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TVM. Les coulisses d'une transition
Reportage. Les "rats" de l'Oriental
Tendance. Hip-hop sans frontières
N° 142
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

TVM. Les coulisses d'une transition
Reportage. Les "rats" de l’Oriental
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A Jerada, Par Driss Bennani

Reportage. Les "rats" de l’Oriental

Ces anciens mineurs risquent
souvent leur vie pour 80 petits
dirhams par jour (DB / Telquel)
Depuis la fermeture des mines de Jerada, plus de 7000 personnes vivent du charbon des "sandriate". Des boyaux souterrains, étroits, sombres, profonds, et souvent fatals, que les habitants ont eux-mêmes creusés. Plongée dans le monde noir, silencieux et macabre des "rats" de l’Oriental.


Quatre silhouettes dévalent l’étroit sentier (le dernier avant la plaine) qui descend des montagnes entourant la petite ville de Jerada. Puis d’autres, beaucoup d’autres, apparaissent. Presque au même moment, en silence, émergeant de nulle part. Tout
de noir couverts. Un noir épais (on dirait du cambouis), qui ne laisse apparaître aucun de leurs traits. La présence d’étrangers leur paraît suspecte. Certains ralentissent le pas, d’autres hésitent à rebrousser chemin ou à emprunter des détours, plus loin dans la montagne. Beaucoup passent sans mot dire, tête baissée ou lançant des regards furtifs et méfiants. Un petit groupe s’arrête enfin. Les trois jeunes gens osent à peine serrer les mains tendues par leurs visiteurs, puis s’en excusent. Presque simultanément. Ils se tordent pour cacher leurs membres, noirs et sales. Mais où, quand de la tête aux pieds, on ne forme qu’une masse noire et repoussante. Le premier à prendre la parole est un jeune homme, aux lèvres indécemment roses au milieu de sa face noire et aux yeux mi-verts mi-gris. Il refusera de donner son nom, mais se laissera, comme ses deux amis, facilement prendre en photo. "Pour les photos, allez-y, personne ne risque de nous reconnaître. On se ressemble tous, comme des rats", lance-t-il. Pour eux tous, en effet, le noir sonne comme une négation. D’abord d’eux-mêmes, puis de leurs conditions de vie. Sauvage.
Depuis la fermeture de ses mines de charbon (Acharika, pour désigner les Charbons du Maroc), Jerada ne vit plus que de ses "sandriate" (également appelés hwassi). Des boyaux de plusieurs centaines de mètres creusés dans la montagne (à plus de 20 mètres de profondeur) pour extraire le charbon. "Ou ce qu’il en reste", fait remarquer une autre silouhette. "J’ai travaillé aux mines de Jerada pendant plus de sept ans, jusqu’à leur fermeture. Il n’y a presque plus rien à extraire. Travailler le charbon est tout ce que je sais faire. Quand les mines ont fermé, j'ai creusé un puits dans la montagne, comme tous mes amis. Ça a marché, j’ai retenté. Je n’ai pas le choix, de toute façon". Il est 16 heures passées. Une journée est terminée, mais "il y a encore des gens qui travaillent là-haut. Allez voir à quoi ressemble notre qahra !", nous lance, presque agressif, un adolescent aux pieds nus.
Le piste menant en haut de la montagne est à peine pratiquable. D’un côté comme de l’autre, sur le chemin, des trous de tailles différentes interpellent le regard. "Ce sont des hwassi abandonnés. Ça ne donne plus rien. Personne n’a intérêt à s’aventurer ici le soir. On ne sort pas vivant d’une chute dans une sandria", fait remarquer notre guide.

