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Maroc/Algérie. Je t'aime, moi non plus
Portrait. Le fou du roi
N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Maroc/Algérie. Je t'aime moi non plus
Portrait. Le fou du roi

Par Chadwane Bensalmia

Portrait. Le fou du roi

Ali a tenu à revêtir sa jellaba de
cérémonie pour se faire prendre en
photo à côté de son "temple"… (DR)
Ali est un collectionneur d’un genre particulier. Voilà six ans, il a transformé un trottoir du boulevard Hassan II à Rabat, en une galerie photo à la gloire de Mohammed VI. C’est sa façon, à lui, de dire son amour… et son patriotisme.


Ali aime le roi. Passionnément. "À la folie", dit-il. "Et plus que ça. Je ne pense pas trouver de mots suffisamment forts pour en parler". Ali est revendeur de cigarettes au détail. Un illustre inconnu que les R'batis croisent tous les jours en empruntant le boulevard Hassan II. Juste au niveau de Bab El Had, sous un
abri en béton, que Ali partage avec quelques cireurs de chaussures, une épicerie et un bureau de tabac, l’homme a dressé une galerie photos à la gloire de son roi. Derrière la petite tablette qui lui sert de fond de commerce, sur les murs, il a aligné des dizaines de photographies, de portraits et de coupures de journaux de Mohammed VI. Rien de bien étrange, de prime abord. Les photos du roi sont revendues partout. Alors rares sont ceux qui s’y arrêtent suffisamment longtemps pour remarquer le petit écriteau, perdu au milieu des photos royales. Dessus, Ali a écrit, en français et en arabe : "Ces photos ne sont pas à vendre". Voilà plus de six ans que ça dure. Six ans que le jeune homme collectionne tout ce qui s’apparente de près ou de loin à Mohammed VI.
Toujours prêt à mettre le prix qu’il faut pour acquérir une nouvelle photo dans son temple. Et pour rien au monde, il n’accepterait de les céder, ni même de les prêter. On comprend alors son refus catégorique lorsqu’un photographe voisin lui en a demandé une, relativement rare, pour en faire une reproduction. "C’est comme si je devais me séparer d’une partie de moi-même. Je n’ai confiance en personne pour en prendre soin", justifie l’homme. Et aux curieux, il se fait un bonheur de répondre "j’en ai d’autres, plus rares, chez moi". À Salé, Hay Oued Dahab où il partage un petit 40 mètres carrés avec sa femme et ses deux enfants, il a érigé un second sanctuaire. Familial celui-là, puisqu'il a inculqué son amour aux siens. Alors sa femme complète le tableau en y apportant des photos de Lalla Salma. Et ses enfants savent qu’il ne faut surtout pas toucher ou abîmer le trésor de papa.
Sur l’album photo de la famille, une petite trouvaille, où Ali et son fils encadrent un grand portrait du roi. La symbolique est trop forte. "J’ai envie de transmettre cet amour à mes enfants", insiste-t-il. "Aimer son roi, c’est aimer son pays". Dans la chambre à coucher, un panier en plastique réunit des dizaines de coupures de presse, de vieux articles jaunis, souvent en plusieurs exemplaires. "Je garde tout", lance-t-il en les exposant, religieusement, les uns après les autres. C’en est devenu un réflexe, Ali ramasse tous les journaux jetés dans la rue, ici et là, de crainte qu’une photo de son idole n’y soit et qu’elle soit piétinée. "Chrif", c’est ainsi qu’il le nomme, sans jamais oser prononcer son nom. Dans son entourage immédiat, à Salé comme sur le boulevard qui lui sert de lieu de travail, tout le monde participe désormais à l’effort. Le kiosquier lui met de côté les revues et les journaux quotidiennement, les autres sont à l’affût de chaque nouvelle photo qui circule. Quelques-uns en profitent à l’occasion pour lui en revendre. "Tenez, avance-t-il en pointant du doigt un immense portrait, celui-là, je l’ai payé 250 DH".
