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Maroc/Algérie. Je t'aime, moi non plus
Portrait. Le fou du roi
N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Maroc/Algérie. Je t'aime moi non plus
Portrait. Le fou du roi

Par Driss Ksikes

Maroc/Algérie. Je t'aime moi non plus

(AFP)
Depuis 1999, année d’accession au pouvoir de Bouteflika et de Mohammed VI, les relations Rabat - Alger ont été en dents de scie. Le mémorandum accusateur du Maroc est le dernier acte d’un interminable duel à distance. Rétrospective.


Entre le Maroc et l’Algérie, les phases d’embellie font l’exception. L’annulation du visa par le roi Mohammed VI, le 31 juillet, est déjà un vieux souvenir. Le Sahara a tout gâché. En deux mois, l’ONU n’a reçu que des griefs. Abdelaziz Bouteflika traite le Maroc de "pays colonisateur" et nie être partie prenante
au litige de Rabat avec Tindouf. Quant à l’équipe Mohammed VI, elle s’emploie, dans son mémorandum du 24 septembre, à démontrer que l’Algérie est un "puissance occupante", "tuteur du Polisario" qui plus est. Les tiraillements entre les deux voisins sont cycliques. Normal, les a priori mutuels se confirment régulièrement. Vu d’ici, l’Algérie est "hégémonique, imprévisible et tenue en laisse par les militaires". Et le Maroc, vu de l’autre bord, est "expansionniste, rétrograde et trop protégé par les grandes puissances". Mais, depuis l’accession au pouvoir des deux nouveaux chefs d’État, en 1999, le dégel a constamment été en suspens. Certes, le ton monte à l’approche de chaque réunion du Conseil de sécurité (la prochaine a lieu le 30 octobre), mais pas seulement. Terrorisme, drogue, alliances internationales, incursions territoriales, tout est prétexte pour mettre à fleur de peau les nerfs des dirigeants des deux bords.

Une lune de miel et le prétexte terroriste
1999. On est sur un nuage depuis l’élection de Bouteflika en avril. Il multiplie les lettres dithyrambiques à l’adresse de Hassan II : "Aucun de nous deux n’a jamais rien fait qui soit de nature à insulter l'avenir". Il est ému aux obsèques et insiste auprès de Mohammed VI sur "la nécessité stratégique de construire l’union du Maghreb". Les observateurs les plus fins comprennent qu’il met le Sahara au second plan pour sortir l’Algérie de son isolement international. Confiant, le chef de la diplomatie, Mohamed Benaïssa, annonce à Alger, que "le sommet - tant attendu - aura lieu après le deuil et sera fraternel et historique". Le Maroc officiel croit pour un temps que Bouteflika "le Marocain" serait aussi volontaire que Chadli Bendjedid (co-fondateur de l’UMA) ou aussi téméraire que Mohamed Boudiaf (anti-Polisario notoire assassiné par les militaires). Pure illusion. Lorsque le 14 août, un groupe de maquisards fait 29 morts, à la région de Béchar, pas loin de la frontière, Bouteflika fait une volte-face spectaculaire. Il soupçonne le Maroc d’avoir servi de "base de retrait aux terroristes". Le gouvernement Youssoufi a beau publier un démenti, Alger n’en démord pas. Le président algérien surenchérit et pointe du doigt la "narco-monarchie". Rabat fait, alors, profil bas. On comprend que les militaires invitent "leur" président à rompre l’idylle. Parallèlement, la question du Sahara (ligne rouge de l’état-major) passe par un moment crucial. Le référendum est toujours prévu. La liste des votants (86.000) est arrêtée en janvier 2000, mais le Maroc tergiverse et les recours n’en finissent pas. L’issue incertaine du plan de règlement onusien inquiète Alger. Et Rabat, persuadé que la lune de miel a été fallacieuse, "devient de moins en moins encline à accepter le référendum", rapporte James Baker. Pour faire diversion, le Maroc clame haut et fort, pour la première fois, que l’Algérie détient sur son sol (à Tindouf) des prisonniers de guerre des FAR. Lorsque Mohammed VI et Bouteflika se retrouvent au sommet afro-arabe du Caire, le 3 avril, ils se voient à peine pendant dix minutes, sous le regard inquiet de leurs confrères, égyptien, libyen et tunisien.

