Sujet
Économie
Société. Le stress, gangrène de l'entreprise
Entretien. Tous les intégristes se ressemblent
Proverbes. Les anciens disaient...
Reportage. Journal d'un médecin de campagne
Tendance. La Cybergalerie
N° 145
Webmaster
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Karim Boukhari, envoyé spécial à Madrid

Sahara, terrorisme, diplomatie… : Madrid reconsidère sa carte marocaine

Aznar / Rajoy : le sort du Sahara
reste suspendu entre l'Espagne
d'hier et celle de demain (AFP)
L’Espagne de demain sera peut-être celle de Mariano Rajoy, le nouveau président du Partido Popular (PP) qui vient de succéder à José-Maria Aznar à l’issue du dernier congrès du parti, tenu le week-end dernier à Madrid. Qu’est-ce que cela risque de changer pour le Maroc ?


Le XVème congrès du PP a connu une grande première : l’invitation du Polisario, en tant que délégation officielle. Même si la représentation du front s’est limitée à une personne, le représentant du Polisario à Madrid. le symbole est fort. "Il ne
faut pas surdimensionner cette invitation officielle, note toutefois José-Felix Noriega, secrétaire-adjoint aux relations extérieures du PP. Nous avons invité le Polisario comme l’Istiqlal et d’autres délégations étrangères. Loin de nous l’idée de toute provocation envers le Maroc. Le Sahara, pour nous comme pour toute l’Espagne, est d’abord une question de politique intérieure". Cela peut surprendre mais le constat, dans l’absolu, est vrai. Le Polisario dispose d’une visibilité remarquable en Espagne. Sa cause est défendue par nombre d’ONG, de partis, de parlements autonomes, de communes et de syndicats. Un proche d’Aznar résume ainsi la situation : "Enterrer le Polisario revient, ici, à provoquer une levée des boucliers. Tout le pays serait paralysé. Aucun gouvernement, de droite comme de gauche, ne peut se permettre ce luxe…". Le gouvernement socialiste de José-Luis Zapatero l’a démontré à sa façon. En sept mois de pouvoir, il a été le premier gouvernement espagnol à envoyer l’un de ses représentants en visite officielle à Tindouf. Leire Pajin, la secrétaire d’État à la Coopération, s’est déjà rendue à trois reprises à Tindouf où elle s’est entretenue avec les dirigeants du Polisario. Une Pajin, par ailleurs, connue pour avoir longtemps milité pour le Polisario, allant jusqu’à créer une commission interparlementaire pour soutenir le Front, du temps où son parti était encore dans l’opposition. À Madrid comme à Rabat, les déplacements désormais officiels de la secrétaire d’État se prêtent à une double lecture : des efforts de médiation pour régler le dossier du Sahara… et une reconnaissance de facto de la dimension "étatique" du Polisario. Pour les dirigeants du PP, la lecture est encore plus politicienne : "Le PSOE nous dérobe le tapis sous nos pieds, estime-t-on dans l’entourage d’Aznar. Le PP ne peut laisser le PSOE récupérer la carte du Sahara pour renforcer sa popularité à l’intérieur du pays". Sous cet éclairage, l’invitation du Polisario au congrès du PP apparaît comme une réponse du berger à la bergère. Une surenchère politicienne et une façon, pour le PP, de faire valoir sa légitimité sur le dossier Sahara. D’ailleurs, le parti d’Aznar n’avait pas manqué, il y a quelques mois, d’envoyer l’un de ses représentants à Tindouf, au lendemain de la première tournée de Leire Pajin dans la région. "Mais attention, prévient-on toutefois à la direction du PP, le parti discute avec le Polisario, pas avec la RASD".
Du Sahara, il a beaucoup été question dans les coulisses du congrès. Et, pour une fois, le Maroc a oublié de pratiquer la si préjudiciable politique de la chaise vide. Il a été présent par le biais de l’Istiqlal là où l’Algérie, par exemple, n’a délégué que son seul ambassadeur, le FLN n’ayant pas été invité. La délégation de l'Istiqlal, composée de Larbi Messari et de Nizar Baraka, n’a pas déçu ses interlocuteurs espagnols. Messari, notamment, a eu le comportement responsable d’un homme d’État. "Il a compris, commente le chargé des relations extérieures du PP, que cela ne servait à rien de laisser le terrain libre à ses adversaires politiques. Cet acte de présence est un signe d’intelligence qui montre que les relations entre les deux partis, voire entre les deux pays voisins, continueront toujours. L’Istiqlal est un parti ami avec lequel nous serons appelés, un jour ou l’autre, à dialoguer pour une solution juste au Sahara". En fait, le PP n’a fait que renvoyer l’ascenseur (de l’amitié) à l’Istiqlal. Les Espagnols avaient été invités au dernier congrès du parti d’Abbes El Fassi, tenu en 2003, après avoir obtenu des garanties que "le sujet de Sebta et Melillia ne fera l’objet d’aucune surenchère". L’Istiqlal a obtenu, en retour, les mêmes garanties sur le sujet du Sahara avant de se rendre au congrès du PP. Tout serait pour le mieux s’il n’y avait une fausse note : l’absence de l’ambassadeur du Maroc en Espagne. "Nous avons invité Abdeslam Baraka, note ce dirigeant du PP, mais il n’est pas venu. C’est à croire qu’il n’est plus ambassadeur du Maroc en Espagne. Dommage, l’occasion aurait été belle de discuter avec un représentant officiel du royaume". Inutile de faire la fine bouche : personne, en Espagne, ne regrettera le départ, désormais confirmé, de Abdeslam Baraka. Sa longévité exceptionnelle ne s’explique, à Madrid, que par son absence continuelle des débats. Aucune initiative, aucune erreur politique ! "La seule fois, commente cet observateur politique, où l’on s’est rappelé de l’existence de Baraka, c’était lors des incidents d’El-Ejido (2000) où il s’était rendu sur place. Pour le reste…". Jusqu’en début de semaine, le PP comme le PSOE de Zapatero espéraient la nomination d’un ambassadeur enfin digne de l’Espagne. Un homme de la trempe d’un Omar Azziman, voire d’un Larbi Messari. En attendant, Madrid a depuis longtemps compris que Rabat était une ambassade-clé pour sa politique tant externe qu’interne. Les autorités espagnoles n’ont jamais traité le sujet à la légère. Preuve en est le cas Jorge Dezcallar. Après avoir dirigé jusqu’en 2001 les services de l’ambassade d’Espagne au Maroc, Dezcallar a été promu, sous Aznar, directeur du CNI (Centre national de l’intelligence, équivalent de la DGST marocaine). Ni les attentats du 11 mars, ni la déposition d’Aznar n’ont eu raison de lui puisque l’homme, depuis, a été nommé ambassadeur au Vatican. Ce qui en dit long sur le calibre de l’ancien ambassadeur de Madrid à Rabat…
Une ombre a plané tout au long du congrès du PP : celle du terrorisme. Un exposé a d’ailleurs été consacré à la question. Les dirigeants du parti s’expliquent leur éviction du pouvoir, dans l’ordre, par les attentats du 11 mars, le rôle joué par l’ETA et une certaine conjoncture internationale. "Nous sommes toujours convaincus, nous explique cette source autorisée au PP, que les attentats auraient été impossibles sans une aide logistique de l’ETA". Une version que la DGP (direction générale de la police, équivalent de la DGSN marocaine) n’a jamais pu étayer. Même si tout reste à prouver, le PP continue d’accuser l’organisation basque d’être derrière son dernier échec électoral. L’arrestation, en début de semaine, de la tête pensante de l’ETA sur le territoire français lui fournit un argument de plus. Elle est perçue comme "un cadeau de Chirac à Zapatero". Certains milieux vont jusqu’à avancer que le chef d’État français aurait pu faire ce même cadeau, à la veille des élections, à Aznar. Il en aurait été empêché pour précipiter la chute d’un Aznar qui, en s’alignant sur la politique américaine (intervention en Irak), avait contribué à l’isolement de Chirac sur la scène européenne… Et le Maroc dans tout cela ? Rassurons-nous : les théories de Casimiro García Abadillo (en gros le Maroc, via ses services, aurait fomenté les attentats de Madrid pour se "venger" de l’épisode du Perejil), exposées dans "11-M la venganza" n’ont convaincu personne, au PP comme au PSOE, malgré le succès du livre en librairie. La coopération sécuritaire, comme nous l’a confirmé ce haut responsable de la police espagnole, "est au beau fixe, au-delà de tous les tumultes politiques". Les échanges ont même été renforcés depuis les attentats du 11 mars et l’arrivée du PSOE au pouvoir. En plus des agents de liaison (près d’un millier) présents dans le royaume, Madrid compte désormais cinq officiers de police (quatre à Rabat, un à Tanger) officiellement chargés du suivi direct de toutes les affaires judiciaires liant les deux pays. "Il n’y a pas que l’économie qui s’est mondialisée, la délinquance et le terrorisme aussi", résume Mauricio Moya Lucendo, responsable de la coopération internationale à la DGP. À méditer.



