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N° 141
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Réda Allali

C’est que le pouvoir, chez nous, ne veut pas être respecté. Il veut être craint, ce qui est très différent.

Nom : Boualem
Prénom : Zakaria
Né en 1976 à Guercif
Signe particulier : Marocain à tendance paranoïaque



ça fait huit mois qu’il attend ça, Zakaria Boualem, le match Maroc-Tunisie ! Il achète sans hésiter un ticket à 50 dirhams qu’il paye, par un des mystères de notre économie, 53 dirhams dans un point de vente des plus officiels, et se rend à Rabat, à la fois heureux et anxieux, (un feeling indescriptible que seul les vrais talibans du foot peuvent comprendre). Il arrive au stade à 15 heures, c’est à dire quatre heures et demi avant le match. Il est inutile de décrire quel type de brimades diverses un honnête homme comme le Guercifi doit traverser avant de rejoindre sa place. C’est inutile parce qu’on connaît ces épreuves, qu’elle ne sont même pas drôles, et qu’on sait très bien qu’on peut les décrire tous les jours sans que rien ne change.
Bref, il est donc installé, et il lui reste quatre heures à tirer, sans même une bouteille d’eau pour se rafraîchir (confisquée à l’entrée !). Et là, en attendant Zaïri et ses potes, il a tout le loisir de méditer sur sa situation. Il se pose la question suivante : au nom de quoi peut-on demander à un homme innocent de se pointer quatre heures avant le début d’un match ? Un homme qui a acheté un ticket, payé au prix fort plus trois dirhams… Au nom de quoi peut-on forcer quelqu’un à rester planté quatre heures sans boire ni manger ?… Zakaria Boualem, lui sait pourquoi il est venu tôt : pour trouver une place, tout
simplement. Un représentant de l’ordre public répondrait que c’est une question d’organisation, et que les Marocains sont des veaux qu’il faut parquer tôt, de peur qu’ils ne s’excitent à la dernière minute. Pourtant, la foule qui entoure Zakaria Boualem n’a rien d’un troupeau de hooligans. Non, rien que des braves gens qui veulent voir un bon match et estiment à raison qu’un ticket payé 53 dirhams ne représente pas une garantie suffisante pour être certain d’y assister. Zakaria Boualem se souvient être venu en 1986 à Rabat pour un match des Lions. À l’époque, on achetait les tickets par tribune : dès le guichet, on savait par quelle porte il fallait entrer. En 2004, ce semblant d’organisation a disparu. Régresserions-nous ?
Perdu dans ses pensées, Zakaria Boualem observe le ballet des forces de l’ordre, hystérique comme il se doit, et comprend que ce bordel n’est pas inévitable. Il est au contraire voulu et parfaitement organisé. C’est que le pouvoir, chez nous, ne veut pas être respecté. Il veut être craint, ce qui est très différent. Et pour cela, il faut une dose d’arbitraire, un soupçon d’absurde, qui fait que tous les Zakaria Boualem du pays surveillent leurs flancs, même s’ils n’ont rien à se reprocher. C’est une application locale de la théorie du pouvoir expliquée dans le Parrain II. Voilà pourquoi, même avec un ticket et des sièges numérotés, on doit se pointer quatre heures avant, et considérer comme une chance le fait de pouvoir voir un match pour lequel on a payé 50 balles, plus 3 DH.
À la gauche de Zakaria Boualem, un élégant jeune homme, debout, hurle de tout son cœur des insultes à l’intention des supporters tunisiens. Il évoque, dans un langage des plus chatoyants, leur sexualité, leurs mères, et la sexualité de leurs mères. Il estime que les 53 dirhams qu’il a payé lui donnent ce droit. Un policier l’attire près de lui, lui passe la main autour de l’épaule, et lui murmure quelque chose au creux de l’oreille. De loin, on dirait deux vieux amis. Il regagne sa place, avant de se remettre à aboyer à l’attention des Tunisiens de nouvelles insultes toujours sur le même thème. Son pote, installé à plusieurs rangées de là, lui demande : "Ehhh, Hmida, qu’est-ce qu’il t’a dit le flic ?". Hmida interrompt sa litanie : "Khouya, le flic il m’a dit que les Tunisiens, c’est des fils de…, qu’il est d’accord avec ça, et que tout le monde le sait. Alors avec des fils de… pareils, il faut être classe et les traiter respectueusement… Mais moi je peux pas, a khouya". Dix mètres plus bas, le policier, choqué de voir ses propos étalés au grand jour, brandit sa matraque et vient castagner consciencieusement Hmida. C’est l’échec du nouveau concept de l’autorité - une notion mal comprise des deux côtés... À suivre...

 
 
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