Parenthèse heureuse pour Rabat et camouflets algériens
"Il y a un problème entre le Maroc et l’Algérie. Il n’y a pas de problème entre le Maroc et la RASD, qui est une création de l’Algérie". Le 20 juin 2000, Mohammed VI dit clairement ce qu’il pense sur les colonnes de Time. Depuis la mi-mai, les négociations politiques avec le Polisario trébuchent à Londres. Alger joue, sur place, à l’observateur intéressé. Mais, la troisième voie proposée le 29 juin 2001 rend le référendum optionnel et offre une autonomie maîtrisable par Rabat. Pour y aboutir, Mohammed VI y met du sien. Il envoie le 14 avril son directeur de cabinet, Mohamed Rochdi Chraïbi, convaincre Bouteflika d’accepter la voie politique et d’entrer dans l’arène. Au détriment du Polisario ? Détrompez-vous, "l'Algérie est moins l'alliée du Polisario que l'ennemie du Maroc", explique un proche du Palais. Illustration parfaite : Bouteflika tente le 7 juillet d’exclure le Maroc du dialogue 5+5, en proposant à l’OUA de s’en occuper à la place de l’UMA. Seule la position ferme du Sénégal permet de contrecarrer le coup de Jarnac d’Alger. La face est sauvée. Le 11 septembre vient chambouler toutes les donnes. Bouteflika part le 2 novembre voir Bush et met en avant le capital algérien en matière de "lutte contre le terrorisme". Rabat comprend que Washington, à la recherche d’alliés arabes, ne peut plus s’aliéner Alger. Fort de ce soutien, Bouteflika s’envole vers Houston pour rencontrer Baker dans son fief. Fait inattendu, il lui soumet l’idée de partition du territoire sahraoui entre le Polisario et Rabat. Le doute est officiellement dissipé sur les visées algériennes. Au lendemain de la présentation de cette surprenante "4e voie" devant le Conseil de sécurité, le 19 février 2002, chacun marque "son" territoire. Bouteflika se rend le 26 février à Tindouf pour fêter en grande pompe le 26e anniversaire de la RASD - fait inédit pour un président algérien. Réplique du berger à la bergère, Mohammed VI se déplace les 5-6 mars au Sahara et préside - autre fait inédit - son conseil des ministres à Dakhla. Le duel à distance est à son paroxysme.

