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Économie
Maroc/Algérie. Je t'aime, moi non plus
Portrait. Le fou du roi
N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Maria Daïf et Laetitia Grotti

La guerre des familles

(AFP)
Famille, je vous hais ? Unie, solidaire, aimante, la famille est aussi et surtout le théâtre de conflits perpétuels. Amour, haine, subir ou réagir, il faut choisir. Et les Marocains savent de mieux en mieux le faire.


"La famille au Maroc, c’est comme l’ancienne URSS. Pendant longtemps, on a cru que tout allait bien, que c’était l’union sacrée. Mais dès qu’il y a eu une ouverture sur l’extérieur, le système s’est effrité. Et on a ouvert les yeux sur la dictature". Ainsi résumée par ce jeune Casablancais, la famille marocaine,
ou plutôt le mythe qui l’entoure en prend un sacré coup. Unie, solidaire, aimante, c’est cette image que l’on brandit en permanence face à l’individualisme occidental. En y regardant pourtant de plus près, nos travers n’ont rien à envier à ceux des autres. Certes, ils ont toujours existé, mais sont devenus plus visibles depuis que l’individu aspire à s’affirmer. Mais qu’il est dur d’être un fils ou une fille ingrate ! Car c’est inévitablement ce qualificatif dont on gratifiera l’enfant rebelle. Chantage affectif, exclusion, ingérence, tout est bon pour le maintenir sous l’emprise d’un aîné. N’oublions pas que nous sommes dans une société fonctionnant encore de façon pyramidale et patriarcale. Ce qui explique la peur de l’autorité et l’absence de communication qui en découle au sein de la famille. Conséquences : non-dits, frustrations, conflits latents… Qui ne font que se doubler à l’arrivée de la belle-famille.
Dans ce dossier, les principaux ressorts relationnels et conflictuels sont disséqués. Histoire d’y voir plus clair et de tenter de mieux comprendre ces tensions, qui parfois, nous empoisonnent la vie. N’ayez crainte, l’amour est toujours là...


Qui est en conflit avec qui

(AFP)
Vous les aimez ? C’est une évidence. Cela fait-il pour autant de vos relations un long fleuve tranquille ? Pas toujours. La vie de famille est semée d’embûches. Disséquons-la.


Père / fils : une affaire de mâles
À 28 ans, Jalal n’en finit plus de se plaindre. Lui qui rêvait de faire une carrière d’ingénieur à l’étranger, s’est retrouvé dès la sortie de la fac aux côtés de son père, dans l’exploitation agricole familiale. Il a bien essayé d’expliquer son choix, mais devant le chantage de son père "Ha sakht ha R’da" (à droite la
malédiction paternelle, à gauche la bénédiction), il n’a pas réfléchi longtemps et a fini par céder. S’il regrette aujourd’hui, son père n’en sait toujours rien. Omar, lui, à 32 ans, a épousé une femme qu’il n’aimait pas parce que son père voulait des petits-enfants. Et vite…
Comme toute affaire d’hommes, la relation père/fils est avant tout une lutte sourde de pouvoir. Sourde, car dans une société éminemment patriarcale et pyramidale où l’autorité ne découle que de celui qui est au sommet de la pyramide, le pouvoir du père n’est jamais remis en cause. Quel fils peut se targuer de s’être un jour confronté à son père, d’être allé à l’encontre de ses desiderata, de lui avoir tout simplement dit "non", les yeux dans les yeux ? Pour la psychologue Assia M’seffer : "Les enfants, filles ou garçons, se soumettent pour gagner leur place dans la pyramide. Au Maroc, il n’y a pas de place pour les rebelles dans la cellule familiale". Pourquoi ? Tout simplement parce qu’on ne veut pas être rejeté par ce père, censé être un modèle d’identification. Il est, en effet, le patriarche omniscient, tout-puissant, et tout-amour. En somme, Dieu à la maison. Dans ces conditions, "tuer le père" relève du mythe. Combien de Driss Chraïbi connaissons-nous ? N’ayez crainte, même chouia b’chouia, les choses évoluent. Alors que pendant longtemps, le père restait ce modèle unique, la scolarisation, l’ouverture sur l’autre, les échanges… ont offert aux fils "une multiplication de modèles patriarcaux". Résultat, pour notre psychologue "l’image du père tout-puissant s’effiloche". Cela dit, ne nous y trompons pas (pour preuve Jalal, Omar et tant d’autres) la société même en se modernisant, continue de vénérer le père, même à travers ces modèles de substitution. Le père, l’instit, le fqih, le flic, le supérieur hiérarchique… autant d’autorités qui, même lorsqu’elles entravent la liberté du fils, restent indiscutables. Pour les psys, cette dépendance est à double tranchant. Certes, elle rassure : en se soumettant et en s’effaçant, le fils gagne sa place dans la famille et par extension, dans la société. Mais cette autorité empêche l’affirmation de soi, génère chez cet homme qu’est le fils, frustrations et souffrances au quotidien.

