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France-Monde arabe. Les dessous d'une lune de miel
Reportage. Maroc-Algérie, La frontière de la discorde
Enquête. Voyage au cœur d'Al Jazeera
N° 141
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

France-Monde arabe. Les dessous d'une lune de miel
Reportage. Maroc-Algérie, La frontière de la discorde
Enquête. Voyage au cœur d'Al Jazeera

Par Laetitia Grotti

France-Monde arabe. Les dessous d'une lune de miel

Les Arabes et les musulmans
de France se sont unanimement
rangés derrière l’État (Photo AFP)
Pourquoi ce soutien unanime des dirigeants et religieux arabo-musulmans envers deux ressortissants français ? Parce que Paris était contre la guerre en Irak ? Sans doute. Mais il y a autre chose…


Si les ravisseurs des deux journalistes français, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, avaient pu s’attendre à la vague de réprobation que leur acte a soulevé, il est fort probable qu’ils auraient renoncé à cet enlèvement ou, du moins, qu’ils auraient formulé des revendications plus modestes, histoire de sauver la face.
L’Armée Islamique en Irak (AII), en proposant l’échange des deux otages contre un renoncement de la France à la loi interdisant le port du voile (ou de tout signe religieux trop visible) dans les écoles publiques, s’était-elle imaginé
déclencher une guerre politique qui aurait vu l’ensemble du monde musulman se ranger derrière elle ? Si tel fut le cas, ses calculs se sont avérés pour le moins erronés. En effet, jamais, depuis que les milices armées engagées dans la guérilla contre l’occupant ont commencé à enlever puis tuer des otages, une telle vague d’indignation n’était apparue aussi clairement. Pour Christian Chesnot et Georges Malbrunot, aucune hésitation, aucun atermoiement, mais une condamnation unanime d’un rapt visant deux ressortissants d’un pays présumé "ami".
D’ailleurs, longtemps l’Élysée et le Quai d’Orsay voulurent croire que le désaveu obstiné de l’aventure militaire américano-britannique, le plaidoyer en faveur du primat onusien, puis les critiques récurrentes des ambiguïtés du transfert de souveraineté au nouvel exécutif local assureraient à la France la sympathie durable du monde arabo-musulman, tout en lui épargnant les épreuves infligées aux alliés de Washington. Si l’affaire des otages prouve aujourd’hui que le passeport français n’est plus ce sauf-conduit tant prisé des journalistes occidentaux en Irak, elle a dans le même temps démontré la sollicitude des Arabes et des musulmans envers la France.
L’Hexagone aurait-il jamais pu s’attendre au soutien, pour sa politique envers l’islam et les Arabes, de religieux comme le cheikh Youssef el-Qaradawi ou Mohamed Hussein Fadlallah (l’un des dirigeants du Hezbollah), du guide du mouvement des Frères Musulmans ou des conseil des ouléma musulmans en Irak, ainsi que de dizaines d’éminents religieux ? C’est-à-dire ceux-là même qui s’étaient opposés avec vigueur il y a quelques mois à la loi française interdisant le port de tout signe religieux, dont le voile. Paris pensait-il avoir un jour le soutien du Hamas et de l’organisation du Jihad islamique palestinien, tous deux reconnaissants de sa position concernant la cause palestinienne, et ce, malgré le fait que la France les a inscrites sur la liste des organisations terroristes ? Comment se fait-il qu’aucune de ces instances n’ait bougé le petit doigt lorsqu'un diplomate égyptien à Bagdad, des citoyens jordaniens ou un journaliste britannique ont été enlevés ?

