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Par Chadwane Bensalmia
Proverbes. Les anciens disaient...
| "De notre temps, il suffisait d'une petite phrase pour remettre quelqu'un à sa place, pour se faire respecter ou simplement pour commenter un fait". Laidiya, foulard noué autour de la tête, caftan et tchamir regrette les temps passés. Cette octogénaire comme on en fait de moins en moins est onze fois mère et moult fois grand-mère. Mais c'est avant tout un recueil vivant de proverbes. "De mon temps, les femmes étaient capables de tenir des discussions entières en paraphant chaque phrase d'une citation appropriée. Vous autres, les gens d'aujourd'hui, vous passez votre temps à parler sans résultat" dit-elle. Cynisme, sagesse, méchanceté
les femmes étaient |
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maîtresses lorsqu'il s'agissait d'avoir de la répartie. Et il y en avait pour toutes les situations.
Aujourd'hui, les plus chanceux se souviennent vaguement de ces réunions de familles, où les maladresses des uns et des autres étaient commentées par des bons vieux proverbes de grand-mères. Depuis, ce pan de notre tradition orale est tombé en désuétude, pour de nombreuses raisons. Les femmes, dépositaires de ce patrimoine, sont passées à autre chose. Leur condition ayant changé, elles n'ont plus besoin de tant de subtilité pour dire les choses. Leur mode de vie a évolué, et leur créativité a mué vers d'autres formes d'expression. Ensuite, le dialecte marocain est franchement en mal d'amour. Puis, ce n'est pas très branché de parler avec des proverbes. Alors on oublie. Et entre temps, c'est une grande facette de notre société, de notre histoire qui nous échappe. Souvent aussi, bon nombre de ceux qui ont survécu au temps ont perdu de leur sens, ou celui-ci a complètement été déformé. Les histoires et les situations qui ont donné naissance à ces proverbes sont passées aux oubliettes. En attendant une miraculeuse réconciliation avec notre culture, une petite plongée dans l'univers malicieux des femmes d'autrefois nous permettrait peut-être de comprendre comment s'est forgé notre mentalité. Merci Laadiya.
Si un métier n'enrichit pas, au moins il protège. Et peut-être même te sauvera-t-il la vie un jour.
Un roi très sage fait apprendre à son fils le métier de Mjadli (fabriquant de bandoulières de soie).
Un soir, alors que le jeune prince s'amusait avec son ami, il lui souffle l'idée de se déguiser en marchands ambulants pour se rendre en ville. Arrivés dans les quartiers chauds de la ville, les deux enfants pénètrent dans l'échoppe d'un marchand de viande hachée qui avait pour habitude de tuer les plus gras de ses clients pour en vendre la chair.
Les ayant surpris, le marchand les fait prisonniers.
Passe le tour du jeune ami du prince, et quand vient le sien ; il propose un marché à son bourreau
- Épargne-moi et en échange, tu gagneras dix fois plus tant que je suis en vie.
- Comment ? lui demande le marchand
- Apporte-moi des écheveaux de soie de couleurs variées, je fabriquerai des cordons de bandoulières que tu vendras au prix fort.
Le gargotier accepte le marché.
Et tous les jours, le jeune prince s'attelle à la tâche faisant le bonheur de son nouveau maître.
Pendant ce temps, le roi, désespérant de voir son unique fils revenir, abandonne les recherches.
Les mois passent et grâce au jeune homme, le marchand laisse tomber son commerce de la chair humaine. Un jour, alors qu'il revenait du souk tout content, le prince lui dit :
- Je peux te faire gagner beaucoup plus si tu veux.
- Comment ? répondit le marchand
- Je peux faire un travail de bien meilleure qualité. Seulement, il te faudra trouver des clients riches pour l'acheter. Apporte-moi des fils d'or et tu verras
Dès le lendemain, le prince fabrique une splendide bandoulière sur laquelle il a brode sous forme de dessin son nom et l'adresse de sa prison. Il la remet ensuite à son maître et lui conseille de s'adresser aux ministres pour en avoir le prix fort.
Le gargotier va ainsi voir un ministre et lui expose le travail :
- Mon Dieu ! s'écrie celui-ci en voyant la broderie. Le prince est vivant.
Il appelle ses gardes, fait arrêter le commerçant et le prince est sauvé.
La fille qui a atteint l'âge de la tresse n'est plus une fillette
Jusqu'à l'âge de sept ans, la fillette était considérée comme une enfant innocente. Elle avait le droit de sortir dans la rue, de jouer avec les garçons, d'aller chez l'épicier, le coiffeur et à l'école coranique.