Père / fille : vers la réconciliation
Marjane, un samedi. Un père, la trentaine, essuie le nez de sa fille, avant de la reposer dans sa poussette. Une scène comme celle-ci n’est plus rare dans les grandes villes du Maroc. Il y a encore dix ans, qui aurait imaginé un tel rapprochement père/fille ? Il y a encore dix ans, la majorité des pères considéraient qu’une progéniture digne de ce nom ne pouvait être que masculine : "C’est un trait culturel, le garçon porte le nom, sauve l’héritage et permet symboliquement au père de se reproduire. Ce qui n’est pas le cas des filles", affirme Assia Akesbi. Ce qui reste vrai aujourd’hui, à la différence majeure que la condition des femmes ne cesse de s’améliorer. Leur accession à l’école, puis au monde du travail, ont permis aux pères de revoir à la hausse leurs ambitions filiales. Même dans le rural, et tous les spécialistes le confirment, les pères ne sont plus le principal obstacle à la scolarisation des filles. Comprenez, ils ne voient plus en elles le fardeau à caser rapidement mais l’institutrice, le médecin, le cadre bancaire ou la fonctionnaire de police… Sans compter que ce nouveau statut social signifie "salaire", donc "un investissement financier", au même titre que l’avait été auparavant son frère.
Mais ne réduisons pas cette relation à des aspects purement matériels. En effet, en ville, une nouvelle espèce de pères est apparue ces dernières années. Ceux-là assument leurs sentiments et ne les cachent plus… Du coup, c’est une nouvelle relation qui s’installe, chargée de promesses. En effet, lorsqu’un père se rapproche de sa fille et que celle-ci trouve soutien et encouragement à ses côtés, elle a plus de facilité à se réaliser et à avoir des relations saines avec les autres hommes. Nuançons cependant. Les relations père/fille restent paradoxales : quel que soit la démonstration d’amour, elle aura toujours moins de liberté que son frère. Ainsi, Mouna, 32 ans, responsable financière dans une grande entreprise casablancaise témoigne : "Jusqu’à mon mariage (30 ans), une fois mon boulot terminé, j’avais trente minutes pour être à la maison, sinon j’essuyais l’orage paternel. Quant à sortir, il fallait ruser ou demander l’autorisation une semaine avant".

Mère / fils : je t’aime beaucoup, passionnément, à la folie...
Possession, amour démesuré quand il ne se veut pas exclusif et étouffant. Et ça commence dès la naissance, car comme pour le père, mais pour des raisons différentes, le fils est plus attendu que la fille. En effet, avoir un enfant de sexe mâle accorde symboliquement un phallus, un sentiment de pouvoir à la mère. À l’âge adulte, Dieu le fils remplace Dieu le père. Ce qui signifie qu’"au mieux", elle laissera son fils faire ce qu’il veut et bénira tous ses faits et gestes. Quoi que fasse la prunelle de ses yeux, il n’a jamais tort, c’est forcément la faute des autres. Et c’est loin d’être une caricature (Yak ! vous vous êtes reconnus). "Au pire", elle sera la "mère intrusive", celle qui se mêle de tout, qui veut garder la mainmise sur sa vie, ses enfants, sa femme… Dans les deux cas, dur dur pour ce fils tant aimé de couper le cordon, lui qui est bercé dès son enfance par le fameux hadith "Al Jannatou tahta aqdam Al oummahat" (le paradis est sous les pieds des mères), et préférer ainsi l’enfer en expliquant à sa mère "qu’à 25 ans et un salaire, prendre un appartement ne signifie pas je ne t’aime plus", "que choisir ma femme, ce n’est pas te tromper" ou encore "que si ma fille ne porte pas ton prénom, ce n’est pas parce que j’ai honte de toi, mais tout simplement parce que je préfère Mia à Aâbouch". Dans les faits, expliqueront les psys, "beaucoup d’hommes souffrent de l’ingérence de leur mère, mais n’arrivent pas à les en empêcher". Et pour cause, la mère est idéalisée : elle reste la mère archaïque, toute-puissante qui l’a porté, l’a nourri, l’a élevé et l’a… tant aimé. D’autant que cette mère "idéale", essentiellement nourricière, l’aura éduqué de manière à ce qu’il redoute l’abandon et ne fera rien pour que son fils prenne son envol.

