Cest que le pouvoir, chez nous, ne veut pas être respecté. Il veut être craint, ce qui est très différent.
Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque
ça fait huit mois quil attend ça, Zakaria Boualem, le match Maroc-Tunisie ! Il achète sans hésiter un ticket à 50 dirhams quil paye, par un des mystères de notre économie, 53 dirhams dans un point de vente des plus officiels, et se rend à Rabat, à la fois heureux et anxieux, (un feeling indescriptible que seul les vrais talibans du foot peuvent comprendre). Il arrive au stade à 15 heures, cest à dire quatre heures et demi avant le match. Il est inutile de décrire quel type de brimades diverses un honnête homme comme le Guercifi doit traverser avant de rejoindre sa place. Cest inutile parce quon connaît ces épreuves, quelle ne sont même pas drôles, et quon sait très bien quon peut les décrire tous les jours sans que rien ne change.
Bref, il est donc installé, et il lui reste quatre heures à tirer, sans même une bouteille deau pour se rafraîchir (confisquée à lentrée !). Et là, en attendant Zaïri et ses potes, il a tout le loisir de méditer sur sa situation. Il se pose la question suivante : au nom de quoi peut-on demander à un homme innocent de se pointer quatre heures avant le début dun match ? Un homme qui a acheté un ticket, payé au prix fort plus trois dirhams
Au nom de quoi peut-on forcer quelquun à rester planté quatre heures sans boire ni manger ?
Zakaria Boualem, lui sait pourquoi il est venu tôt : pour trouver une place, tout |
|
simplement. Un représentant de lordre public répondrait que cest une question dorganisation, et que les Marocains sont des veaux quil faut parquer tôt, de peur quils ne sexcitent à la dernière minute. Pourtant, la foule qui entoure Zakaria Boualem na rien dun troupeau de hooligans. Non, rien que des braves gens qui veulent voir un bon match et estiment à raison quun ticket payé 53 dirhams ne représente pas une garantie suffisante pour être certain dy assister. Zakaria Boualem se souvient être venu en 1986 à Rabat pour un match des Lions. À lépoque, on achetait les tickets par tribune : dès le guichet, on savait par quelle porte il fallait entrer. En 2004, ce semblant dorganisation a disparu. Régresserions-nous ?
Perdu dans ses pensées, Zakaria Boualem observe le ballet des forces de lordre, hystérique comme il se doit, et comprend que ce bordel nest pas inévitable. Il est au contraire voulu et parfaitement organisé. Cest que le pouvoir, chez nous, ne veut pas être respecté. Il veut être craint, ce qui est très différent. Et pour cela, il faut une dose darbitraire, un soupçon dabsurde, qui fait que tous les Zakaria Boualem du pays surveillent leurs flancs, même sils nont rien à se reprocher. Cest une application locale de la théorie du pouvoir expliquée dans le Parrain II. Voilà pourquoi, même avec un ticket et des sièges numérotés, on doit se pointer quatre heures avant, et considérer comme une chance le fait de pouvoir voir un match pour lequel on a payé 50 balles, plus 3 DH.
À la gauche de Zakaria Boualem, un élégant jeune homme, debout, hurle de tout son cur des insultes à lintention des supporters tunisiens. Il évoque, dans un langage des plus chatoyants, leur sexualité, leurs mères, et la sexualité de leurs mères. Il estime que les 53 dirhams quil a payé lui donnent ce droit. Un policier lattire près de lui, lui passe la main autour de lépaule, et lui murmure quelque chose au creux de loreille. De loin, on dirait deux vieux amis. Il regagne sa place, avant de se remettre à aboyer à lattention des Tunisiens de nouvelles insultes toujours sur le même thème. Son pote, installé à plusieurs rangées de là, lui demande : "Ehhh, Hmida, quest-ce quil ta dit le flic ?". Hmida interrompt sa litanie : "Khouya, le flic il ma dit que les Tunisiens, cest des fils de
, quil est daccord avec ça, et que tout le monde le sait. Alors avec des fils de
pareils, il faut être classe et les traiter respectueusement
Mais moi je peux pas, a khouya". Dix mètres plus bas, le policier, choqué de voir ses propos étalés au grand jour, brandit sa matraque et vient castagner consciencieusement Hmida. Cest léchec du nouveau concept de lautorité - une notion mal comprise des deux côtés... À suivre... |