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N° 144
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari

Fatiha Jebliya. Celle par qui le scandale (de la police) arrive

(Photo AFP)
Comment une mère de famille de 40 ans a fait rapidement fortune dans le trafic de drogue, opéré dans la capitale du royaume, échappé à 300 avis de recherche, avant de provoquer le chamboulement de l’organigramme de la police.


Non, Fatiha Jebliya n’est pas Mounir Erramach. Elle ne deale pas de cocaïne, ne vit pas dans le luxe. Et puis elle est une femme, mère de famille, son histoire est un peu celle de la self-made woman qui monte avant de s’écrouler pour un détail mal négocié, entraînant dans sa chute compagnons et obligés, pour
la plupart haut nichés dans la nomenklatura policière. Fatiha Hamoud n’a rien d’une Jebliya, c'est plutôt une Doukkalie, de niveau intellectuel très moyen (études secondaires), dont la vie bascule le jour où son mari est jeté en prison. En 1999, Mostafa R’gam, petit dealer à Salé, écope de six ans de réclusion. Deux de ses frères sont également en taule, pour les mêmes raisons. Sa mère, Fatéma Rochdi, alias la Jebliya, ancienne baronne locale de la drogue (et ancienne pensionnaire de la prison de Salé), véritable "crazy mamma", remet les clés des "affaires" de la famille à sa belle-fille, Fatiha. Et Fatiha se débrouille plutôt bien. Aussitôt mise dans le circuit du trafic de drogue à Salé, Fatiha fait oublier son mari et toute sa belle-famille. Le transfert des compétences se fait si bien qu’elle devient la Jebliya en lieu et place de sa belle-mère. Fatiha deale kif, haschich et chira. Elle étoffe le réseau de pourvoyeurs, de relayeurs et de revendeurs, et se construit une véritable coque de protecteurs parmi les gendarmes (le douar qu’elle habite à Salé est une circonscription rurale) et les policiers. Fatiha opère d’abord à Salé, puis étend sa toile sur toute la région des Zaers-Zemmour. Son ascension est d’autant plus remarquable que son terrain d’action est réputé pour être une fourmilière de policiers, gendarmes et agents de sécurité en tous genres ! Le réseau de Fatiha opère, en effet, à deux pas du siège central de la Sûreté nationale, de la gendarmerie et du ministère de l’Intérieur. Tout ce beau monde sera incapable de lui mettre la main dessus, en quatre ans, malgré quelques 300 avis de recherche nationale. Un miracle. Comme nous l’explique cette source proche de l’instruction en cours, "Fatiha se lie à l’un des chefs de département de la Sûreté régionale de Salé. La liaison se développe et, moyennant des pots de vin, s'ouvre les portes vers d’autres haut responsables de la police locale, voire centrale à Rabat". Les couvertures fonctionnent à merveille. Officiellement recherchée, Fatiha se déplace beaucoup, à travers tout le royaume, s’affiche en public, sans jamais être inquiétée. Son business non plus n’est pas perturbé, bien au contraire. Mais c’est sur le plan personnel que le bât blesse. Depuis 2003, en effet, le mari, Mustapha R’gam, transféré à Oukacha à Casablanca, est au courant de la liaison que sa femme entretient avec au moins l’un des responsables de la police de Salé. Il refuse désormais de la voir et menace de la liquider, à sa sortie de prison. Les mois défilent. Août 2004, la sortie de R’gam n’est plus qu’une question de semaines. Fatiha panique et fait du porte à porte auprès de tous ses amis policiers. Aucun ne lui propose une solution rassurante. Fatiha se brouille avec ses contacts et décide, comme nous le spécifie notre source, "de se laisser arrêter". Une façon comme une autre d’échapper aux représailles de son époux. Mais pas seulement. Les déboires de la trafiquante ont, entre temps, fait le tour de la hiérarchie policière à Rabat. Fatiha a fréquenté, et vraisemblablement soudoyé, du beau monde. Le déballage qu’elle promet pourrait servir d’aubaine pour purger les rangs de la DGSN, peut-être aussi de la gendarmerie, de quelques éléments déjà en froid avec leurs directions respectives. Impossible pour le moment de confirmer l’existence d’un quelconque deal mais, le 31 août, la baronne est arrêtée à Mehdia, pas loin de Salé. Elle passe tout de suite aux aveux. Le premier nom qu’elle livre est, d’après des sources fiables, celui de l’ancien chef de la brigade anti-gang à Salé, Mohamed Bachiri. Elle livre d’autres noms, une trentaine en tout. Parmi le lot, nous révèlent nos sources, deux anciens préfets de Rabat-Salé, Abdelhamid Bechar et Mokhtar Bekkali. Le premier a également été chef de la Sûreté à Salé, alors que le deuxième est responsable de la sécurité des palais royaux depuis 2003 ! La machine s’emballe d’un seul coup. Des suspensions sont décrétées par le directeur de la DGSN, Hamidou Laânigri. Des nominations et des redéploiements suivent dans la foulée. C’est le grand branle-bas de combat. Entre temps, Mustapha R’gam, le mari de Fatiha, a effectivement été relaxé, alors que les anciens pourvoyeurs de la trafiquante ont coupé l’écoute, craignant à leur tour que la machine ne remonte jusqu’à eux...
Aujourd’hui, et alors que l’instruction suit toujours son cours, douze responsables de la police sont pratiquement aux arrêts, alors qu’une vingtaine font l’objet d’enquêtes approfondies. L’affaire Jebliya, après avoir transité par les mains de la BNPJ, devra bientôt déboucher sur un procès. De gros poissons de la police et de la gendarmerie, entre Rabat et Salé, risquent leur carrière.



Objectif Benhachem

L’affaire Fatiha Jebliya est, en un an à peine, la troisième qui remonte jusqu’au sommet de la DGSN (Direction générale de la Sûreté nationale). L’été 2003, déjà, les révélations de Mounir Erramach et de hauts cadres de la police avaient tiré la sonnette d’alarme pour l’ancien patron de la DGSN, Abdelhafid Benhachem, finalement épargné mais après que son nom ait filtré dans les rapports de l’instruction, lâché par quelques-uns de ses proches collaborateurs. Courant 2004, l’affaire dite de l’uranium remonte à la surface. En gros, c’est l’histoire d’un pêcheur dans le Nord du Maroc arrêté et condamné pour trafic de drogue, qui demande depuis un an à être rejugé. Selon sa version, le pêcheur aurait été obligé d’écouler de l’uranium pour le compte du responsable de la douane maritime à Mdiq. Il aurait rencontré Laânigri, à l’époque patron de la DST, pour lui en faire part quand il s’est fait arrêter… pour trafic de drogue par la police de Benhachem. L’affaire, pourtant vieille de quelques années, occupe étrangement les devants de l’actualité depuis quelques semaines. Elle est en passe d’être rejugée à Tétouan…
Le dossier Jebliya ne fait que confirmer la tendance. En attendant les inculpations, pratiquement tous les pontes de la Sûreté à Rabat-Salé, depuis 1999, ont été malmenés. À quelques exceptions près, ce sont des hommes de Benhachem. D’après certaines confidences, les aveux de Jebliya, dans le chapitre pots de vin et corruption, auraient donné lieu à des phrases assassines ("Ils (les responsables policiers) me disaient qu’une partie des sommes d’argent exigées devait être réservée au patron". Un patron qui doit se demander si les déballages de Jebliya ne seraient pas une façon de lui régler son compte, à lui et à ses hommes.

 
 
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