Un édito contre un autre
(Vous, islamistes, et nous, laïcs, co-existons bel et bien. Lessence même de nos idées nous oppose)
TelQuel en général, et ses éditoriaux en particulier, sattirent régulièrement des attaques incendiaires dans la presse nationale. Tant mieux. Nous nous sommes toujours gardés de répondre à ce qui est, somme toute, de la bonne publicité. Cette fois, nous allons - je vais - déroger à cette règle. Léditorial quAttajdid ma fait lhonneur de me consacrer dans son numéro du 26 septembre, en citant mon nom une bonne dizaine de fois, se pose sur le terrain idéologique. Pour cela, il mérite une réponse.
Je suis accusé, pour faire vite, de prêcher la "guerre civile" entre Marocains, de prôner "léradication" de tout ce qui porte barbe et hijab, et de polariser les enfants de ce pays en deux camps "équivalents en effectifs" : les islamistes et les laïcs. Sur la guerre civile et léradication je nai, évidemment, jamais rien écrit de tel ni même dapprochant, malgré lusage malhonnête des guillemets. Passons. Cest lhistoire des deux camps qui est intéressante à creuser.
On me reproche de vouloir diviser les Marocains. Cest me prêter bien trop dinfluence. Les Marocains sont déjà divisés, et ma modeste prose ny est pour rien. Vous, islamistes, et nous, laïcs, co-existons bel et bien, dans ce pays. Lessence même de nos idées nous oppose : vous voulez que la religion soit au centre de la vie publique, nous voulons qu'elle reste un choix privé et individuel. Cest inconciliable, dans le fond. Mille ans de débat ne régleront rien. Il est absurde, en revanche, de prétendre que nos deux camps sont "équivalents en effectifs". Je ne lai jamais prétendu. Jai toujours attiré lattention, au contraire, sur le fait que nous sommes ultra minoritaires et vous, ultra majoritaires. Tellement majoritaires que vous pensez évoluer dans cette dimension fantasmatique que vous appelez la Oumma. La communauté des croyants, dont toute déviance idéologique menace la cohésion. La laïcité est, à vos yeux, une déviance idéologique, oseriez-vous prétendre le contraire ? Et que fait la communauté dont vous vous proclamez dépositaires, quand elle se sent menacée ? Elle se protège, elle combat la menace. Démocratiquement, pour linstant. Quoi de plus civilisé quun éditorial dans un journal ? Mais si vous avez un jour le pouvoir, le vrai, vous en tiendrez-vous à des éditoriaux ? Non, vous passerez à la pratique, et vous éliminerez la menace. Pas par la violence, ce nest le style que dune minorité parmi vous (ce qui, déjà, est inquiétant). Non, vous éliminerez la menace par la force de la loi, que vous changerez dans ce but. Cette perspective minquiète, parce quelle nest pas si irréaliste, et pas si lointaine. Vous navez pas encore le pouvoir politique, mais vous avez déjà celui du nombre. Dans les rues, les écoles, les universités, les administrations, partout, on ne voit que vous. Vos idées font tache dhuile, et elles nont de démocratiques que les moyens, pas la finalité. Sen alarmer, ce nest pas prêcher la guerre civile, messieurs. Cest prêcher la résistance. Vous devriez savoir la différence. |