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Par Laetitia Grotti
France-Monde arabe. Les dessous d'une lune de miel
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Les Arabes et les musulmans
de France se sont unanimement
rangés derrière lÉtat (Photo AFP)
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Pourquoi ce soutien unanime des dirigeants et religieux arabo-musulmans envers deux ressortissants français ? Parce que Paris était contre la guerre en Irak ? Sans doute. Mais il y a autre chose
Si les ravisseurs des deux journalistes français, Christian Chesnot et Georges Malbrunot, avaient pu sattendre à la vague de réprobation que leur acte a soulevé, il est fort probable quils auraient renoncé à cet enlèvement ou, du moins, quils auraient formulé des revendications plus modestes, histoire de sauver la face.
LArmée Islamique en Irak (AII), en proposant léchange des deux otages contre un renoncement de la France à la loi interdisant le port du voile (ou de tout signe religieux trop visible) dans les écoles publiques, sétait-elle imaginé |
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déclencher une guerre politique qui aurait vu lensemble du monde musulman se ranger derrière elle ? Si tel fut le cas, ses calculs se sont avérés pour le moins erronés. En effet, jamais, depuis que les milices armées engagées dans la guérilla contre loccupant ont commencé à enlever puis tuer des otages, une telle vague dindignation nétait apparue aussi clairement. Pour Christian Chesnot et Georges Malbrunot, aucune hésitation, aucun atermoiement, mais une condamnation unanime dun rapt visant deux ressortissants dun pays présumé "ami".
Dailleurs, longtemps lÉlysée et le Quai dOrsay voulurent croire que le désaveu obstiné de laventure militaire américano-britannique, le plaidoyer en faveur du primat onusien, puis les critiques récurrentes des ambiguïtés du transfert de souveraineté au nouvel exécutif local assureraient à la France la sympathie durable du monde arabo-musulman, tout en lui épargnant les épreuves infligées aux alliés de Washington. Si laffaire des otages prouve aujourdhui que le passeport français nest plus ce sauf-conduit tant prisé des journalistes occidentaux en Irak, elle a dans le même temps démontré la sollicitude des Arabes et des musulmans envers la France.
LHexagone aurait-il jamais pu sattendre au soutien, pour sa politique envers lislam et les Arabes, de religieux comme le cheikh Youssef el-Qaradawi ou Mohamed Hussein Fadlallah (lun des dirigeants du Hezbollah), du guide du mouvement des Frères Musulmans ou des conseil des ouléma musulmans en Irak, ainsi que de dizaines déminents religieux ? Cest-à-dire ceux-là même qui sétaient opposés avec vigueur il y a quelques mois à la loi française interdisant le port de tout signe religieux, dont le voile. Paris pensait-il avoir un jour le soutien du Hamas et de lorganisation du Jihad islamique palestinien, tous deux reconnaissants de sa position concernant la cause palestinienne, et ce, malgré le fait que la France les a inscrites sur la liste des organisations terroristes ? Comment se fait-il quaucune de ces instances nait bougé le petit doigt lorsqu'un diplomate égyptien à Bagdad, des citoyens jordaniens ou un journaliste britannique ont été enlevés ?
Stratégies autour de la Doxa...
Pour beaucoup dobservateurs dont Bruno Étienne, directeur de lObservatoire du religieux à lInstitut détudes politiques dAix en Provence, il ne fait aucun doute que la position française lors du déclenchement de la guerre en Irak et sa politique "arabe" en général ont joué pour elle. Il nen demeure pas moins, pour ce spécialiste de lislam, que chacun de ces groupes développe sa propre stratégie. "Il ne faut pas confondre les hauts parleurs et la masse des individus". Pour lui, "on assiste actuellement à une concurrence entre 5 ou 6 groupes doctrinaux pour dire ce quest le vrai islam (la Doxa), à la fois des groupes situés géographiquement - Pakistan, Indonésie ou Arabie Saoudite - mais aussi des groupes internationaux qui traversent des positions géographiques comme les Frères Musulmans ou le Tabligh. Ils sont donc en concurrence pour dire ce quest le vrai islam, mais aussi pour avoir la position hégémonique dans chaque pays". Ainsi, ramenée au contexte irakien, la fatwa émise par le cheikh Obeïda, chef du conseil des ouléma dIrak, trouve une autre lecture : ce cheikh est non seulement en concurrence avec des chefs de tribus de son clan (3 grands groupes sunnites), mais le conseil quil dirige na quune faible légitimité auprès des Irakiens, du fait de sa collaboration avec le parti Baas à lépoque de Saddam.
Mais au-delà des arrière-pensées stratégiques développées par les groupes radicaux de la région, cest assurément de lintérieur du territoire français quest venue la plus surprenante des prises de position.
Naissance dun islam gallican
Les Arabes et les musulmans vivant en France et désormais porteurs de la nationalité française se sont unanimement rangés derrière lÉtat. "Entendre les jeunes filles voilées dire quelles étaient républicaines et rappeler que la loi sur la laïcité était une affaire franco-francaise a beaucoup marqué les esprits", explique Bruno Étienne. Car, le moins que lon puisse dire, cest quon revient de loin. Rappelons quau début de lété, lUOIF (Union des organisations islamiques de France, deuxième force représentée au Conseil français du culte musulman, CFCM) appelait dans sa "lettre aux musulmans de France", les élèves féminines de cette obédience à se présenter en septembre dans les écoles, collèges et lycées "dans la tenue quelles auront choisie". Autant dire que la rentrée sannonçait musclée ! Il nen sera finalement rien, les événements ayant contraint lUOIF à la modération, aux risques de paraître soutenir les revendications terroristes. "Maintenant quelle est votée, la loi doit être respectée", affirmait ainsi son président lors de la manifestation du 31 août. Une première pour Bruno Étienne, qui nhésite pas à parler dactes fondant un "islam gallican". Mais à lintérieur de cet islam qui, pour le républicain quil est, ne se coupe pas pour autant de la Oumma, que de luttes dinfluence et de pouvoir ! Dautant que la France sapprête à vivre, dans quelques mois seulement, ces premières vraies élections à la tête du culte musulman. Et lUOIF, que lon disait infréquentable pour cause de proximité, voire de filiation avec lune des 5 composantes des Frères musulmans, semble poursuivre une stratégie payante. En envoyant, par exemple, son très médiatique n°2, Fouad Allaoui, avec la délégation du CFCM à Bagdad, demander la libération des otages. Non sans que des débats "sanglants", selon les dires dune source interne à cette instance, aient prévalu aux choix des partants.
Pour Bruno Étienne, quoi quil en soit de la bonne foi des uns et des stratégies des autres, "cest le bouillonnement que cache cet unanimisme de façade qui est intéressant, la pluralité du débat quon lit dans la presse arabe, le fait que nombre de musulmans disent quil faut revoir les dogmes, tout cela est signe de changement". |
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Voile. Où en est la loi ?
Comme prévu, la loi du 15 mars sur la laïcité a fait sa rentrée en France le 2 septembre. Désormais, "le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse" est banni des établissements publics. Avant laffaire des otages, "nous nous attendions à une centaine de cas litigieux", explique Bruno Étienne, directeur de l'Observatoire du religieux à l'Institut d'études politiques d'Aix-en-Provence. "En fait, nous en avons recensés près de 70, dont seuls 14 ou 15 paraissent, à ce jour, insolubles". |
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