Pendant ces premières années, ses cheveux étaient coupés au rasoir en une torsure couronnant la tête, ne conservant à l'arrière du crâne qu'une touffe de cheveux qu'on nattait.
Cette couronne rasée s'amenuisait petit à petit jusqu'à disparaître complètement en même temps que commençaient à pointer ses seins.
Dès lors, elle perdait le droit de sortir et devenait une "hajba" ( cloîtrée). Et comme elle devait rester dans la maison, elle n'allait plus chez le coiffeur et ses cheveux, repoussants étaient tenus en tresses.
La femme, à la fois victime et bourreau était hautement misogyne. En outre, expliquer cet état d'esprit par la seule éducation conservatrice qu'elle recevait serait incomplet. Condamnée à vivre cloîtrée dans un monde exclusivement féminin, ce sont ces mêmes femmes qui devenaient ses ennemies. Belle-sur sur, belle-mère mais aussi fille et servante
Et chacune avait alors ses mille et un torts.
En passant au statut de femme mariée, la sagesse populaire perdait de sa sévérité et préconisait la douceur et la finesse. Et les hommes étaient invités à changer de comportement à leur égard. La ruse féminine et son obstination étant craintes, l'homme devait troquer le bâton contre la carotte. Et on lui dira
Instruis ton fils sur un tapis de paille et ton épouse dans le lit
La traduction suffit à elle seule pour saisir la moralité. Pour éduquer ton enfant, use daustérité car dans le confort, il sera distrait. Quant à ta femme, la dureté nengendrera que son entêtement. Arme-toi de douceur et de délicatesse si tu veux tassurer son attention et son obéissance.
Qui épouse une femme en dehors de son rang, mérite dêtre tondu
Autrefois, lorsqu'on voulait marier un garçon ou une fille, on allait consulter des personnes de bonne foi. Ces derniers dits "Lebbarine" étaient des vieillards de bonne famille, connaissant bien la ville et ses habitants. C'est eux qui conseillaient ou déconseillaient un projet de mariage en tenant compte du rang social de chaque famille, de ses origines, de son niveau de vie, de son degré de foi, de leur honorabilité, et de tout ce qui pouvait ou non assurer l'homogénéité et la réussite de "l'entreprise". Ces lebbarine se réunissaient dans une mosquée de la ville de Fès qui en portait le nom. Elle existe d'ailleurs.
En outre, l'appellation "lebbar" est encore aujourd'hui utilisée péjorativement pour désigner le souffleur d'idées.
Ceux-ci pour celles-là et nous deux l'un pour l'autre Amrou
Amr, un blédard et son épouse Tamo visitent la médina de Fès pour la première fois. Arrivés dans le quartier de Moulay Idriss, Amr est frappé par la beauté et l'élégance des femmes Fassies.
- Tamo, regarde les vraies femmes, dit-il à sa femme
Tamo fait mine de n'avoir rien entendu. La balade continue et le couple arrive à la Kissariya, au milieu de boutiques peines de tissus, de bijoux, de bourgeois propres, beaux et bien habillés. Et Tamo s'écrie en les désignant des "ceux-ci pour celles-là et nous deux l'un pour l'autre".
Chère madame, votre mari n'est pas comme vous. Il y a par où le tenir
Il y a longtemps, les hommes avaient paraît-il, l'habitude d'aller chez le barbier ou le faisaient venir chez eux pour se faire raser les parties intimes. Un jour, l'épouse d'un client voulant imiter son mari, demande au barbier de lui en faire autant.
Seulement, une fois le travail terminé, lorsque le femme voulut en voir le résultat, elle constata alors que l'uvre n'était réussie et s'en prit au barbier qui eut cette réponse : "Mais madame, votre mari a par où le tenir (NDLR pénis)".
Moralité : hommes et femmes ne seront jamais égaux
La maison la plus imposante est celle dont le milieu du patio est orné d'une fontaine
A l'origine, c'était la réponse d'une femme à qui l'on a reproché l'énormité de son nez. Aujourd'hui, ce proverbe est également utilisé lorsque dans une situation donnée, on s'attache aux détails, laissant de côté l'essentiel.
Si on te dit : regarde la chèvre qui s'envole. Répond : bien sûr, d'ailleurs, elle a une touffe d'herbe entre les dents
A lorigine, le proverbe invitait les gens à faire profil bas face à lentêtement. Depuis, amputé de sa seconde partie, le proverbe est utilisé pour désigner une personne obstinée
Mariez-moi ou je me fais musulman
C'est la menace ahurissante adressée par un adolescent juif à ses parents lorsque ceux-ci refusèrent de le marier. Arrivée aux oreilles des habitants du Mellah ( quartier des juifs dans les villes marocaines), ces derniers terrorisés à l'idée de voir un des leurs se convertir, se sont tous alliés à sa cause et les parents durent céder.
