sera finalement qu'un épisode dans un feuilleton nommé Gaouar.

 
 
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