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N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Khalid Tritki

Affaire. Détournement de fonds au palais royal

(AFP et DR)
Près de 15 millions de dirhams détournés, 8 personnes en prison, 2 en fuite, un parlementaire impliqué… Tous les détails du scandale du palais d’Agadir.


Agadir vit actuellement au rythme d’un royal fait divers. "Les gens ne sont pas habitués à ce genre de procès. Surtout quand ça touche quelqu’un que tout le monde considérait comme un affranchi", explique un membre du barreau d’Agadir. Le colonel major Mustapha Hilali l’était et ne l’est plus. L’homme qui avait la confiance des rois est tombé. Jeudi dernier, la première
audience de ce qui est désormais connu comme "l’affaire du palais d’Agadir" (Hilali en était le conservateur), a eu lieu. La chambre criminelle de la Cour d’appel n’a pas encore rendu son jugement. La séance de jeudi n’était qu’un épisode d’un feuilleton qui dure depuis des années. Sa première partie, protégée par les murs du palais royal, est demeurée secrète, inconnue, alimentant les fantasmes et l’imaginaire d’une population locale en quête de sensations. Mais quand on a su qu’une partie de l’argent du palais (qui est aussi celui du contribuable, mais on y pense rarement) avait servi à financer les frasques personnelles de Hilali, l’affaire a éclaté au grand jour. Et l’ancien notable est devenu, aux yeux des Gadiris, une sorte de démon vorace, assez cupide pour oser… voler le roi ! C’est en tout cas ce que dit le rapport d’instruction achevé la semaine dernière à Agadir, auquel TelQuel a eu accès. Du fond de sa cellule (il est en prison depuis février 2004), Hilali nie toute responsabilité et affirme sa loyauté à l’égard de son ancien employeur. Comme tout accusé, il demeure innocent tant que le jugement n’est pas définitif. Et ce, même si son histoire dit le contraire.

Palais : un État dans l’État
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut d’abord assimiler le fonctionnement du palais d’Agadir. La gestion de ce dernier (comme, d'ailleurs, celle des autres palais royaux) a des mécanismes et procédures propres, conçus pour lui assurer une indépendance totale vis-à-vis des intervenants extérieurs. Hormis les appartements et les bureaux de la famille royale, la bâtisse comprend des ateliers de tous genres. Menuiserie, peinture, tôlerie, mécanique, parc automobile, pompe à carburant… le palais d’Agadir abrite plusieurs corps de métiers. Leur fonction est d’entretenir les bâtiments, le mobilier et les dépendances. Ce qui laisse deviner le volume des stocks en marchandises et matières premières… À titre indicatif, l’ensemble de la Cour royale consomme, selon le budget 2004, 68,6 millions de dirhams en entretien et réparations. Pour les entrepreneurs locaux, le palais est donc un gros marché. Et un gros employeur. Pas moins de 800 personnes, dont 120 hommes fournis par l’entraide nationale travaillent dans le seul palais d'Agadir. Pour ces derniers, un accord verbal entre la wilaya et l’administration du palais détermine le nombre des élus qui trouveront travail et donc salaire au sein du palais. Le palais a, en outre, ses propres procédures pour la gestion de son budget. Dans l’administration, chaque dépense passe par le contrôle du trésor. Le visa du contrôleur est nécessaire pour débloquer l’argent. Les dépenses, elles, suivent un autre parcours. C’est le secrétariat particulier du roi qui s’occupe des paiements, après qu’ils aient obtenu le visa du conservateur, une personne désignée à la tête de chaque palais pour gérer les dépenses. Avant 2000, le conservateur avait la tâche de donner son aval par l’émission d’un ordre de paiement, et recevait un virement du secrétariat particulier à remettre aux personnes concernées. Depuis 4 ans, le conservateur n’a plus qu’une seule fonction, viser les dépenses. Le paiement ne passe plus par lui, mais s’effectue par virement sur un compte de Bank Al Maghrib au profit du bénéficiaire. Et contrairement à l’administration, il n’y a pas de contrôle de la Cour des comptes, qui a pour mission de vérifier, à la fin de chaque exercice, si les dépenses inscrites dans le budget ont été respectées. Pas pour les palais. C’est dire la marge de manœuvre des conservateurs. Mustapha Hilali en était un, et pas des moindres.

