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N° 142
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Les héritiers de la jahiliya
(Voilà l’origine de la politique, chez les Arabes : Le verbe. Le discours. Le bla-bla, la parlotte !)

Il y a quelques semaines, le Parlement a été le théâtre d’un évènement rare : une grève des députés. Ils refusaient de siéger parce que… la télévision ne les filmait pas ! L’argument valait le détour : il s’agissait de défendre le "droit des citoyens" à suivre l’intégralité des débats. Sans blague ?! Déjà que personne ne regarde la RTM, alors les débats parlementaires sur la RTM, un mercredi après-midi… N’empêche que la séance n’a repris qu’une fois retransmise par la première chaîne. Et là, les députés ont fait assaut d’éloquence, ils se sont surpassés.
Creusons au-delà de la vanité. Et tâchons de comprendre. Le premier forum politique de l’histoire des Arabes, l’ancêtre de tous leurs hémicycles, c’est Souq Okad. Okad était le nom d’une petite bourgade d’Arabie, florissante pendant la jahiliya, période anté-islamique. Une fois l’an, à l’occasion du grand Souq, les tribus, en guerre le reste du temps, déclaraient le cessez-le feu et se retrouvaient à Okad, pour s’affronter… par le verbe. Chaque tribu présentait son champion de la rhétorique, et les champions déclamaient à tour de rôle les vers les plus vertigineux, les pamphlets les plus vibrants, les odes les plus lyriques. La tribu du vainqueur était auréolée d’une immense gloire, supérieure en nature à toutes les gloires conquises sur les champs de bataille.
Voilà l’origine de la politique, chez les Arabes : le verbe. Le discours. Le bla-bla, la parlotte ! La tradition est toujours vivace, seize siècles plus tard. C’est ainsi qu’il faut analyser la récente grève des députés. Quand on parle, il faut un public ! Le grand raout tribal de naguère, c’est la grande messe télévisuelle d’aujourd’hui. Nos députés sont les héritiers des grands orateurs de la jahiliya. Dès qu’une législature commence, ils s’engagent dans une compétition d’éloquence dont l’arbitre est le public. Quels sont les députés marocains qui ont marqué notre courte histoire parlementaire ? Fathallah Oualalou, Mohammed Louafa, Ali Yata, Driss Lachgar… tous de grands orateurs, tous de grands hurleurs ! Maintenant, citez, sans réfléchir, les lois Oualalou, les lois Louafa, les lois Yata, les lois Lachgar…
Alors ?
Alors la démocratie, au Maroc, reste un grand malentendu. Nous singeons des institutions mûries ailleurs, sans en saisir le sens. Voilà pourquoi, à titre personnel, les débats sur "la démocratisation" du Maroc et de ses institutions ne m’intéressent pas. Et voilà pourquoi ceux sur l’éducation me passionnent. Autant qu’ils devraient passionner nos politiciens, trop occupés à se regarder à la télévision...

 
 
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