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Économie
Société. Le stress, gangrène de l'entreprise
Entretien. Tous les intégristes se ressemblent
Proverbes. Les anciens disaient...
Reportage. Journal d'un médecin de campagne
Tendance. La Cybergalerie
N° 145
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Société. Le stress, gangrène de l’entreprise
Entretien. Tous les intégristes se ressemblent
Proverbes. Les anciens disaient...
Reportage. Journal d’un médecin de campagne
Tendance. La Cybergalerie

Adaptation : Cerise Maréchaud

Reportage. Journal d’un médecin de campagne

La plus belle récompense est la médecine de proximité (DR)
Zineb est médecin dans un centre de santé situé dans une enclave montagneuse, près de Chefchaouen. Pour TelQuel, elle choisit les journées les plus marquantes de son journal intime, qu'elle tient depuis un an.


Vendredi 28 Septembre
Un petit bled perché dans le Rif, à une bonne heure de Chefchaouen. C’est mon affectation. Des années de fac de médecine à Rabat, mon diplôme en poche, mon mariage… et me voilà ici. Des médecins disent que l’on ne sait pas pratiquer
avant d’avoir "fait le rural". À ne pas refuser, de toute façon, à moins de vouloir être radié de la Santé publique. Il y a quelques années encore, les postes en centres de santé communaux étaient tirés au sort, c’était… démocratique. Désormais, c’est "au mérite", comme ils disent. Comprenez : les mieux lotis au classement final y échappent. C’est ironique ; le mérite, c’est ici que ça se passe. Au ministère, ils disent avoir du mal à garder les médecins. Mais dans quelles conditions vais-je vivre ? J’ai trouvé mon domicile dans un état lamentable, un préfabriqué usé par les caprices du climat et un entretien inexistant. J’ai bien essayé de le retaper un peu, mais les consultations me prennent tout le temps. Le paysage est pourtant magnifique. Depuis mon arrivée, pas d’électricité. Le projecteur à pile que j’ai perché tant bien que mal au-dessus du porche pour éclairer le chemin de caillasse jusqu’au centre ne fera bientôt plus l’affaire avec les pluies et la nuit précoce.

Lundi 26 octobre
Cela fait un mois et demi que j’exerce au centre de Brikcha. Autant dire, ce n’est rien à côté des deux années de ma mission ici. Je commence à sentir l’isolement. Dans les couloirs de la fac à Rabat, jamais je n’avais anticipé ces va-et-vient de paysans à dos de mulet ou à pied, s’empressant par vingtaines chaque lundi devant la bâtisse discrète du centre de santé. Il faut dire, c’est seulement le lundi que des moyens de transport dignes de ce nom, grands taxis pour la plupart, poussent jusqu’à notre emplacement. Le lundi, c’est nhar essouq (le jour du souk hebdomadaire). Le rendez-vous inévitable. Les files d’attente s’allongent devant notre centre et le caïdat, pour régler en une fois approvisionnements, problèmes de paperasses et éventuellement, les soins nécessaires. Moi-même, si je rate le marché, je suis sans provisions jusqu’à la semaine suivante. Malgré nos encouragements à multiplier les consultations, absolument gratuites, beaucoup de ces gens qui vivent avec moins de 5 DH par jour n’ont pas complètement intégré l’importance de la santé. La grande pauvreté est le lot de la majorité d’entre eux ; des paysans possédant à peine quelques hectares d’oliviers, pour les plus riches. La survie et le maigre revenu journalier sont leurs premiers soucis. Alors la planification familiale...

Mercredi 18 novembre
L’air s’est nettement rafraîchi. Nous traitons de plus en plus de cas d’otites, d'angines et de rhinopharyngites, surtout chez les enfants. Tant que le matériel le permet, les tests du paludisme sont systématiques chez les patients fébriles, même si le palu a presque entièrement disparu au Maroc. Viennent aussi des toxicos au haschisch, et beaucoup de cas de carences nutritionnelles. La planification familiale progresse correctement au sein de la cellule de santé maternelle et infantile. Nous ne distribuons aux femmes que des cycles contraceptifs de trois mois maximum pour les inciter à revenir régulièrement. La plupart d’entre elles refusent le stérilet à cause des poids pesants qu’elles portent tous les jours aux champs. Mais la nécessité de la contraception est de plus en plus acquise, les chiffres de la natalité en milieu rural le prouvent. Une chance pour nous, le centre d’accouchement est impeccable. Au point que l’infirmière regrette sa faiblesse de rendement. L’accouchement à domicile demeure la donne par ici. Grâce au concours des vieux infirmiers du dispensaire, nous parvenons à assurer un minimum de surveillance médicale et à remplacer peu à peu les accoucheuses traditionnelles. Tout du moins, essayons-nous de les sensibiliser, par des dons de matériel, en leur montrant comment clamper...