En avançant dans la discussion, il vous parle, non sans fierté, de l’effet de contagion qu’il a eu sur ses voisins de trottoir. Faisant allusion à un cireur de chaussures qui s’est mis à en accrocher d’autres au-dessus de sa cabine. "Par contre, lui, n’hésiterait pas à les revendre", rajoute-t-il avec désappointement. Il vous parlera aussi, tout ému, de cette vieille femme qui s’est arrêtée un jour pour embrasser la photo du roi et repartir.
Sa passion tient de l’inexplicable. "Ça m’a pris subitement, comme un coup de foudre. C’était quelques mois avant la mort de Hassan II". "C’est peut-être de famille. Quand j’étais jeune, ma mère m’avait raconté l’histoire de mon oncle paternel, qui avait perdu la vue à force d’avoir pleuré la mort de Mohammed V". Ali, lui, donnerait sa vie pour son roi. Le reste lui importe peu. Et ce n’est pas grave s’il doit partager la misère que lui rapporte son commerce, entre son amour pour son roi et celui qu’il peut avoir pour sa famille. "J’ai envie de voir sa photo partout". Alors naturellement, il attend de son entourage qu’il en fasse autant. Et personne n’y échappe. "Une fois, je me suis rendu compte que mon coiffeur n’en avait pas dans son échoppe. Je lui ai proposé de lui en offrir une. Je l’ai fait", conclut-il fièrement, avant de reprendre comme s’il cherchait une logique à exposer : "Honnêtement, n’est-ce pas plus beau que des murs nus et sales ?". D’ailleurs, il n’y a pas que les murs qu’il a envie d’orner de portraits royaux. À ses heures perdues, Ali traîne dans les rues de la ville, en imaginant des emplacements à chacune des photos qu’il connaît. Alors du côté des Oudayas, il a décidé que ce serait un immense panneau d’affichage avec dessus la photo du roi sur son jet ski. Sur la place Hassan II, une seconde en djellaba et fez… Des rêveries qu’il partage avec son ami, Mohamed, un autre collectionneur de photos royales.
Derrière le Mellah, sur l’une des ruelles de Derb Laafou, Mohamed tient une petite échoppe où il "improvise" de la sandwicherie. Juste à côté, derrière une vieille porte en bois, peinte aux couleurs du drapeau national, Mohamed cache son petit trésor. Une cabine de 6 mètres carrés, où des centaines de photos sont exposées les unes à côté des autres, dans des dizaines de cadres. Classées selon le contexte où elles ont été prises, les époques ou les évènements.
On retrouve un cadre onsacré aux photos d’enfance du roi. Un autre à ses apparitions en public, puis un troisième à ses photos de famille. Et puis d’autres qui datent de plusieurs décennies. Des photos de Hassan II, d’autres de Mohammed V… Des photos encore plus rares que celles qui font la fierté de Ali. Et Mohamed n’est pas moins réticent à l’idée de les partager avec le commun des mortels. C’est comme s’il avait décidé, qu’en dehors de Ali, il était seul à en connaître la valeur. Il ne dévoilera pas ses sources. Et c’est à peine s’il ne vous fiche pas à la porte de sa cabane secrète. "Il est le seul à comprendre réellement ma passion", commente Ali. Alors, les deux échangent, au fur et à mesure de leurs trouvailles, les photos royales, le temps d’en faire une copie.
Ali n’a jamais pu approcher le roi, ni même le voir, en chair et en os. Si. Peut-être une fois, où il l’a aperçu quelques secondes, le temps de se rendre compte que le cortège royal était déjà loin. Il ne semble pas y attacher grande importance, d’ailleurs. Il n’attend aucune contrepartie à son amour. Juste un rêve. Avoir un jour suffisamment d’argent pour ouvrir une vraie galerie où ses photos pourront enfin être exposées, comme elles méritent de l’être.

 
 
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