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N° 141
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Le prince des croyants n’a pas pris une ride

(Photo AFP)
Le livre culte de John Waterbury sur la relation de la monarchie marocaine avec l’élite politique (partisane, en particulier) n’a pas pris une ride. Écrit en anglais en 1969, traduit et annoté en français en 1975, puis en arabe, en catimini, en 1980, le voilà mis à la disposition des arabophones en toute transparence. Ayant choisi initialement de rester anonymes, les trois traducteurs marocains, l’homme de lettres et militant du 23 mars, Abdelghani Abou Al Azm, l’historien Abdelahad Sebti et le sociologue Abdellatif Felk, avaient sollicité le rédacteur en chef d’Afrique Asie, Majid Naama, pour leur servir de couverture et ont reçu le soutien financier du militant et mécène, Abdelghani
Boucetta, aujourd’hui décédé. Ce qui a changé depuis est qu’il devient possible d’afficher son nom sur la couverture d’un livre officiellement mal aimé. Pour le reste, la thèse de cet excellent anthropologue, venu au Maroc par accident, résiste au temps. Sa théorie de la ségmentarité montre comment le Palais domestique les partis, comment ces derniers singent le Palais, comment les lignages familiaux comptent dans l’affaire et puis comment la rareté des ressources rend la servitude par le Makhzen plus forte et l’asservissement de l’élite plus ancré. Après coup, Waterbury a reconnu avoir minimisé le rôle de l’armée, faute de pouvoir infiltrer cet univers au temps trouble d’Oufkir, comme il a rappelé que les insurrections avaient plus valeur de "moments exceptionnels" que d’état d’esprit. La preuve, tout baigne comme avant et la continuité est assurée dans les règles de l’art. Les lecteurs ne sont pas dupes. Les 3000 exemplaires édités en juillet sont quasiment épuisés. "Amir Al Mouminine" (titre en arabe) vend à tous les coups.

Éd. Al Ghani, 80 DH



L’historien tisserand

Après l’excellent Ahmed Toufiq, un autre historien, tout aussi reconnu, Mohamed Kenbib, plonge, pour une première surprenante, dans les méandres psychologiques du roman. Dans Les fumées de la gloire, il a l’allure d’un tisserand, habile et patient, suivant à la trace deux parcours parallèles qui finissent par se croiser. Le premier est celui d’Abdelali, le bourgeois fassi, qui a frôlé mai 68 à Strasbourg, qui se délecte de son succès professionnel, dont la vie de couple avec Marie-Chantal se délite une fois sa stérilité confirmée, qui rumine ses échecs amoureux sans parvenir à les confesser. Le second est celui de Chama, une femme qui a eu une enfance moins comblée à Marrakech, qui a longtemps traîné le complexe de sa petite poitrine, qui s’est épanouie hors des frontières, est revenue avec une passion du théâtre et une érudition russophile avancée, et repêche Abdelali de sa déperdition. Écrit en chapitres alternés, avec un goût prononcé pour le lyrisme et la force de Goethe ou encore la justesse et le verbe de Voltaire, le roman dévoile le talent d’un auteur qui a beaucoup de retenue et un penchant pour les petites histoires, intimes, sublimées qui jalonnent le cours d’une vie.

Les fumées de la gloire, Mohamed Kenbib, éd. Porte d’Anfa (85 DH)

 
 
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