Les héritiers de la jahiliya
(Voilà lorigine de la politique, chez les Arabes : Le verbe. Le discours. Le bla-bla, la parlotte !)
Il y a quelques semaines, le Parlement a été le théâtre dun évènement rare : une grève des députés. Ils refusaient de siéger parce que
la télévision ne les filmait pas ! Largument valait le détour : il sagissait de défendre le "droit des citoyens" à suivre lintégralité des débats. Sans blague ?! Déjà que personne ne regarde la RTM, alors les débats parlementaires sur la RTM, un mercredi après-midi
Nempêche que la séance na repris quune fois retransmise par la première chaîne. Et là, les députés ont fait assaut déloquence, ils se sont surpassés.
Creusons au-delà de la vanité. Et tâchons de comprendre. Le premier forum politique de lhistoire des Arabes, lancêtre de tous leurs hémicycles, cest Souq Okad. Okad était le nom dune petite bourgade dArabie, florissante pendant la jahiliya, période anté-islamique. Une fois lan, à loccasion du grand Souq, les tribus, en guerre le reste du temps, déclaraient le cessez-le feu et se retrouvaient à Okad, pour saffronter
par le verbe. Chaque tribu présentait son champion de la rhétorique, et les champions déclamaient à tour de rôle les vers les plus vertigineux, les pamphlets les plus vibrants, les odes les plus lyriques. La tribu du vainqueur était auréolée dune immense gloire, supérieure en nature à toutes les gloires conquises sur les champs de bataille.
Voilà lorigine de la politique, chez les Arabes : le verbe. Le discours. Le bla-bla, la parlotte ! La tradition est toujours vivace, seize siècles plus tard. Cest ainsi quil faut analyser la récente grève des députés. Quand on parle, il faut un public ! Le grand raout tribal de naguère, cest la grande messe télévisuelle daujourdhui. Nos députés sont les héritiers des grands orateurs de la jahiliya. Dès quune législature commence, ils sengagent dans une compétition déloquence dont larbitre est le public. Quels sont les députés marocains qui ont marqué notre courte histoire parlementaire ? Fathallah Oualalou, Mohammed Louafa, Ali Yata, Driss Lachgar
tous de grands orateurs, tous de grands hurleurs ! Maintenant, citez, sans réfléchir, les lois Oualalou, les lois Louafa, les lois Yata, les lois Lachgar
Alors ?
Alors la démocratie, au Maroc, reste un grand malentendu. Nous singeons des institutions mûries ailleurs, sans en saisir le sens. Voilà pourquoi, à titre personnel, les débats sur "la démocratisation" du Maroc et de ses institutions ne mintéressent pas. Et voilà pourquoi ceux sur léducation me passionnent. Autant quils devraient passionner nos politiciens, trop occupés à se regarder à la télévision... |