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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Les rejetons de Guantanamo

(Photo AFP)
Sur les 17 Marocains qu'elle détenait, l'Amérique en a relâché 5, les moins intéressants. Cela n'a pas empêché la justice marocaine de les inculper. Explications.


Ce mercredi 15 septembre, Mohamed Chentouf, le juge d’instruction attitré des affaires de terrorisme depuis le 16 mai, reçoit les Marocains de Guantanamo pour un deuxième round. Il les confronte les uns aux autres dans son bureau installé à la Cour d’appel de Rabat. En vain. Abdellah Tabarak, Mohamed Ouzar, Brahim Benchekroun, Redouane Chaqouri et Mohamed
Mazoz nient se connaître entre eux. Peu importe, Chentouf se fie énormément au rapport de la police judiciaire qui lui a été remis le 9 août. Il en ressort sommairement que ces 5 "Afghans" arabes avaient tous un lien idéologique avec Al Qaida et que certains auraient un lien organisationnel avec le Groupe islamique des combattants marocains (GICM). Devant le juge Chentouf, les prévenus rejettent l’accusation. Quant à leurs avocats respectifs, Abdelfattah Zahrach et Mohamed Hilal, ils crient au scandale judiciaire : "il n’y a aucun acte concret commis sur le territoire marocain. Notre justice n’est donc pas habilitée à statuer sur cette affaire". Tout (ou presque) s’est effectivement déroulé en Afghanistan, mais Al Qaida est transnationale et ses branches sont disparates. D’où l’accusation confuse qui accable les 5 prévenus, une fois de retour au bercail : "constitution d’une bande criminelle en vue de préparer et de commettre des actes terroristes afin d’exécuter un plan collectif visant à porter dangereusement atteinte à l’ordre public".
Ils étaient en tout 17 Marocains à Guantanamo. Selon les codes arbitrairement établis par Washington, les 12 restants seraient soit des "noirs" (devant être jugés par une cour martiale américaine), soit des "blancs" (pouvant être remis en liberté). Les 5, actuellement en détention préventive à la prison de Salé, seraient plutôt des "gris" (pouvant être renvoyés dans leur pays pour y être jugés). Les termes de l’accord d’extradition entre Rabat et Washington n’ont pas été explicités mais "le pays d’origine peut décider de poursuivre les extradés pour des raisons différentes que le pays expéditeur", explique le juriste Rachid Filali Meknassi. Principale obsession des enquêteurs marocains : le lien supposé entre les Afghans arabes et leur pays d’origine. D’où cette question qui revient en filigrane : ont-ils comploté à partir de Kaboul contre le Maroc ?
Concernant Abdellah Tabarak, ce n’est pas vraiment sa proximité avec Ben Laden qui intéresse (les Américains en ont fait le tour). Ce que les autorités marocaines cherchent à prouver est ailleurs. Premier indice, sa rencontre, en 1988 à Ryad, avec Ahmed Rafiqi, alias Abou Houdaïfa. Autre source d’inquiétude, son prétendu rôle d’intermédiaire entre ce même Rafiqi et Mohamed Hilal Tabiti, l’un des 3 Saoudiens jugés dans l’affaire de "la cellule dormante d’Al Qaida". Somme toute, des liens suspects, mais rien de concret.
Pour les 4 autres prévenus, le faisceau de présomptions n’est pas aussi gros. À Brahim Benchekroun, le juge reproche d’avoir été recruté au GICM par le très recherché, Noureddine Nfia’ alias Abou Mouad. Pour ce qui est de Mohamed Mazoz, seule sa formation intensive à l’usage d’armes personnelles fait de lui un islamiste potentiellement dangereux. D’autant qu’il a connu de près Younès Chaqouri, le responsable de l’aile armée du GICM. Le cadet de ce dernier, Redouane Chaqouri, fait partie du lot et passe pour être familialement au moins au cœur du GICM. Dernier prévenu en liste, Mohamed Ouzar, est plus soupçonné pour ses liens avérés avec le GILM (le pendant libyen du GICM). En gros, les seuls éléments collectés sur la base desquels ces islamistes radicaux, longtemps exilés en Afghanistan, sont mis en examen, concernent leurs affiliations présumées, leur maniement d’armes et leur lien avec avec les commanditaires du 16 mai. Rien de concret juridiquement. Mais "l’affaire est hautement politique, commente Zahrach, et je crains que l’engagement du Maroc aux côtés des États-Unis dans la lutte contre le terrorisme ne biaise le procès".
Et Guantanamo ? La police marocaine fait l’impasse dessus. Juste un détail au passage sur leurs arrestations respectives aux frontières avec la Pakistan ou leur détention dans l’aéroport de Kaboul, transformé pour l’occasion en base militaire. Selon les récits rapportés par les avocats, ces braves militants ont eu droit à "un traitement pire que celui d’Abou Ghraïb". Le silence radio sur ce long épisode n’est pas la règle partout. Lorsque l’Angleterre a récupéré ses prisonniers, elle les a libérées, faute de preuves, et intenté un procès à Washington pour "détention arbitraire". Inutile de comparer, mais lorsque l’AMDH a envoyé une lettre au ministre de la Justice marocain en juin dernier, à propos du sort des Marocains de Guantanamo, il n’y a jamais donné suite. Son homologue américain, John Ashcroft, a fait pire. Il a refusé de diffuser les notes américaines détaillant les conditions de torture. "Après le 11 septembre, estime Me Hilal, les États-Unis ont créé une justice à étages. Ceux qui ont été poursuivis d’emblée (Zakaria Moussaoui) ont eu droit à des procès dans les règles. Ceux qui ont été à Guantanamo et qui ont échoué devant les tribunaux militaires (Ali Hamza Ahmed) ont eu droit à une justice de représailles. Enfin, ceux qui atterrissent dans des tribunaux locaux de moindre exigence sont mal lotis". D’ailleurs, le fait que le juge Chentouf ne veuille pas accorder la liberté provisoire aux 5 Marocains, contre lesquels il n’y a rien de tangible, est préoccupant. Certains s’attendaient à ce que nos services leur soutirent des renseignements précieux et leur accorde quartier libre, sans jugement, comme en Jordanie, par exemple. Car, au vu de leurs aveux concordants sur les Marocains du GICM, d’Al Qaida et de Dar Al Ansar, le butin est énorme. Mais, visiblement, nos autorités sont gourmandes. Et notre justice n’est pas suffisamment indépendante pour se contenter de peu.