Mort, es-tu là ?
À l’ombre d’un grand arbre, Haj Omar charge son énième sac de la journée sur la charrette qui attend de faire son dernier voyage. Il parle sans complexes, le ton presque joyeux. Inutile de rappeler (on s’y fait au bout de quelques minutes) que, comme tous les autres, seuls ses yeux brillent au milieu d’un tout noirâtre. "Avec un peu de chance, on bouclera les 35 sacs aujourd`hui. Tu sais, mon fils, plus de 20 familles vivent de ce hassi", affirme-t-il, haletant. "Il n’a plus la force pour ce travail, le pauvre. Je me demande comment est-ce qu’il est encore en vie", laisse échapper un jeune, occupé à tirer du fonds du puits des sacs plein de charbon. Cynisme ? Peut-être pas, car à Jerada, on ne vit pas longtemps, et on le sait. La mort guette à chaque instant. Pas plus loin qu’il y a deux semaines, trois charbonniers sont morts étouffés à cause de l’éclatement d’une source d’eau souterraine. Cette semaine, un jeune de 17 ans est décédé à l’hôpital d’Oujda. Les résultats de l’autopsie sont sans appel : une concentration inhabituelle de charbon dans le sang et dans les poumons. La maladie s’appelle silicose. Dans deux cas sur trois, elle est fatale. Presque tous les habitants de ces régions minières de l’Oriental en souffrent. En silence. Haj Omar et son groupe viennent de boucler leur 37ème sac maintenant. Il ne sont pourtant pas spécialement contents, parce qu’au final, leur paye ne changera pas d’un centime. 80 a 100 DH au meilleur des cas. "Vous pourrez vous dire que c’est un bon salaire. Que beaucoup aimeraient avoir la même chose, mais détrompez-vous. Personne ne peut aligner plus de trois jours de travail par semaine", affirme, comme pour se défendre, Fakrouch Al Aid. Ce trentenaire, ancien minier de la Charika, sort à peine de son puits, au bord de l’extinction. Il vient de passer, avec quatre de ses collègues, plus de 11 heures, à 40 mètres de profondeur, allongé sur le côté dans un boyau d’à peine 56 centimètres de hauteur, et quelques dizaines de centimètres de largeur. C’est l’un des puits les plus profonds de la région. Pour le creuser, chaque jour pendant six mois, Fakrouch et deux de ses compagnons ont donné d’interminables coups dans une pierre dure et obstinée. "On avançait de 20 cm par jour. Le pire, c’était de se dire à chaque fois, qu’à la fin, tout cet effort peut être vain", explique Fakrouch. Il poursuit : "À la mine, on travaillait à des centaines de mètres sous terre, dans des galeries. Nous avions du matériel, une protection en cas d’accident. Ici, nous risquons nos vies tous les jours. Mais au final, à quoi peuvent-elles bien nous servir maintenant ?".
Pour respirer, Fakrouch et ses amis ont inventé un système ingénieux, mais suicidaire. Un gros tube en caoutchouc équipé d’une sorte de ventilateur qui fait passer de l’air par 40 mètres de profondeur, pour cinq personnes en même temps. En cas de panne, l’évacuation de tout le monde prendrait au moins 20 minutes. Au fond du boyau, les atomes d’oxygène se font rares. "Du moins, il n'y en a pas assez pour allumer une simple bougie", fait remarquer Fakrouch. Ce qui oblige ces surhommes à ramener… des lampes à gaz !
Bientôt, les quatres autres bonshommes apparaissent un a un, tirés par deux vieux, au moins sexagénaires. À longueur de journée, les deux dévalent inlassablement une pente d’une centaine de mètres et tirent sur la même corde pour faire remonter hommes et charbon du fond du puits. Chaque jour, ils parcourent plus de 20 km en restant sur place. Ils ne se regardent plus, ne se parlent plus. Arrivés en haut de la pente, ils font demi-tour et reprennent machinalement le chemin descendant. Leur visage n’exprime plus rien. Même pas de rage contre cette vie qui les a rabaissés au rang de bétail.
Les quatres compagnons émergent enfin. Ils parlent de filles, de qsara et d’alccol. Normal, ils reviennent tout juste à la vie. Ils veulent goûter à ses plaisirs avant de s’enterrer à nouveau, le lendemain ou le jour qui suit. "Moi, je ramène ma copine et mon Ricard en bas. C’est ma meilleure qsara", commence par dire l’un d'eux. Puis les autres se lâchent. Ça rigole aux éclats puis tout le monde se tait, subitement. Les deux vieux laissent tomber la corde de leurs épaules. Demain ne sera pas un autre jour.

 
 
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