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N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

OFPPT. Larbi Bencheikh L’homme à abattre

Larbi Bencheikh ne peut être
démis de ses fonctions que
sur décision royale... (DR)
Jamais un directeur général de l’OFPPT n’a cumulé autant de griefs contre lui. Ses détracteurs vont jusqu’à semer le doute sur sa gestion des marchés de l’Office. Et comme un malheur ne vient jamais seul, la CGEM demande sa tête.


Tirs croisés sur Larbi Bencheikh, directeur général de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail. Depuis juin dernier, l’Office vit une situation inédite. Six directeurs centraux ont reçu de curieuses notes d’affectation, ne mentionnant ni leurs nouveaux postes, ni leurs nouvelles fonctions. Dans la même foulée, et suite à leur refus de prendre acte de cette décision, le directeur général de l’Office leur a coupé les indemnités afférentes à leurs anciennes
responsabilités.
Parallèlement, la Confédération patronale crie au scandale. Une lettre, au ton vindicatif, a été adressée au ministère de tutelle. Elle se résume en une seule phrase : le renvoi de Larbi Bencheikh. Comment ce dernier a-t-il concentré contre lui autant d’animosité ? Un proche de Bencheikh répond : "Lorsqu’on a la tête dure et le cran d’affronter les anomalies qui se sont installées à l’Office, on subit le feu de ceux qui y perdent leurs intérêts". Les choses ne sont pas aussi simples.
La fronde contre Larbi Bencheikh a été déclenchée suite à des incidents majeurs. Des événements mettant le doute sur la gestion du directeur général ont poussé à la rébellion. Deux versions des faits s’entrechoquent pour justifier l’état d'esprit actuel des collaborateurs de l’Office. La première version, telle qu'expliquée dans une lettre reçue par Saïd Oulbacha, secrétaire d’État à la Formation (dont une copie a été adressée à Driss Jettou en personne), révèle des infractions aux procédures de lancement et d’attribution des marchés publics.
Les premières frictions, latentes il faut le souligner, sont intervenues en 2003. Larbi Bencheikh est à peine depuis deux ans à la tête de l’OFPPT. Conformément au plan d’action, l’Office s’apprête à lancer un appel d’offres pour la construction d’une unité de formation à Casablanca, dédiée aux métiers des call centers. La société Marouana gagne le marché, mais "suite aux instructions du directeur général, le marché est annulé. Sa décision se base sur un rapport technique signifiant que les prix sont anormalement bas", note la lettre adressée à Oulbacha. Le marché est relancé le 13 décembre 2004 et c’est la société Samfor qui le remporte. Montant : plus de 15 millions de dirhams. Un deuxième marché lancé en janvier 2004 va semer le trouble chez les collaborateurs de Bencheikh. Il s’agit de l’appel d’offres pour la construction d’un centre à Marrakech, dédié aux nouvelles technologies de l’information. L’opération a été annulée, toujours selon les instructions du directeur général. Samfor est de la course et se positionne en favorite. Imprévu : sa concurrente présente une offre 2,5 millions de dirhams de moins. Le comble est que la commission technique lui attribue une note inférieure à celle obtenue par Samfor. Le marché est annulé encore une fois. Une troisième puis une quatrième tentative n’ont rien donné. Le marché n’est toujours pas attribué. Selon les détracteurs de Bencheikh, ce dernier fait tout pour que la société Samfor obtienne le maximum de marchés. Samfor a, en effet, obtenu plusieurs marché dont la valeur globale avoisine les 60 millions de dirhams. Toutefois, il est difficile d’établir un lien entre le directeur général de l’Office et Samfor. Cette dernière, comme sa raison sociale l’indique, est spécialisée dans l’aménagement et le forage. Or, au ministère de l’Équipement, elle a été classée, et depuis des années, parmi les sociétés de construction. À l’époque, Abdelkebir Zahoud, actuel secrétaire d’État à l’Eau, y était actionnaire. Il a récemment vendu ses parts. Notons que Zahoud et Bencheihk sont des amis et des collaborateurs de longue date. Mais cela ne prouve rien. Interpellé, Larbi Bencheikh délègue son directeur des moyens généraux pour nous répondre. Selon Mohammed Akhrif, "les marchés de construction et d’extension sont adjugés par des commissions réglementaires et souveraines, aux sociétés les mieux disantes et les plus avantageuses pour l’institution. Le rôle du directeur général se limite à un pouvoir d’approbation à la fin des procédures". La réponse de l’Office a été accompagnée par la note d’adjudication du marché portant la signature de l’ancien directeur des moyens généraux. Le marché y est attribué de la manière la plus réglementaire et Bencheikh n’y apparaît pas.
Cela n’empêche que le doute s’est installé parmi les directeurs centraux, dont l’attitude devenait de plus en plus accusatrice à l’égard de leur supérieur. La goutte qui va faire déborder le vase tombe en juin dernier. Un autre appel d’offres est lancé, cette fois, pour l’achat d’équipements de restauration. Les choses se passent bien jusqu’au moment où il faut choisir la société qui doit livrer l’équipement. La commission tranche en attribuant un lot à la société Sylvanox. Il restait deux autres lots. Concernant ces derniers, les offres de Sylvanox dépassaient l’estimation de l’Office de plus de 50 %. Elle a donc été écartée par la commission sur les deux lots restants. Larbi Bencheikh n’était pas de cet avis. Il s’est emporté en portant des accusations graves à l’encontre de son directeur financier. Et joignant le geste à la parole, il l’empoigne et le bouscule avec rudesse. Le mal était fait. La fronde pouvait commencer. Un mouvement de solidarité s’est constitué derrière le directeur financier. Un écrit a été dépêché à Oulbacha qui préparait une autre attaque contre le directeur général de l’Office.
Un courrier, signé par Saïd Oulbacha et adressé à la Primature, souligne avec force l’incompétence de Bencheikh. Dans cette missive datant de juillet dernier, le secrétaire d’État explique comment Bencheikh a fait capoter les plans développés dans le cadre de la coopération internationale. "Le projet APC (Approche par compétences) est bloqué par l’OFPPT depuis plusieurs mois et l’ambassadeur du Canada m’a rendu visite le 17 juin 2004 pour me faire part de sa préoccupation et de son incompréhension face à la position de l’Office, qui n’est partagée ni par le ministère, ni par les formateurs, ni par les professionnels, ni par les experts étrangers", révèle la note d’Oulbacha. L’indignation de ce dernier est justifiée. Pour cause, le projet APC est un concept innovant pour le Maroc. Il vise la mise à niveau des formateurs. Ce qui devrait en principe plaire à Bencheikh, qui n’a pas cessé de pointer du doigt le niveau des formateurs issus de l’Office. Cerise sur le gâteau, le projet APC devait être financé par un don de l’agence canadienne pour le développement industriel (10 millions de dollars canadiens). Il comprend trois volets. Le premier consiste en l’appui à six établissements de formation dont trois relèvent de l’Office et trois autres du ministère du Tourisme, de celui de l’Agriculture et enfin de l’Artisanat. Alors que tout se passe bien pour les trois derniers, ceux de l’Office sont en stand by. Le secrétaire d’État a tenté de ramener Bencheikh à la raison en convoquant une réunion avec la partie canadienne. Bencheikh ne s’est pas présenté. Et il est à craindre que le comportement de Bencheikh porte atteinte à la coopération avec l’Union européenne.
En effet, le programme de financement MEDA I qui porte sur la période 1999/2004, ne s’est pas déroulé aussi bien que l’Office le prétend. "La délégation européenne n’a pas cessé de relancer le ministère sur les insuffisances de l’OFPPT en matière de gestion du projet", martèle la lettre adressée à la Primature. L’Office affirme le contraire : "Pour ce qui est des projets financés dans le cadre de la coopération internationales, leur déroulement est exemplaire au sein de notre institution et toutes les procédures sont respectées", explique Mohammed Akhrif au nom du directeur général. Or, la lettre d’Oulbacha révèle que "la mobilisation de l’assistance technique au secteur de la confection a été annulée, l’OFPPT n’étant pas parvenu en 3 ans à conclure un contrat pour cette opération. Cette annulation s’est traduite par une perte de 5,6 millions de dirhams pour le Maroc". D’autres contrats ont pris 14 mois pour être réalisés alors que le règlement des marchés financés par l’UE impose un délai de 3 mois. Au-delà, l’UE peut faire marche arrière.
Saïd Oulabacha ne s’est pas limité à cette lettre. Il a prévu la tenue d’un conseil d’administration le 12 juillet dernier, qui a été reporté. Mais le comble est que les résolutions du conseil étaient prêtes bien avant sa tenue. Pour l’essentiel, elles retiraient les pouvoirs de nomination et d’approbation des appels d’offres à Bencheikh. Les futures anciennes résolutions devaient rétablir les six directeurs centraux dans leurs postes et soustraire la gestion de la coopération internationale au directeur contesté. En gros, si ce conseil avait été tenu, Larbi Bencheikh serait devenu un directeur général pour la décoration, sans pourvoir ni droit de regard. C’est justement tout ce que peut faire son ministre de tutelle. Étant nommé par dahir, le directeur général de l’Office ne peut être démis que par décision royale. Mais si le secrétaire d’État et la Primature s’activent, le Palais finira par réagir. En tout cas, la tenue du conseil d’administration est toujours à l’ordre du jour. Bencheikh peut se faire du souci.