Jeudi 1er décembre
C’est sûr maintenant, je suis enceinte. Depuis peu de temps avant mon affectation évidemment, mais je n’ai eu la confirmation que ces derniers jours. J’ai réussi à joindre mon mari Majid, malgré les coupures incessantes de la ligne téléphonique à cause du chergui, le vent de l’Est. De toute façon, je reste en poste au centre, et devrai faire avec. J’espère ne pas glisser à nouveau sur le chemin du centre, comme l’autre nuit lorsque je suis sortie en urgence pour un accouchement. Les chiens errants continuent de m’effrayer, ils hurlent du soir au matin et nous avons déjà eu cinq cas de mauvaise morsure. Latifa et Brahim, le couple d’infirmiers qui travaillent avec moi, me soutiennent énormément. Al hamdou lillah l’équipe ambulatoire de Chaouen vient samedi prochain, comme chaque mois, poster son Land-Rover dans l’école pour s’occuper des familles vivant à plus de 20 kilomètres du centre. Cela devrait nous soulager. En cas d’urgence, ils pourront assurer le transfert sur l’hôpital, car nous n’avons plus de carburant.

Lundi 30 mars
La réserve de médicaments devient critique. C’est la deuxième fois que nous attendons l’approvisionnement trimestriel avec trois fois rien. Vendredi dernier, j’ai dû descendre à la ville par mes propres moyens, à plus de 6 mois de grossesse, acheter un flacon de glucose pour sauver un homme diabétique en coma hypoglycémique. J’ai eu beau en ramener après mon congé à Rabat pour l’aïd, ça ne suffit pas. Autre jour, autre problème : depuis quelque temps, nous avons l’électricité. Mais les coupures régulières menacent sans arrêt la chaîne de froid et des centaines de vaccins ont dû être jetés.

Samedi 11 mai
Avec le retour de la chaleur, une nouvelle réjouissance nous arrive, la "hantise" des médecins de campagne : les scorpions. Mon prédécesseur m’a prévenue, surtout ne pas laisser le moindre interstice chez moi comme au centre. Les douleurs sont, paraît-il, insupportables et la mort guette n’importe quel nourrisson. Grâce à l’assèchement du sol, une équipe suisse est là pendant quelques temps pour enrichir le sel en iode et la farine en fer, afin de contrer hypothyroïdies et anémies fréquentes. Je suis bientôt à terme et prépare ma descente sur Rabat pour l’accouchement. Mon retour au centre de santé demeure incontournable. Ces gens ont droit à la santé, et il faut plus de médecins. Surtout par ici, dans le Rif. Certes, la notion du temps disparaît, c’est une astreinte quotidienne, une disponibilité psychologique non-stop. Mes regrets : le manque de formation, le déséquilibre des moyens alloués par le ministère, le désintérêt pour la motivation des médecins, alors qu’un des problèmes principaux est leur instabilité. Des efforts à fournir absolument, au nom d’une vocation belle, vitale.



Infirmiers itinérants. Fini le "temps du mulet"

Véritables pionniers de la médecine rurale, les infirmiers itinérants, basés dans les dispensaires ruraux, garantissent l’accès de tous à la prévention. Juchés sur une moto à l’arrière de laquelle claque une boîte métallique bourrée de médicaments, ils parcourent les plaines pour faire le porte-à-porte auprès des foyers très excentrés. Connaissant chaque famille comme la leur, ces vieux infirmiers ont un rôle social primordial et ont souvent aidé au recensement de la population locale, comme à la topographie de la région. Bien qu'un infirmier se soit déjà perdu pendant plusieurs jours vers Khenifra lors d’une tempête de neige, avant d’être récupéré par des paysans nomades… Voués à être remplacés par les équipes ambulatoires des hôpitaux, c’est avec nostalgie que certains se rappellent le "temps du mulet", lorsqu’avec la monture du ministère ils bravaient chutes, bourrasques et chiens errants...

 
 
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