Entre jeu d’alliances et sursis de Baker
Comme d’habitude (exception faite de la Guerre des sables de 1963), les deux pays sont au bord de la confrontation, mais ne franchissent jamais le pas. La diplomatie prend le dessus. Le 15 mars 2002, le ministre de l’Intérieur algérien, Yazid Zerhouni, est reçu par Mohammed VI. Une médiation du prince Abdellah d'Arabie est dans l’air. Bouteflika fait une déclaration mi-figue, mi-raisin : "L’Algérie n’a pas de visées sur le Sahara occidental, mais ne peut comploter avec le royaume du Maroc contre les autres peuples (sahraoui, en l’occurrence)". Le vice du propos choque à Rabat. En juin, le roi fait comprendre qu'il n’ira pas au sommet de l’UMA programmé à Alger. "Échec de la diplomatie bouteflikienne", titre la presse à Alger, en référence aux alliances "plus solides" du Maroc avec Paris et Washington. Pas sûr. La dernière formule présentée par Baker à Mohammed VI à Agadir, le 15 janvier 2003, le prouve. Le référendum est déterré et la marge de manœuvre du Maroc redevient plus étroite. Rabat connaît alors son année la plus rude sur le Sahara. Déstabilisé en juillet par l’ONU, qui l’oblige à obtempérer au plan de Baker, le Maroc est en quête de signaux positifs. La déclaration du général Khalid Nezzar, laissant croire que "l’Algérie n’a pas besoin d’un État à ses frontières", en est un. Mais le Maroc ne se fie pas trop aux dissensions internes de l’oligarchie militaire algérienne. Par contre, il perçoit les mouvements de troupes du GSPC (Groupe terroriste d’origine algérienne) dans la région du Sahel et du Sahara comme une bouée de sauvetage. Mohammed VI adopte un ton alarmiste au sommet 5+5 à Tunis, le 5 décembre 2003. "Ce conflit artificiel autour de l’intégrité territoriale du Maroc fait peser la plus grande menace sur la sécurité de toute la région, et constitue même un terreau fertile pour le terrorisme". À cet argument politique, Bouteflika a une réplique juridique : "Il faut laisser à l’UMA ce qui est à l’UMA et à l’ONU ce qui est à l’ONU… L’affaire du Sahara est une affaire de décolonisation". Hormis ce duel verbal (très symptomatique d’autres qui vont suivre), les deux chefs d’État, à Tunis, s’évitent tout au long de la rencontre. Mohammed VI arrive même en retard pour ne pas assister au dîner d’ouverture et boycotte celui de la clôture. Au début 2004, les positions se polarisent à mesure que se profile une nouvelle réunion du Conseil de sécurité. Annan y décidera finalement qu’il "ne sert à rien d’imposer une solution non consensuelle". Le statu quo au Sahara est relancé. Quant aux deux antagonistes, chacun affûte ses armes. Alger, salué en avril 2004, dans un rapport américain pour son "agressivité" en matière de lutte contre le terrorisme, décroche la levée de l’embargo contre la vente d’armements. Bouteflika, quasi- plébiscité aux présidentielles, obtient la démission du chef de l’état-major, Mohamed Lamari, son principal ennemi interne. Le Maroc, quant à lui, décroche un statut de membre non allié de l’OTAN, qui le protègerait d’éventuelles attaques externes (algériennes ?) et saute sur l’alternance forcée par le 11 mars à Madrid pour rompre l’axe Alger-Madrid. Suite au dernier rendez-vous onusien, en mai 2004, le Maroc est pour la énième fois appelé à relancer le dialogue. Mais à Rabat, on savoure cette trêve : "Il faut leur laisser le temps. Laisser le nouveau gouvernement s’installer", déclare le ministre délégué aux A.E, Taïeb Fassi Fihri.

Après Baker, le retour des frères ennemis
Une fois la démission de Baker rendue publique le 11 juin dernier, les événements se précipitent et les volte-face se multiplient. Dans une première phase, les rencontres interministérielles se multiplient, sur des questions annexes, consulaires, sécuritaires et même sur les criquets migrateurs. Sur les négociations proprement dites, le ministre des A.E, Abdelaziz Belkhadem, fait savoir publiquement à son homologue français en visite à Alger en juillet que "nous n’avons pas besoin d’intermédiaire". La lettre envoyée quelques jours plus tard par Bouteflika à Mohammed VI est subitement plus conviviale et évoque "une communauté de destins". C’est un remake du scénario post-électoral de 1999. Le 31 juillet, Benaïssa (toujours aussi confiant) reçoit Boualem Bessaïeh pour lui annoncer que le Maroc supprime le visa "sur hautes instructions royales". Il faudra attendre le 9 juillet pour entendre les conditions draconiennes d’Alger : "Il faut que le citoyen algérien, une fois sur le territoire du royaume, ait toutes les garanties pour circuler librement et dans la dignité… La lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue sont une autre condition pour la levée des barrières", déclare Zerhouni en nommant le wali de la ville frontalière, Tlemcen. Le souvenir de 1994 et des files de journalistes et intellectuels algériens, interrogés au pied levé dans les commissariats, puis chassés, est vivace chez nos voisins. Quant au Sahara, Bouteflika retrouve dorénavant un discours devenu classique : "C’est une affaire de décolonisation qui ne concerne pas l’Algérie directement". D’où la dernière réplique du Maroc qui met à nu "les implications algériennes" et rappelle, comme l’a dit Baker dans sa dernière interview, que "le Maroc et l’Algérie sont les principaux protagonistes". Qui jouent au chat et à la souris.

 
 
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