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Enquête. Massacre à Taroudant

A Taroudant, Par Chadwane Bensalmia

Enquête. Massacre à Taroudant

Le Dr Louahlia (au centre),
lors de la séance d'autopsie,
au centre médico-légal
de Casablanca (AIC Press)
Huit cadavres et un serial killer. Il tue des adolescents avant de les découper et de les enterrer. L’enquête avance dans l’incertitude, mais deux pistes sont privilégiées : un crime sexuel sadique ou un rituel de sorcellerie.


L’effroi et la stupeur. C’est désormais le lot quotidien des habitants de Taroudant depuis la sinistre découverte policière du 20 août dernier. Stupeur à laquelle la police judiciaire n’a pas échappé. La criminalité prend une nouvelle forme, jusque-là inconnue dans les anales du crime au Maroc. Près de quinze
jours après la sinistre trouvaille, l’équipe mixte PJ, RG et DGST, semble encore avancer à tâtons.
Les huit corps ont été retrouvés sur la rive du Oued El Ouaar au niveau de Bab Khmiss, l’une des cinq portes de la ville de Taroudant. Séparés en deux lots, cinq des cadavres, qui n’étaient plus qu’un tas d’ossements, avaient été déposés en bordure de la route. À l’endroit même où, tous les jours, des moniteurs d’auto-école donnent des cours de conduite. Un site très fréquenté et où le colis du meurtrier ne pouvait certainement pas passer inaperçu.
Les trois autres, dont la mort est plus récente, vu leur niveau de décomposition, ont été découpés en morceaux et placés dans des sacs en plastique 500 mètres plus loin, dans une des cavités qui forment les bords de l'oued.

Les victimes de la tuerie
Le rapport d’autopsie du Dr Saïd Louahlia, directeur de l’institut médico-légal de Casablanca, a révélé quelques premiers éléments sur les victimes. Les huit cadavres sont ceux d’adolescents, de sexe masculin et âgés entre 10 et 15 ans. Leur mort remonte pour la plus récente à 6 mois et à 4 ans pour la plus ancienne. Du reste, l’état de décomposition avancé a rendu impossible jusqu'à présent leur identification. Les analyses ADN du laboratoire scientifique sont d’ailleurs vivement attendues par les enquêteurs pour y répondre.
En attendant, une recherche dans les avis de disparition a permis un début de précision quant à l’origine des victimes. Quatre cas de disparition dans la ville de Taroudant correspondent au profil établi par l’autopsie, à savoir la fourchette d’âge, le sexe et la taille. Et deux familles de la ville ont reconnu les vêtements de leurs enfants sur les cadavres. Mais encore une fois, aucune certitude ne peut être avancée tant que les résultats des tests ADN ne sont pas disponibles. Les quatre autres ensembles d'ossements appartiendraient, quant à eux, à des enfants des villages de la région.

Les éléments de l’enquête
Aucun élément ne peut pour l'instant orienter les enquêteurs. Les cadavres sont méconnaissables. Aucune empreinte n’a pu être prélevée sur les lieux ni sur aucun des sacs en plastiques et encore moins sur les victimes. Quant à une éventuelle analyse ADN, l’expertise marocaine en matière n’est pas des meilleures. D’autant plus qu’il est question dans le cas présent d’une analyse des os, autrement plus compliquée que celle de la peau ou des cheveux.
Un bout de papier retrouvé près des victimes et sur le lequel on pouvait lire "Je jure au nom de Dieu que je me vengerai" a ouvert une piste. Mais l’analyse de la lettre par le laboratoire scientifique n’a abouti à aucun résultat. Reste une chance : les traces de terre trouvées sur les ossements peuvent aider à délimiter le champ de recherche. Ces traces incitent à conclure que les victimes avaient été inhumées avant d’être déterrées. Une analyse chimique permettra probablement de définir la région de provenance de la terre. Et partant, rapprochera la police de l’assassin.
En définitive, les vêtements retrouvés sur certains cadavres font également partie du lot de matières remises à la police scientifique, sans pour autant prêter à plus d’optimisme.

Les pistes suivies
"À ce jour, nous ne pouvons écarter aucune piste", affirme le chef de la police judiciaire de Taroudant. Précaution oblige. Vengeance ? Crime sexuel ? Réseau de pédophilie ? Trafic d’organes ? Rituel de sorcellerie ? Aucune éventualité n’est négligée. Et l’enquête avance à petits pas. La thèse de la vengeance, sans avoir été totalement écartée, n’est pas privilégiée par les enquêteurs, faute de cohérence. "Il n’existe aucune relation entre les huit victimes, ni entre celles-ci et l’auteur du crime", affirme le Dr Louahlia. La fameuse lettre ne serait, dans le meilleur des cas, qu’une tentative de brouiller les pistes. La thèse du trafic d’organes est à son tour aussi peu fiable que la précédente. Le légiste est d’ailleurs catégorique là-dessus. Place au réseau de pédophilie. Le modus operandi laisse croire que l’assassin est une seule et unique personne. "C’est un crime, une exécution sommaire. Il s’agit d’un tueur en série". Les conclusions du Dr Saïd Louahlia se veulent définitives. Quatre éléments de preuve ont orienté l’avis du légiste, profiler de formation. Les victimes sont toutes de sexe masculin. Leur âge se situe dans la même fourchette. Le mode opératoire est le même. Le tueur a agi en trois temps à chaque fois, dans le même ordre et de la même manière. D’abord, il tue ses victimes, ensuite ils les découpe selon le même processus, puis il les enterre. Finalement, les victimes ont été assassinées et enterrées à des dates différentes. L’hypothèse du criminel sadique trouve sa place. Elle est d’ailleurs confortée par les traces de violence présentes sur les victimes.
Mais la logique scientifique est rattrapée par une toute autre possibilité, celle d’une exécution rituelle. Nous voilà au cœur des rites de sacrifice chez les chasseurs de trésors. Ces pratiques d'un autre temps consistent à donner en offrande des jeunes garçons de moins de 18 ans et qui présentent une caractéristique anatomique dite de "Zouhri" (une des lignes de la main est très profonde et tient d’un bout à l’autre de la paume chez ces personnes). Une piste sérieusement creusée par les enquêteurs. Des familles de disparus de Taroudant ont donc été interrogées sur la question. "La majorité des familles que l’on a vu n’avaient même pas connaissance de ce rituel. Seule l’une d’entre elles a avancé avoir remarqué cette caractéristique chez leur fils, mais ils ne semblaient pas en être sûrs", poursuit le chef de la PJ de Taroudant. Le dénouement est encore lointain. Et la police continue à tâtonner dans l’espoir d’une analyse ADN probante. Mais l’un dans l’autre, ce sont les deux pistes qui restent favorites, celle du criminel sexuel sadique et celle de l’exécution rituelle.
Quelle que soit la piste retenue, les questions qui demeurent pour l'instant sans réponse sont : pourquoi l’auteur du crime a-t-il choisi de déterrer les cadavres aujourd’hui pour, ensuite, les placer dans un endroit public ? Et pourquoi les avoir séparés en deux lots distincts ?

 
 
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