Parti populaire. L’Espagne de demain

José-Maria Aznar a donc passé la main. Il a gagné le titre de "président honoraire", jusque-là dévolu au seul Manuel Braga, le fondateur du PP. Il s’efface ainsi derrière la scène après avoir choisi son successeur : Mariano Rajoy. Celui qui est appelé, un jour, à gouverner l’Espagne, est un homme du milieu. Il l’a prouvé en procédant, dès son élection à la tête du parti, à la composition d’une équipe mixte où les nouveaux venus côtoient les anciens hommes d’Aznar. "Rajoy s’attellera dans un premier temps à maîtriser les appareils du parti, commente ainsi l’un de ses proches. D’où le choix de ne pas éliminer tous les anciens. Ce n’est qu’après qu’il mettra en place, réellement, sa politique". Rajoy a fait sienne cette célèbre tirade de Manuel Braga, pour qui "la politique, c’est quand des gens bizarres se retrouvent dans le même lit". Dans la mixture nouveaux/anciens concoctée par le nouvel homme fort du PP, on retrouve une certaine Loyola de Palacio, la sœur d’Ana, vieille connaissance de Mohamed Benaïssa et du Maroc. Comme Ana, Loyola s’occupera de la politique extérieure du PP. C’est elle, demain, qui héritera du portefeuille des Affaires étrangères si le PP retourne aux affaires. Le parti, et c’est une première qui nous concerne directement, a créé un conseil élargi pour les relations extérieures, avec une quinzaine de personnes en poste. Ce qui revient, indirectement, à reconnaître les insuffisances de la politique extérieure du parti, dont les chapitres États-Unis et Maroc, notamment, avaient beaucoup laissé à désirer. La dernière nouveauté nous touche encore plus directement, puisque Rajoy a mis au placard le spécialiste du Sahara du temps d’Aznar, Jorge Moragas, connu pour son "feeling" pro-Polisario et qui se retrouve pour le moment sans fonction officielle, ce qui est peut-être le signe d’une inflexion dans la politique marocaine du PP. Enfin, on aura compris que le Partido Popular, qui s’appuie sur une véritable démocratie interne, fonctionne comme un gouvernement prêt à assumer ses responsabilités le jour où les élections lui seront favorables.

 
 
TelQuel : Le Maroc tel qu'il est © 2004 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés