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Adaptation : Cerise Maréchaud
Reportage. Journal dun médecin de campagne
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La plus belle récompense est la médecine de proximité (DR)
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Zineb est médecin dans un centre de santé situé dans une enclave montagneuse, près de Chefchaouen. Pour TelQuel, elle choisit les journées les plus marquantes de son journal intime, qu'elle tient depuis un an.
Vendredi 28 Septembre
Un petit bled perché dans le Rif, à une bonne heure de Chefchaouen. Cest mon affectation. Des années de fac de médecine à Rabat, mon diplôme en poche, mon mariage
et me voilà ici. Des médecins disent que lon ne sait pas pratiquer |
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avant davoir "fait le rural". À ne pas refuser, de toute façon, à moins de vouloir être radié de la Santé publique. Il y a quelques années encore, les postes en centres de santé communaux étaient tirés au sort, cétait
démocratique. Désormais, cest "au mérite", comme ils disent. Comprenez : les mieux lotis au classement final y échappent. Cest ironique ; le mérite, cest ici que ça se passe. Au ministère, ils disent avoir du mal à garder les médecins. Mais dans quelles conditions vais-je vivre ? Jai trouvé mon domicile dans un état lamentable, un préfabriqué usé par les caprices du climat et un entretien inexistant. Jai bien essayé de le retaper un peu, mais les consultations me prennent tout le temps. Le paysage est pourtant magnifique. Depuis mon arrivée, pas délectricité. Le projecteur à pile que jai perché tant bien que mal au-dessus du porche pour éclairer le chemin de caillasse jusquau centre ne fera bientôt plus laffaire avec les pluies et la nuit précoce.
Lundi 26 octobre
Cela fait un mois et demi que jexerce au centre de Brikcha. Autant dire, ce nest rien à côté des deux années de ma mission ici. Je commence à sentir lisolement. Dans les couloirs de la fac à Rabat, jamais je navais anticipé ces va-et-vient de paysans à dos de mulet ou à pied, sempressant par vingtaines chaque lundi devant la bâtisse discrète du centre de santé. Il faut dire, cest seulement le lundi que des moyens de transport dignes de ce nom, grands taxis pour la plupart, poussent jusquà notre emplacement. Le lundi, cest nhar essouq (le jour du souk hebdomadaire). Le rendez-vous inévitable. Les files dattente sallongent devant notre centre et le caïdat, pour régler en une fois approvisionnements, problèmes de paperasses et éventuellement, les soins nécessaires. Moi-même, si je rate le marché, je suis sans provisions jusquà la semaine suivante. Malgré nos encouragements à multiplier les consultations, absolument gratuites, beaucoup de ces gens qui vivent avec moins de 5 DH par jour nont pas complètement intégré limportance de la santé. La grande pauvreté est le lot de la majorité dentre eux ; des paysans possédant à peine quelques hectares doliviers, pour les plus riches. La survie et le maigre revenu journalier sont leurs premiers soucis. Alors la planification familiale...
Mercredi 18 novembre
Lair sest nettement rafraîchi. Nous traitons de plus en plus de cas dotites, d'angines et de rhinopharyngites, surtout chez les enfants. Tant que le matériel le permet, les tests du paludisme sont systématiques chez les patients fébriles, même si le palu a presque entièrement disparu au Maroc. Viennent aussi des toxicos au haschisch, et beaucoup de cas de carences nutritionnelles. La planification familiale progresse correctement au sein de la cellule de santé maternelle et infantile. Nous ne distribuons aux femmes que des cycles contraceptifs de trois mois maximum pour les inciter à revenir régulièrement. La plupart dentre elles refusent le stérilet à cause des poids pesants quelles portent tous les jours aux champs. Mais la nécessité de la contraception est de plus en plus acquise, les chiffres de la natalité en milieu rural le prouvent. Une chance pour nous, le centre daccouchement est impeccable. Au point que linfirmière regrette sa faiblesse de rendement. Laccouchement à domicile demeure la donne par ici. Grâce au concours des vieux infirmiers du dispensaire, nous parvenons à assurer un minimum de surveillance médicale et à remplacer peu à peu les accoucheuses traditionnelles. Tout du moins, essayons-nous de les sensibiliser, par des dons de matériel, en leur montrant comment clamper...