Mère / fille : ma meilleure ennemie
C'est, aux dires de tous les psys, la relation la plus passionnelle, oscillant entre amour fou et rivalités face au père. Reste qu’au Maroc, ces deux "femmes" formeront par la suite un bloc compact face à la toute puissance paternelle… à condition qu’il n’y ait pas un frère pour troubler cette harmonie. Car, quel que soit l’amour porté à sa fille, la mère donnera très souvent raison à Dieu le fils, même dans les cas extrêmes. Ainsi, Jouhara, meurtrie, confie : "J’ai beaucoup souffert de la violence de mes frères sans que jamais ma mère n’intervienne ou ne prenne ma défense. Bien au contraire, elle leur donnait raison systématiquement. Résultat, j’ai fini par fuir le domicile parental. Aujourd’hui, j’en veux terriblement à ma mère". De manière plus générale, "la mission de la mère est de veiller farouchement à la virginité de sa fille (et donc à l’honneur de la famille) et partant, de la marier. Une fois le mariage acquis, la mère considère qu’elle a mené à bien sa mission", explique la sociologue Soumaya Naâmane Guessous. La fille "casée", la mère soulagée, les relations se normalisent. Et même plus, la mère deviendra une confidente attentive et compréhensive, surtout lorsque surviendront les tensions au sein du couple. N’est-ce pas la mère qui, la plupart du temps, accompagnera sa fille chez la voyante ? Ou lui donnera la recette "du filtre qui a fait ses preuves" pour garder le mari volage ? Plus tard, elle suivra la grossesse… de très près, conseillera sur le choix du médecin, de la sage-femme… quitte à être chouia envahissante ! (du moins de l’avis du gendre).

Aînés / cadets : ces autres "moi"
Adieu familles nombreuses ! Les chiffres le prouvent : le taux de natalité au Maroc est passé en trente ans de 8 enfants par famille à 3, ce qui n’est pas sans jouer sur les relations au sein de ces fratries des temps modernes. Alors qu’avant, la fratrie avait un rôle important de structuration de "l’individu", elle est aujourd’hui supplantée par le bloc parental, plus présent dans l’éducation de chaque enfant. D’ailleurs ne disait-on pas aux mères, "élève ton premier enfant, les autres suivront".
Reste qu’à 3 ou 8, l’aîné reste l’aîné, surtout lorsqu’il s’agit d’un garçon. Il aura toujours beaucoup plus de droits que ses frères et sœurs avec qui il pourra se comporter avec brutalité, surtout si ses parents lui reconnaissent le droit de sévir. Il n’empêche, ce rôle reste lourd à porter, car on lui demande généralement plus qu’il ne peut donner : être responsable de lui-même, surveiller ses sœurs, les protéger, éduquer le petit frère, sortir sa mère… En somme, endosser le rôle d’un deuxième père (ou une deuxième mère lorsqu’il s’agit d’une fille).

