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N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Un édito contre un autre
(Vous, islamistes, et nous, laïcs, co-existons bel et bien. L’essence même de nos idées nous oppose)

TelQuel en général, et ses éditoriaux en particulier, s’attirent régulièrement des attaques incendiaires dans la presse nationale. Tant mieux. Nous nous sommes toujours gardés de répondre à ce qui est, somme toute, de la bonne publicité. Cette fois, nous allons - je vais - déroger à cette règle. L’éditorial qu’Attajdid m’a fait l’honneur de me consacrer dans son numéro du 26 septembre, en citant mon nom une bonne dizaine de fois, se pose sur le terrain idéologique. Pour cela, il mérite une réponse.
Je suis accusé, pour faire vite, de prêcher la "guerre civile" entre Marocains, de prôner "l’éradication" de tout ce qui porte barbe et hijab, et de polariser les enfants de ce pays en deux camps "équivalents en effectifs" : les islamistes et les laïcs. Sur la guerre civile et l’éradication je n’ai, évidemment, jamais rien écrit de tel ni même d’approchant, malgré l’usage malhonnête des guillemets. Passons. C’est l’histoire des deux camps qui est intéressante à creuser.
On me reproche de vouloir diviser les Marocains. C’est me prêter bien trop d’influence. Les Marocains sont déjà divisés, et ma modeste prose n’y est pour rien. Vous, islamistes, et nous, laïcs, co-existons bel et bien, dans ce pays. L’essence même de nos idées nous oppose : vous voulez que la religion soit au centre de la vie publique, nous voulons qu'elle reste un choix privé et individuel. C’est inconciliable, dans le fond. Mille ans de débat ne régleront rien. Il est absurde, en revanche, de prétendre que nos deux camps sont "équivalents en effectifs". Je ne l’ai jamais prétendu. J’ai toujours attiré l’attention, au contraire, sur le fait que nous sommes ultra minoritaires et vous, ultra majoritaires. Tellement majoritaires que vous pensez évoluer dans cette dimension fantasmatique que vous appelez la Oumma. La communauté des croyants, dont toute déviance idéologique menace la cohésion. La laïcité est, à vos yeux, une déviance idéologique, oseriez-vous prétendre le contraire ? Et que fait la communauté dont vous vous proclamez dépositaires, quand elle se sent menacée ? Elle se protège, elle combat la menace. Démocratiquement, pour l’instant. Quoi de plus civilisé qu’un éditorial dans un journal ? Mais si vous avez un jour le pouvoir, le vrai, vous en tiendrez-vous à des éditoriaux ? Non, vous passerez à la pratique, et vous éliminerez la menace. Pas par la violence, ce n’est le style que d’une minorité parmi vous (ce qui, déjà, est inquiétant). Non, vous éliminerez la menace par la force de la loi, que vous changerez dans ce but. Cette perspective m’inquiète, parce qu’elle n’est pas si irréaliste, et pas si lointaine. Vous n’avez pas encore le pouvoir politique, mais vous avez déjà celui du nombre. Dans les rues, les écoles, les universités, les administrations, partout, on ne voit que vous. Vos idées font tache d’huile, et elles n’ont de démocratiques que les moyens, pas la finalité. S’en alarmer, ce n’est pas prêcher la guerre civile, messieurs. C’est prêcher la résistance. Vous devriez savoir la différence.

 
 
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