Jeudi 1er décembre
Cest sûr maintenant, je suis enceinte. Depuis peu de temps avant mon affectation évidemment, mais je nai eu la confirmation que ces derniers jours. Jai réussi à joindre mon mari Majid, malgré les coupures incessantes de la ligne téléphonique à cause du chergui, le vent de lEst. De toute façon, je reste en poste au centre, et devrai faire avec. Jespère ne pas glisser à nouveau sur le chemin du centre, comme lautre nuit lorsque je suis sortie en urgence pour un accouchement. Les chiens errants continuent de meffrayer, ils hurlent du soir au matin et nous avons déjà eu cinq cas de mauvaise morsure. Latifa et Brahim, le couple dinfirmiers qui travaillent avec moi, me soutiennent énormément. Al hamdou lillah léquipe ambulatoire de Chaouen vient samedi prochain, comme chaque mois, poster son Land-Rover dans lécole pour soccuper des familles vivant à plus de 20 kilomètres du centre. Cela devrait nous soulager. En cas durgence, ils pourront assurer le transfert sur lhôpital, car nous navons plus de carburant.
Lundi 30 mars
La réserve de médicaments devient critique. Cest la deuxième fois que nous attendons lapprovisionnement trimestriel avec trois fois rien. Vendredi dernier, jai dû descendre à la ville par mes propres moyens, à plus de 6 mois de grossesse, acheter un flacon de glucose pour sauver un homme diabétique en coma hypoglycémique. Jai eu beau en ramener après mon congé à Rabat pour laïd, ça ne suffit pas. Autre jour, autre problème : depuis quelque temps, nous avons lélectricité. Mais les coupures régulières menacent sans arrêt la chaîne de froid et des centaines de vaccins ont dû être jetés.
Samedi 11 mai
Avec le retour de la chaleur, une nouvelle réjouissance nous arrive, la "hantise" des médecins de campagne : les scorpions. Mon prédécesseur ma prévenue, surtout ne pas laisser le moindre interstice chez moi comme au centre. Les douleurs sont, paraît-il, insupportables et la mort guette nimporte quel nourrisson. Grâce à lassèchement du sol, une équipe suisse est là pendant quelques temps pour enrichir le sel en iode et la farine en fer, afin de contrer hypothyroïdies et anémies fréquentes. Je suis bientôt à terme et prépare ma descente sur Rabat pour laccouchement. Mon retour au centre de santé demeure incontournable. Ces gens ont droit à la santé, et il faut plus de médecins. Surtout par ici, dans le Rif. Certes, la notion du temps disparaît, cest une astreinte quotidienne, une disponibilité psychologique non-stop. Mes regrets : le manque de formation, le déséquilibre des moyens alloués par le ministère, le désintérêt pour la motivation des médecins, alors quun des problèmes principaux est leur instabilité. Des efforts à fournir absolument, au nom dune vocation belle, vitale. |
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Infirmiers itinérants. Fini le "temps du mulet"
Véritables pionniers de la médecine rurale, les infirmiers itinérants, basés dans les dispensaires ruraux, garantissent laccès de tous à la prévention. Juchés sur une moto à larrière de laquelle claque une boîte métallique bourrée de médicaments, ils parcourent les plaines pour faire le porte-à-porte auprès des foyers très excentrés. Connaissant chaque famille comme la leur, ces vieux infirmiers ont un rôle social primordial et ont souvent aidé au recensement de la population locale, comme à la topographie de la région. Bien qu'un infirmier se soit déjà perdu pendant plusieurs jours vers Khenifra lors dune tempête de neige, avant dêtre récupéré par des paysans nomades
Voués à être remplacés par les équipes ambulatoires des hôpitaux, cest avec nostalgie que certains se rappellent le "temps du mulet", lorsquavec la monture du ministère ils bravaient chutes, bourrasques et chiens errants... |
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