Reportage. Les "rats" de lOriental
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Ces anciens mineurs risquent
souvent leur vie pour 80 petits
dirhams par jour (DB / Telquel)
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Depuis la fermeture des mines de Jerada, plus de 7000 personnes vivent du charbon des "sandriate". Des boyaux souterrains, étroits, sombres, profonds, et souvent fatals, que les habitants ont eux-mêmes creusés. Plongée dans le monde noir, silencieux et macabre des "rats" de lOriental.
Quatre silhouettes dévalent létroit sentier (le dernier avant la plaine) qui descend des montagnes entourant la petite ville de Jerada. Puis dautres, beaucoup dautres, apparaissent. Presque au même moment, en silence, émergeant de nulle part. Tout |
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de noir couverts. Un noir épais (on dirait du cambouis), qui ne laisse apparaître aucun de leurs traits. La présence détrangers leur paraît suspecte. Certains ralentissent le pas, dautres hésitent à rebrousser chemin ou à emprunter des détours, plus loin dans la montagne. Beaucoup passent sans mot dire, tête baissée ou lançant des regards furtifs et méfiants. Un petit groupe sarrête enfin. Les trois jeunes gens osent à peine serrer les mains tendues par leurs visiteurs, puis sen excusent. Presque simultanément. Ils se tordent pour cacher leurs membres, noirs et sales. Mais où, quand de la tête aux pieds, on ne forme quune masse noire et repoussante. Le premier à prendre la parole est un jeune homme, aux lèvres indécemment roses au milieu de sa face noire et aux yeux mi-verts mi-gris. Il refusera de donner son nom, mais se laissera, comme ses deux amis, facilement prendre en photo. "Pour les photos, allez-y, personne ne risque de nous reconnaître. On se ressemble tous, comme des rats", lance-t-il. Pour eux tous, en effet, le noir sonne comme une négation. Dabord deux-mêmes, puis de leurs conditions de vie. Sauvage.
Depuis la fermeture de ses mines de charbon (Acharika, pour désigner les Charbons du Maroc), Jerada ne vit plus que de ses "sandriate" (également appelés hwassi). Des boyaux de plusieurs centaines de mètres creusés dans la montagne (à plus de 20 mètres de profondeur) pour extraire le charbon. "Ou ce quil en reste", fait remarquer une autre silouhette. "Jai travaillé aux mines de Jerada pendant plus de sept ans, jusquà leur fermeture. Il ny a presque plus rien à extraire. Travailler le charbon est tout ce que je sais faire. Quand les mines ont fermé, j'ai creusé un puits dans la montagne, comme tous mes amis. Ça a marché, jai retenté. Je nai pas le choix, de toute façon". Il est 16 heures passées. Une journée est terminée, mais "il y a encore des gens qui travaillent là-haut. Allez voir à quoi ressemble notre qahra !", nous lance, presque agressif, un adolescent aux pieds nus.
Le piste menant en haut de la montagne est à peine pratiquable. Dun côté comme de lautre, sur le chemin, des trous de tailles différentes interpellent le regard. "Ce sont des hwassi abandonnés. Ça ne donne plus rien. Personne na intérêt à saventurer ici le soir. On ne sort pas vivant dune chute dans une sandria", fait remarquer notre guide.
Mort, es-tu là ?