La chute du conservateur
Le colonel major avait son propre royaume. Au palais d’Agadir, il était le maître incontesté, en l’absence du roi bien entendu, disposant librement de toutes les richesses du lieu (on les imagine…) et de ceux qui y travaillaient. En 1988, Abderrahmane Fenaoui entre en scène. Ingénieur de son état, il passe la porte du palais en tant qu’employé de Schindler, une société suisse spécialisée dans l’installation et l’entretien des ascenseurs. Après la rupture des relations d’affaires entre la société suisse et le palais, Fenaoui obtient des accréditations de représentation de marques européennes et lance sa propre société sous le nom d’Upler. Le secrétariat particulier du roi, séduit par son dossier technique, signe un contrat avec Fenaoui. Tout va bien, jusqu’en 2001. Après une opération de réparation, Upler adresse sa facture au conservateur le 15 août 2001. Les mois passent, le règlement n’arrive pas. Le 23 octobre 2002, la facture parvient au secrétariat particulier du roi. Fenaoui respire enfin, mais il prend conscience que Mustapha Hilali change de style. Selon ses déclarations dans le rapport d’instruction, le conservateur du palais d’Agadir exige des contreparties pour accélérer les procédures. Fenaoui lui achète d’abord un téléphone portable, établissant ainsi un contact permanent (et parallèle au circuit normal) avec le conservateur. Les relations d’affaires privées peuvent commencer. Pour commencer, Fenaoui accepte d’équiper la boucherie de Hilali fils, ainsi que son appartement privé. Il va jusqu’à offrir un cheval au colonel major, à l’occasion de l’anniversaire d’un de ses enfants. Mais Hilali s’emballe. En 2003, ce qu’il exige dépasse l’entendement : 40 % de la société Upler au nom de son fils. Fenaoui voit rouge. Il prend contact avec des proches du roi et leur explique son calvaire. Promesse lui est faite de régler le problème dans les plus brefs délais. Les mois passent, Fenoaui ne voit rien venir. On lui conseille de patienter, mais l’homme est d’un tempérament bouillant. Janvier 2003, Fenaoui monte un dossier confidentiel et l’adresse au mensuel casablancais Économie & Entreprises. Le dossier contient des fragments d’une enquête interne dont les conclusions ont été adressées à un officier en poste au palais de Rabat. Dans l’ensemble, elles racontent les méthodes Hilali, tout en détaillant sa fortune personnelle. Des factures, des noms, tout y est. Le dossier va loin en fournissant quelques informations compromettantes sur la gestion d’autres palais, notamment ceux de Rabat, de Marrakech et de Fès. Le magazine entame sa propre enquête, ce qui lui vaut les foudres du cabinet royal. Une plainte, verbale, auprès du ministre de la Justice, débouche sur la convocation de Hassan Alaoui, le directeur de la publication, qui finit par abandonner son enquête. C’est là que les services secrets entament la leur.

Haro sur le colonel !
Quand Mounir Majidi, le nouveau secrétaire particulier de Mohammed VI, se saisit de l’affaire, Hilali entame sa descente aux enfers. Selon des sources bien informées, une tentative de solution à l’amiable est lancée début 2004. Par le biais d’intermédiaires, le cabinet royal offre au colonel major une sortie de secours : reconnaître ses dépassements et rembourser les montants détournés. Les mêmes sources affirment que Hilali se méfiait de cette initiative. Son hésitation lui vaut une convocation à Rabat. Au lieu de se diriger vers la capitale, il prend une autre direction au bord d’une Fiat Uno. Il n’ira pas loin. Son arrestation intervient le 7 février 2004 à Imin Tanout, à 140 kilomètres d’Agadir. Les interrogatoires se suivent, mais ne se ressemblent pas. De nouveaux témoins à charge apparaissent jour après jour. Le dossier s’alourdit, devient accablant pour le colonel major. On n’en est plus au simple abus de pouvoir, tel que le présentait Fenaoui initialement. On découvre des fausses factures, des détournements de fonds, une exploitation illégale des biens du palais… L’ex-conservateur risque gros. Et il n’est pas le seul. Les hommes avec qui il traitait sont traînés en justice dans son sillage. Une cascade d’arrestations lancée par la police judicaire depuis mars dernier a touché 17 personnes, dont 8 sont actuellement incarcérées, 7 en liberté provisoire et 2 en fuite. Hilali et son équipe devaient être présentés à la Cour spéciale de justice (CSJ). Jusqu’en juillet dernier, le dossier s'y trouvait. Après les vacances judiciaires et suite à la dissolution de la CSJ, le dossier a atterri à la chambre criminelle de la Cour d’appel d’Agadir.
Notons d’emblée que l’accusation d'abus de pouvoir a été écartée. L’explication d’un juriste laisse perplexe : "Si l’accusation d’abus de pouvoir avait été maintenue, plusieurs personnes actuellement incarcérées seraient en liberté car leurs défense s’appuierait sur la contrainte exercée sur eux par Hilali". En clair, les pressions exercées par le colonel major sur ses fournisseurs ne constituent pas une excuse valable aux yeux du cabinet royal, qui veut que personne n’échappe à la sanction. Mustapha Hilali doit répondre désormais de 4 accusations : détournement de carburant, détournement de pièces de rechange, détournement de salaires, et utilisation de fausses factures à fin d’enrichissement personnel.
Commençons par la carburant. Un audit interne commandé par le cabinet royal a démontré que depuis la chute de Hilali, la consommation du palais d’Agadir en carburant avait baissé de 30 %. Autrement dit, l’ancien conservateur commandait au moins 30% de plus de carburant qu’il n’était nécessaire pour alimenter le parc automobile, ainsi que le chauffage du palais. De plus, Hilali a été incapable de justifier une livraison de 3 tonnes de gasoil au profit du "l’ancien palais d’Agadir". C’est du moins l’expression figurant sur le rapport d’instruction. On en déduit donc qu’il y a (au moins) deux palais royaux à Agadir (qu’en sait le public ? Toutes les enceintes royales se ressemblent et on ne sait pas ce qu’il y a derrière), et que les malversations de Hilali portent sur le nouveau. Or l’ancien palais n’a pas été livré en gasoil depuis presque 10 ans. Le colonel major rejette ces accusations et invoque la responsabilité d’un certain capitaine Senhaji, responsable de la logistique en général et du carburant en particulier. Senhaji, lui, affirme n’avoir assisté à aucun détournement. Toutefois, deux témoins affirment avoir assisté au remorquage du gasoil dans des citernes de 200 litres et de l’essence dans des bidons de 20 litres. Destination : la ferme du colonel, à 25 kilomètres d’Agadir. Fenaoui avait mentionné cette ferme et celle de Sidi Bennour dans le dossier qu’il avait déposé chez Économie & Entreprises. Impressionné par leur niveau d’équipement, il avait parlé de "ranchs".