Petite famille / grande famille : la guerre civile
"Mes parents ne se sont jamais autant disputés que quand mes oncles et mes tantes venaient à la maison. Non seulement, ils étaient souvent là, mais ils se mêlaient de tout, nous jugeaient, médisaient et leur plus grand jeu était de monter les membres de la famille, les uns contre les autres". Vous avez dit famille, je vous hais ? Rappelons que la famille marocaine repose sur le modèle tribal, d’où l’importance des liens avec les membres de cette "famille élargie". La tante représente dans ce cadre une mère de substitution, l’oncle, un père de substitution et ces cousins, cousines que vous détestez tant, autant de frères et sœurs. Aujourd’hui, la tendance est au délitement de ces liens : on n’hésitera plus à rompre, même dans la douleur, avec le reste de la tribu. Et les témoignages concordent : "Je crois que la dernière fois que j’ai vu mes oncles, c’était à l’âge de 5 ans. Aujourd’hui, que j’en ai 23, je ne connais pas mes cousins", raconte Yahia. À peu de choses près, les motifs de rupture sont toujours les mêmes : envie, jalousie, médisance…

Couple / belles-familles : l’enfer, c’est les autres
Toutes les familles sont amenées à devenir la belle-famille d’un gendre ou d’une bru. Et cette famille qui vous semblait idéale peut se transformer en un véritable enfer, ici peut-être plus qu’ailleurs. En effet, pour la psychologue Assia M’seffer, "culturellement, notre référence est analogique. On cherche toujours les similitudes alors qu’on fait taire les distinctions. On se voit en miroir". La belle-famille perturbe précisément ce schéma car elle est forcément différente, socialement ou ethniquement. Dans cette guerre d’influence, de pouvoir sur le jeune couple, chacune campera fièrement sur son "chez nous, c’est comme ça…" - sous-entendu, bien sûr, c’est mieux chez nous que chez vous -, essaiera de faire valoir que nous (h’na) avons toujours raison alors que vous (n’touma) êtes toujours dans l’erreur… Dans les faits, cette "guerre des Rose" est souvent entretenue par les femmes de la belle-famille (belle-mère, belles-sœurs) et elle peut engendrer de véritables conflits dans le couple quand elle ne sont pas à l’origine de divorces. "Je ne supportais plus les jugements catégoriques de ma belle-mère qui multipliaient les phrases assassines à mon encontre", confie Khadija, "je pense qu’elle ne voyait en moi qu’une pâle copie d’elle-même. A chaque fois que j’en parlais à mon mari, il prenait sa défense. Pire, il ne supportait pas la moindre critique. À la fin, il en venait même à m’accuser de tout inventer, d’en rajouter et de vouloir le séparer de sa famille". Pour Soumia, l’enfer a pris le visage de sa belle-sœur, "elle disait tout le temps que j’avais plus de "saâd" (chance) qu’elle, car mon mari (son frère) était attentionné, prévenant… et que je n’en étais pas digne". La sociologue Soumaya Naâmane Guessous ajoute : "Tout est amplifié lorsque le couple cohabite avec la belle-famille (le plus souvent celle du mari). Belle-mère et belles-sœurs font tout pour que la nouvelle venue n’ait aucun pouvoir… même pas sur son mari. Elles la considèreront comme l’assistante ménagère. De plus en plus de femmes refusant de rester cantonnées dans ce rôle, les couples sont de plus en plus nombreux à vivre séparés, chacun dans sa famille respective, en attendant de pouvoir s’offrir un logement". En somme, ils ont préféré la peste au choléra.



Typologie de la belle-mère

Rédigée au féminin, cette typologie de la belle-mère se lit aussi au masculin ! Sauf pour "D’rra", la polyandrie n’existant pas.

D’rra*
Il n’y a rien à faire : vous lui avez volé son fils, son homme, son amour, celui qui, petit, voulait l’épouser. C’est tout le temps la compét’ : "Dis-moi, c’est étonnant ce goût de cumin dans ton couscous", "tu es sûre que l’aspirine c’est ce qu’il faut pour les maux de tête de Hammouda ?", "Je t’ai acheté une chemise chéri, je n’aime celle que tu portais hier… Ah bon, c’est un cadeau de Leïla"… Pour tout, même pour les petits gestes de la vie quotidienne, ne cherchez pas, elle fait tout mieux que vous. Et ce n’est pas Hammouda qui la contredira.

Ange ou démon ?
Elle est capable du pire comme du meilleur. Si elle vous a tout de suite adoptée – ne vous appelle-t-elle pas "benti" depuis le premier jour ? -, elle est tout autant capable de vous asséner, grand sourire aux lèvres : "Tu n’es qu’une bent nass (la fille des autres), moi je parlais à MON fils", de faire semblant d’être malade… un vendredi à 12h30 pour vous obliger à venir manger son couscous, mais aussi de vous soutenir alors que votre mari vous a claqué la porte au nez. Bref, plutôt désarçonnant, toutes les brus le disent : "Le plus dur, c’est que je n’arrive pas à la situer".