Stratégies autour de la Doxa...
Pour beaucoup d’observateurs dont Bruno Étienne, directeur de l’Observatoire du religieux à l’Institut d’études politiques d’Aix en Provence, il ne fait aucun doute que la position française lors du déclenchement de la guerre en Irak et sa politique "arabe" en général ont joué pour elle. Il n’en demeure pas moins, pour ce spécialiste de l’islam, que chacun de ces groupes développe sa propre stratégie. "Il ne faut pas confondre les hauts parleurs et la masse des individus". Pour lui, "on assiste actuellement à une concurrence entre 5 ou 6 groupes doctrinaux pour dire ce qu’est le vrai islam (la Doxa), à la fois des groupes situés géographiquement - Pakistan, Indonésie ou Arabie Saoudite - mais aussi des groupes internationaux qui traversent des positions géographiques comme les Frères Musulmans ou le Tabligh. Ils sont donc en concurrence pour dire ce qu’est le vrai islam, mais aussi pour avoir la position hégémonique dans chaque pays". Ainsi, ramenée au contexte irakien, la fatwa émise par le cheikh Obeïda, chef du conseil des ouléma d’Irak, trouve une autre lecture : ce cheikh est non seulement en concurrence avec des chefs de tribus de son clan (3 grands groupes sunnites), mais le conseil qu’il dirige n’a qu’une faible légitimité auprès des Irakiens, du fait de sa collaboration avec le parti Baas à l’époque de Saddam.
Mais au-delà des arrière-pensées stratégiques développées par les groupes radicaux de la région, c’est assurément de l’intérieur du territoire français qu’est venue la plus surprenante des prises de position.

Naissance d’un islam gallican
Les Arabes et les musulmans vivant en France et désormais porteurs de la nationalité française se sont unanimement rangés derrière l’État. "Entendre les jeunes filles voilées dire qu’elles étaient républicaines et rappeler que la loi sur la laïcité était une affaire franco-francaise a beaucoup marqué les esprits", explique Bruno Étienne. Car, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’on revient de loin. Rappelons qu’au début de l’été, l’UOIF (Union des organisations islamiques de France, deuxième force représentée au Conseil français du culte musulman, CFCM) appelait dans sa "lettre aux musulmans de France", les élèves féminines de cette obédience à se présenter en septembre dans les écoles, collèges et lycées "dans la tenue qu’elles auront choisie". Autant dire que la rentrée s’annonçait musclée ! Il n’en sera finalement rien, les événements ayant contraint l’UOIF à la modération, aux risques de paraître soutenir les revendications terroristes. "Maintenant qu’elle est votée, la loi doit être respectée", affirmait ainsi son président lors de la manifestation du 31 août. Une première pour Bruno Étienne, qui n’hésite pas à parler d’actes fondant un "islam gallican". Mais à l’intérieur de cet islam qui, pour le républicain qu’il est, ne se coupe pas pour autant de la Oumma, que de luttes d’influence et de pouvoir ! D’autant que la France s’apprête à vivre, dans quelques mois seulement, ces premières vraies élections à la tête du culte musulman. Et l’UOIF, que l’on disait infréquentable pour cause de proximité, voire de filiation avec l’une des 5 composantes des Frères musulmans, semble poursuivre une stratégie payante. En envoyant, par exemple, son très médiatique n°2, Fouad Allaoui, avec la délégation du CFCM à Bagdad, demander la libération des otages. Non sans que des débats "sanglants", selon les dires d’une source interne à cette instance, aient prévalu aux choix des partants.
Pour Bruno Étienne, quoi qu’il en soit de la bonne foi des uns et des stratégies des autres, "c’est le bouillonnement que cache cet unanimisme de façade qui est intéressant, la pluralité du débat qu’on lit dans la presse arabe, le fait que nombre de musulmans disent qu’il faut revoir les dogmes, tout cela est signe de changement".



Voile. Où en est la loi ?

Comme prévu, la loi du 15 mars sur la laïcité a fait sa rentrée en France le 2 septembre. Désormais, "le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse" est banni des établissements publics. Avant l’affaire des otages, "nous nous attendions à une centaine de cas litigieux", explique Bruno Étienne, directeur de l'Observatoire du religieux à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. "En fait, nous en avons recensés près de 70, dont seuls 14 ou 15 paraissent, à ce jour, insolubles".

 
 
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