Comble du racisme, le juif, être méprisé, était devenu un concept. On assimilait au juif toute personne qui oeuvrait aux basses besognes, qui était trop près de ses sous, qui faisait preuve d'ingratitude, mais il n'y avait pas que ça. Quelques fois, on lui reconnaissait quelques qualités. Alors, ils avaient la côte dès que ça parlait charme - paradoxalement, les seuls hommes devant lesquels les femmes étaient autorisées à se présenter cheveux découverts étaient les juifs-, leur endurance et leur amour du travail étaient donnés en exemple
On dira alors : Ezzine fi oulad lihoud, errtouba ou leqdoud (on aime chez le jeune juif deux qualités : la douceur et l'endurance).
Année de l'opulence et du jeune roi
Alors que la règle voulait que les proverbes soient généraux et impersonnels, il arrivait que certains voient le jour dans un contexte bien défini, en dehors duquel ils n'avaient plus de sens. C'est en l'occurrence le cas de celui-ci qui renvoie à une année spécifique. Le 18 novembre 1927, Mohammed V succède à son père Moulay Youssef à l'âge de 18 ans. Cette année-là fut particulièrement féconde. Et les agricultures firent d'excellentes récoltes. On l'appela alors "année de l'opulence et du jeune roi".
Qui désire être belle doit supporter qu'on lui perce les oreilles
Le piercing des oreilles était l'étape ultime qui séparait les jeunes enfants de leur future condition de femmes. C'est à l'âge de 7 ans, au moment même où la petite fillette perdait son statut d'être asexué ( enfant), et où elle rejoignait le monde fermé des femmes qu'elle vivait sa première douleur de femme. L'événement était alors célébré pour accueillir la future jeune femme. La coutume a, depuis, relativement disparu mais le proverbe demeure. Aujourd'hui, la moralité du proverbe revient à dire que "toute réussite se fait au prix de la souffrance".
Et la tendance se généralise. Avec le temps, les usages faits des proverbes ont évolué. Quelques uns sont appliqués à des situations qui n'ont rien à voir avec leur sens originel. D'autres ont été modifiés, certains ont été oubliés. Seule demeure la mémoire de quelques femmes comme Laidiya pour nous rappeler que : leklam bla zwayed, bit bla wsayed (un discours sans fioritures, c'est comme un salon sans coussins).
La majeure partie de ces proverbes est retranscrite dans l'ouvrage : Un bouquet de proverbes marocains.
Mohamed Kebbaj et Mohamed Cherradi Fadili
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Érotisme. Les femmes se lâchent
Une vieille femme toute ridée et édentée passant devant la porte d'un commissariat, remarque un attroupement de prostituées. Curieuse de savoir ce qui s'y passe, elle s'en approche et pose la question à l'une d'entre elles. Celle-ci lui répond : on distribue des bonbons. Naïve, la vieille dame se range dans la queue, attendant son tour. En arrivant enfin devant le policier, ce dernier lui demande surpris ce qu'elle faisait dans ces lieux. Vexée par son attitude, la vieille femme lui répond "Quoi ? tu me sous-estimes ? Si je ne peux pas le croquer, je peux toujours le sucer". Les proverbes salaces - éminemment féminins -se valent tous quant à leur audace. D'ailleurs, c'est aux femmes qu'on doit la majorité des proverbes X. Et il faut croire que lorsqu'il s'agissait de sexe la censure n'avait pas la moindre emprise sur leur créativité. Et la subtilité était généreusement sacrifiée.
Dans les grandes occasions, mais surtout durant la séance de bain hebdomadaire - à l'époque, les femmes s'y préparaient comme elles pouvaient le faire pour les fêtes, leurs plus belles toilettes étaient sorties pour l'occasion. Mais encore, l'essentiel de ce qui se disait durant le bain tournait naturellement autour du sexe, sachant que leur retour du bain était unanimement attendu par les hommes. Alors on se lâchait entre dérision et malice.
Tu me sous-estimes ? Si je ne peux pas le croquer, je peux le sucer
Le concombre des bédouins est gros et doux.
La souris se fatigue, jamais le trou.
Celui au fendu se dresse haut, celui au pendu n'a qu'à s'en aller
Si celui qui m'a dépucelée s'est montré ingrat, croyez-vous je trouverai fidélité chez celui qui m'a prise pour maîtresse. |
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