La parasite
Elle appelle tous les samedis matins : "Ouldiiiii, j’ai besoin d’aller au marché central et ton père est malade… J’espère que vous n’avez rien prévu". Ça tombe tout le temps mal, parce que JUSTEMENT vous aviez prévu quelque chose. Mais ça, elle s’en moque. Les vacances ? "Pourquoi on ne louerait pas une maison tous ensemble en bord de mer ? Je suis sûre que les enfants seraient contents de voir leur grand-mère". Depuis que vous avez osé dépasser les deux blocs d’immeubles qui vous séparaient, elle pleure jour et nuit : "Mon fils est partiiii à l’étranger".

La marâtre
Elle ne vous aime pas et ce, depuis le premier jour. Le jour du mariage, elle a pleuré, pleuré, pleuré… Par la suite, c’est vous qui avez pleuré, pleuré, pleuré… : "Si vous n’étiez pas heureux, je ferais tout pour vous séparer", vous dira-t-elle les lèvres pincées. Vous l’aurez compris, la marâtre n’est capable que du pire. Critiquer tout ce qui se rapporte à vous : vos fringues, votre coiffure, votre boulot, votre appartement… jusqu’à vos enfants. Un seul mot : courage !

La copine
Autant dire l’espère rare. Présente sans être omniprésente, attentionnée sans être étouffante, souriante sans être hypocrite, contente de vous voir… sincèrement. Une fierté face à vos copines qui se plaignent de ces anges-démons, parasites et marâtres que sont leurs belles-mères. Une vraie complicité vous lie : "Aaaah, soupire-t-elle, je te comprends ma fille, mon fiiils, je le connais, tu lui donne ça, il te demande ÇA ". Elle ne vient pas chez vous si elle n’est pas invitée, le vendredi, c’est si ça vous fait plaisir et elle commente même avec vous la Star Ac… C’est dire.

* La deuxième épouse



La guerre des tranchées

(AFP)
Ils se marièrent, eurent des enfants et vécurent heureux. Mais c’était compter sans leurs familles et tous les événements de la vie où elles sont amenées à se retrouver… et parfois à se détester.


Mariage : l'intifada n’aura jamais lieu
Pour Soumaya Naâmane Guessouss (SNG), "une demande en mariage peut vite se transformer en conflit israélo-palestinien !". Et ça commence dès la présentation de votre futur(e), qui, famille comprise, doit être accepté. Une gageure quand la
moindre différence, régionale ou sociale, est source de conflits. Et ça ne fait que se corser puisque le fossé se creuse de plus en plus entre parents et enfants. Qui, en plus d’imposer leur choix marital, "préfèrent investir dans leur intérieur plutôt que de dépenser un argent qu’ils n’ont pas pour faire plaisir à des gens qu’ils ne connaissent pas", explique SNG. En effet, combien d’entre vous ont dû négocier des heures durant la liste des invités, le choix du traiteur, après avoir renoncé de guerre lasse à une première intifada concernant la tenue même de la cérémonie. Pour la mère de la mariée, l’absence de cérémonie reste une hérésie : pour elle, ces festivités marquent la fin de sa mission et lui permettent de régler ses comptes publiquement, "vous avez jasé sur ma fille ? Regardez maintenant, elle est casée". Quand le mari, smicard, tient bon et ne fléchit pas aux pressions, sa belle-famille peut aller jusqu’au pire : "Ila machi rajel (si tu n’es pas un homme), pourquoi tu veux te marier ?". Difficile, la vie de couple établie, d’oublier l’affront. Mais attention, dans la majorité des cas, le mariage est avant tout une affaire de belles-mères, qui souvent… ne sont jamais d’accord : "Si chez vous c’est une nuit, chez nous c’est trois"… Autre source de conflit, la dot. Vous la pensiez dépassée et refusiez d’être une marchandise que l’on achète ? Vos parents ne voient pas la chose du même œil : "Après avoir cédé à mon père et accepté que la somme de 10.000 DH, qui figure sur le contrat de mariage, c’est mon propre chèque que mon futur mari avait dans sa poche au cas où les adoul lui auraient demandé de me donner ma dot", raconte Marwa, 36 ans.

Naissance : qui sont les parents ?
Les premières remarques aimables fuseront à propos du sexe de l’enfant : "C’est une fille ? Quel dommage !". Suivront celles concernant le choix du prénom : tout le monde a un avis, surtout les deux belles-mères. Viendront les pressions pour les festivités. À peine sorti d’une cérémonie de mariage qui l’a ruiné, le couple est replongé dans les négociations concernant le sabâa : liste des invités, traiteur, mouton ou vache… Les couples qui ont programmé une naissance tardive et ils sont de plus en plus nombreux, ne sont pas non plus épargnés. L’épouse surtout : "Cela faisait à peine un an que nous étions mariés et déjà ma belle-mère m’avait baptisée la mule. Je n’étais toujours pas tombée enceinte", confie douloureusement Lamia. Dans une société où la femme prouve son existence par la matrice, il n’est pas rare de rencontrer des belles-mères comme la sienne. Qui n’hésiteront pas à détruire le couple s’il reste "stérile".

Divorce : les familles se lâchent
Le couple y arrive généralement quand la situation entre eux est définitivement pourrie. D’où les dégâts qui s’ensuivent. En effet, alors que leurs problèmes auraient peut-être pu se résoudre par le dialogue, un bilan des relations conjugales…, l’un et l’autre préfère en référer à sa mère (ou à ses sœurs), ce qui ne fera qu’envenimer les choses. La mère n’ayant qu’un seul son de cloche, souvent le seul qu’elle veuille entendre, prodiguera des conseils tous plus dangereux les uns que les autres. En effet, au lieu d’appréhender la crise de façon rationnelle, l’émotionnel prend le dessus, surtout lorsqu’il s’agit de la mère de l’épouse. Tout simplement parce qu’une femme se confiera plus volontiers à sa mère qu’un homme : "Deux cas de figure. Soit la mère assènera des "s’bri" (sois patiente, endure), soit elle ajoutera de l’huile sur le feu", précise SNG. Transférant ainsi sur son gendre tout ce qu’elle n’a pu dire, elle, à son mari. Dans ce climat pour le moins tendu entre les époux, difficile que la guerre ne se déclare pas entre les deux familles. Guerre qui peut devenir nucléaire une fois le divorce prononcé, quand la mère du divorcé, cette fois, exige le respect des privilèges de son fils.

Décès : union sacrée ?
Contrairement au mythe, un décès ne signifie pas toujours le pardon, les retrouvailles, l’union sacrée : "Quand ma mère est décédée, sa famille s’est déchaînée sur mon père allant jusqu’à porter plainte contre lui pour meurtre. Trente ans plus tôt, ils n’avaient pas accepté leur mariage". Cas extrême, ce témoignage n’en est pas moins révélateur de ce qu’explique SNG : "Les décès font remonter à la surface toutes les rancoeurs". Du coup, la disparition d’un membre de la famille, plutôt que la réunir, peut engendrer des ruptures définitives : "Avec mes quatre frères et sœur, nous ne nous voyons plus depuis le décès de ma mère. Beaucoup de choses nous opposaient, mais ma mère restait le lien indéfectible, sa disparition a sonné le glas de nos hypocrisies", confie Hafid, 48 ans.

Héritage : de l’argent, des hommes
Contrairement à toutes autres situations conflictuelles, l’héritage est l’apanage des hommes : non seulement ils héritent du double, mais ce sont eux qui gèrent le patrimoine. Plus particulièrement l’aîné, qu’en théorie personne ne devrait contredire. Mais en théorie, il devrait être juste aussi. Or, celui-ci étant tenté d’abuser des privilèges que lui confère sa primauté, les tribunaux regorgent d’affaires d’héritage qui déchirent des familles : "Quand mon grand-père maternel est mort, l’un de ses fils a renié celui qui était son frère depuis 40 ans, mais qui en fait était adopté, allant jusqu’à porter plainte contre lui. Tout cela pour toucher sa part d’héritage". Vous avez dit famille, je vous aime ?

 
 
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