La méthode Hilali
Une autre accusation fait état de 13 millions de dirhams en factures non justifiées, couvertes par Hilali. Attestant frauduleusement d’opérations qui n’ont pas eu lieu, ces fausse factures émanent de 6 sociétés gadiries : Les frères Jaouhar, MPH, Jour & Nuit, Melouki Taib, Agadir équipement industriel (AEI) et le Centre commercial d’Agadir. Ces deux dernières sociétés appartiennent à Ahmed Boumkouk, membre de la chambre des conseillers, actuellement à l’étranger. Le patron de Jour & nuit est en fuite et les dirigeants des 3 dernières sociétés sont tous sous les verrous. Un contrôle physique sur place a démontré qu’il n’y avait aucune trace des marchandises objets des fausses factures. Par ailleurs, Fenaoui devenant incontrôlable, Hilali a fait appel à Youham, une autre société d’ascenseurs, pour concurrencer Upler. Selon le témoignage du patron de Youham, Abderezak El Bakri, sous les verrous depuis le 20 mai dernier, Hilali l’incitait à gonfler les factures. Dans leur majorité, ces factures portaient en réalité sur des réparations futiles, mais étaient présentées au moment du paiement comme de nouvelles acquisitions de machines. Les montants sur les factures étaient donc aussi injustifiés que faramineux.
À son entrée en fonction, en 1990, Houcine Menouzi, secrétaire particulier de Hilali, avait reçu de ce dernier un chèque de 70.000 DH, en plus de 240.000 DH prélevés sur les salaires des employés du palais. Objectif : alimenter la caisse noire du palais. Autre source d’alimentation de la caisse noire, la vente des racines d’arbre du palais, que Hilali déterrait et vendait sans vergogne ! Selon le témoignage de Menouzi (lui aussi incarcéré), la caisse noire servait théoriquement à payer les commandes urgentes dont la livraison ne pouvait s’accommoder de la lenteur du circuit habituel. Mais dans la majorité des cas, les dépenses de la caisse servaient à financer les achats personnels du colonel. Entre 1997 et 2001, la moyenne des détournements était de 30.000 DH par mois ! Quand le trou entre les recettes et les dépenses de la caisse devenait trop visible, Hilali le comblait à coup de fausses factures livrées par ses fournisseurs habituels. Même si elles ne recouvraient aucune dépense réelle, elles étaient réglées, sans vérification, par le secrétariat particulier du roi. Ainsi, la caisse pouvait même dégager un excédent ! Mais elle n’était pas uniquement alimentée par les fausses factures. Hilali puisait aussi dans la paie. Ce qui lui vaut l’accusation de détournement des revenus des salariés du palais, surtout ceux provenant de l’entraide nationale. Selon les témoignages recueillis par la police, le staff de Hilali retenait leurs indemnités de titularisation. La cagnotte : 274.000 dirhams. À cela s’ajoute l’inscription d’une proche (Rkia Hilali) dans la liste des employés du service civil : 1600 DH par mois, pour une femme qui ne vivait même pas au Maroc. Il n’y a pas de petits profits. Une autre proche, sa belle-sœur, lui permettait d’empocher son salaire alors qu’elle n’exerçait pas au palais. Et ce n’est pas fini. Selon le témoignage de son secrétaire particulier, Hilali continuait à percevoir les salaires de deux employés du palais, alors qu’ils avaient quitté leurs fonctions respectivement en 1993 et en 1994. En salaires cumulés, cela fait, à aujourd’hui, plus de 140.000 DH détournés par le colonel major. Mais Hilali ne détournait pas uniquement les salaires, il détournait aussi… les salariés. Plusieurs parmi eux ont travaillé, à un moment ou un autre, dans ses deux "ranchs".
La gestion des stocks apporte également son lot de malversations. Quand on a plusieurs entrepôts sous sa coupe, la tentation est grande. Le colonel major avait un faible pour la tôle, le bois et la peinture. Pour équiper ses "ranchs", il faisait travailler des maîtres artisans. Au frais du palais et en puisant dans ses stocks de matières premières, bien entendu. Même mécanisme pour les pièces de rechange automobile. Les marques et les aspects techniques des pièces acquises par le colonel major ne correspondaient pas toujours aux véhicules du palais. Un total de 700.000 DH en pneus et batteries automobiles non conformes au parc du palais, donc probablement destinés à d’autres voitures. À l’instar des entreprises privées ou de l’administration, le palais a ses procédures d’enregistrement des entrées et sorties de marchandises. Mais que faire quand le maître à bord opère par instructions verbales ? Les employés portent le chapeau. C’est ce qu’avance Hilali. Mais cette ligne de défense ne l’absout pas de la responsabilité globale, qu’il n’a jamais cessé d’exercer. Quels qu’en soient les auteurs, les opérations frauduleuses lui seront de toute façon imputées, sa responsabilité ne peut être dégagée du fait qu'il assume la charge de gestionnaire du palais. Surtout quand Mounir Majidi y veille personnellement.