Leurs parcours

Abdellah Tabarak
49 ans. Entre Addaawa Wa Tabligh et Al Adl Wal Ihsane (de 1977 à 1988). Ponctuellement proche de Ben Laden au Soudan et en Afghanistan (1990-2001). Travaillait pour un centre islamique. Est arrêté aux frontières pakistanaises où il est torturé pendant 15 jours. Isolé à Guantanamo.

Brahim Benchekroun
25 ans. Affilié à Ahl Sunna Wal Jamaa (1996). Rejoint l’aile idéologique du GICM (2000). Reçoit une formation sur le maniement d’armes. Arrêté suite à un accident par la police pakistanaise. Passe 45 jours à la prison de Lahor puis 2 mois dans la base de Kandahar.

Rédouane Chaqouri
32 ans. Jeune Marocain à la recherche de travail ailleurs, il est pris en charge d’abord par son beau-frère, Abou Mouad en Turquie (2000), puis par son frère Younès en Afghanistan (2001). Les deux dirigent le GICM. Lui n’y adhère pas. Se dit sans lien avec Al Qaida.

Mohamed Ouzar
25 ans. De l’Italie, il est influencé par la littérature de Abdellah Azzam, idéologue d’Al Qaida. Part en Afghanistan en 1999, grâce à un réseau libyen. Se dit sans lien avec le GICM.

Mohamed Mazoz
31 ans. Reçoit sa formation idéologique à Londres d’Abou Qatada le Palestinien et Abou Oubaïda Al Misri (1998). Part pour la da’wa à Peshawar, reçoit deux mois de formation armée. S’est évadé de Tora Bora et a été arrêté à Kandahar.

Source : procès verbaux de la police judiciaire

 
 
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