À lombre dun grand arbre, Haj Omar charge son énième sac de la journée sur la charrette qui attend de faire son dernier voyage. Il parle sans complexes, le ton presque joyeux. Inutile de rappeler (on sy fait au bout de quelques minutes) que, comme tous les autres, seuls ses yeux brillent au milieu dun tout noirâtre. "Avec un peu de chance, on bouclera les 35 sacs aujourd`hui. Tu sais, mon fils, plus de 20 familles vivent de ce hassi", affirme-t-il, haletant. "Il na plus la force pour ce travail, le pauvre. Je me demande comment est-ce quil est encore en vie", laisse échapper un jeune, occupé à tirer du fonds du puits des sacs plein de charbon. Cynisme ? Peut-être pas, car à Jerada, on ne vit pas longtemps, et on le sait. La mort guette à chaque instant. Pas plus loin quil y a deux semaines, trois charbonniers sont morts étouffés à cause de léclatement dune source deau souterraine. Cette semaine, un jeune de 17 ans est décédé à lhôpital dOujda. Les résultats de lautopsie sont sans appel : une concentration inhabituelle de charbon dans le sang et dans les poumons. La maladie sappelle silicose. Dans deux cas sur trois, elle est fatale. Presque tous les habitants de ces régions minières de lOriental en souffrent. En silence. Haj Omar et son groupe viennent de boucler leur 37ème sac maintenant. Il ne sont pourtant pas spécialement contents, parce quau final, leur paye ne changera pas dun centime. 80 a 100 DH au meilleur des cas. "Vous pourrez vous dire que cest un bon salaire. Que beaucoup aimeraient avoir la même chose, mais détrompez-vous. Personne ne peut aligner plus de trois jours de travail par semaine", affirme, comme pour se défendre, Fakrouch Al Aid. Ce trentenaire, ancien minier de la Charika, sort à peine de son puits, au bord de lextinction. Il vient de passer, avec quatre de ses collègues, plus de 11 heures, à 40 mètres de profondeur, allongé sur le côté dans un boyau dà peine 56 centimètres de hauteur, et quelques dizaines de centimètres de largeur. Cest lun des puits les plus profonds de la région. Pour le creuser, chaque jour pendant six mois, Fakrouch et deux de ses compagnons ont donné dinterminables coups dans une pierre dure et obstinée. "On avançait de 20 cm par jour. Le pire, cétait de se dire à chaque fois, quà la fin, tout cet effort peut être vain", explique Fakrouch. Il poursuit : "À la mine, on travaillait à des centaines de mètres sous terre, dans des galeries. Nous avions du matériel, une protection en cas daccident. Ici, nous risquons nos vies tous les jours. Mais au final, à quoi peuvent-elles bien nous servir maintenant ?".
Pour respirer, Fakrouch et ses amis ont inventé un système ingénieux, mais suicidaire. Un gros tube en caoutchouc équipé dune sorte de ventilateur qui fait passer de lair par 40 mètres de profondeur, pour cinq personnes en même temps. En cas de panne, lévacuation de tout le monde prendrait au moins 20 minutes. Au fond du boyau, les atomes doxygène se font rares. "Du moins, il n'y en a pas assez pour allumer une simple bougie", fait remarquer Fakrouch. Ce qui oblige ces surhommes à ramener
des lampes à gaz !
Bientôt, les quatres autres bonshommes apparaissent un a un, tirés par deux vieux, au moins sexagénaires. À longueur de journée, les deux dévalent inlassablement une pente dune centaine de mètres et tirent sur la même corde pour faire remonter hommes et charbon du fond du puits. Chaque jour, ils parcourent plus de 20 km en restant sur place. Ils ne se regardent plus, ne se parlent plus. Arrivés en haut de la pente, ils font demi-tour et reprennent machinalement le chemin descendant. Leur visage nexprime plus rien. Même pas de rage contre cette vie qui les a rabaissés au rang de bétail.
Les quatres compagnons émergent enfin. Ils parlent de filles, de qsara et dalccol. Normal, ils reviennent tout juste à la vie. Ils veulent goûter à ses plaisirs avant de senterrer à nouveau, le lendemain ou le jour qui suit. "Moi, je ramène ma copine et mon Ricard en bas. Cest ma meilleure qsara", commence par dire lun d'eux. Puis les autres se lâchent. Ça rigole aux éclats puis tout le monde se tait, subitement. Les deux vieux laissent tomber la corde de leurs épaules. Demain ne sera pas un autre jour. |