Formation. Des omelettes sur le tableau

Les témoignages de certains formateurs provoquent un sentiment de pitié. Selon l’un d’entre eux opérant au centre de Tétouan, spécialisé dans les métiers de la restauration, "faute de poêles, nous apprenons aux élèves la préparation d’une omelette sur le tableau". Les ouvertures des centres se font parfois avec le strict minimum : des chaises, des tables et un tableau. Un autre précise que faute d’un autocar pour la formation, le centre de Tanger, qui forme au transport routier, en loue un à 250 DH l'heure. La facture du mois se chiffre à 50.000 DH. Et ce, au moment où Larbi Bencheikh crie haut et fort qu’il a fait économiser de l’argent à l’Office. De même, l’Office fait de plus en plus appel à des vacataires et, tenez-vous bien, la facture des contrats de services et vacataires est passée de 5 à 30 millions de dirhams. L’augmentation des effectifs des bénéficiaires de la formation, dont il est fier, s’est soldée par un taux d’occupation des salles dépassant 115 %. Presque la moitié de son programme de construction de centres est tombée à l’eau à cause des retards et des annulations des appels d’offres. C’est dire que les chiffres présentés au Premier ministre sont de la poudre aux yeux. La vérité est ailleurs. Le cumul de tous ces facteurs a poussé la CGEM, sous pression des grandes associations et fédérations, comme le textile, le tourisme et les nouvelles technologies, à demander la tête de Bencheikh.

 
 
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