Qui, quoi, combien
Nature de la malversation
Valeur
Complices présumés de Hilali
Fausses factures
13 millions de DH
Hassan Jaouhar (Frère Jaouhar)
Ahmed Boumkouk (Centre commercial D'agadir et Agadir équipement industriel)
Mohamed Soussi (Jour & Nuit)
Abderrezak El Bekri (Youham)
Khalid Bennani (MPH)
Détournement de carburant
400.000 DH
Abdennabi Sebab (chauffeur)
Mohamed Assyad (artisan)
Détournement de salaires
450.000 DH
Hicham Laâroussi (fonctionnaire)
Détournement de stocks, y compris pièces automobiles
950.000 DH
Mohamed Senhaji (capitaine de gendarmerie)
Houcein Bouhettan (chauffeur)
Mohamed Belbel (responsable électricité)
Abdelkrim El Meskali
(responsable de l’ingénierie)
Les valeurs ont été estimées à partir de données fragmentaires citées dans le rapport d'instruction



L’offensive Majidi

Il est de notoriété publique que Mohamed Mounir Majidi, secrétaire particulier du roi, a mis un point d’honneur à restructurer le palais. Il en a les moyens et les hommes. Des audits ont été commandités à cette fin. Le procès de Hilali n’est autre que la résultante de cette stratégie. Sauf que, selon l’expression de l’un des avocats de l’ex-conservateur du palais d’Agadir, "si les commanditaires de cette cavale veulent faire les choses dans les règles, qu’il nous disent où est la plainte". Aussi étrange que cela puisse paraître, le rapport d’instruction parle d’une plainte émanant du secrétariat particulier du roi. Elle est à la base des arrestations et des interrogatoires. Mais devant le juge, jeudi dernier, il n’y en avait aucune trace. La plainte aurait-elle été formulée verbalement ou est-ce juste un oubli de la part des agents qui préparent les dossiers ? Personne ne peut répondre. Deuxième question : Majidi en tant que plaignant, agissant au nom du roi, ne devrait-il pas assister aux audiences ? En tout cas, les avocats de Hilali réclament sa présence. Troisième question : le fameux dossier que Fenaoui avait adressé à Économie & Entreprises, regorge d’informations sur d’autres conservateurs et comptables des palais royaux. Il énumère les fortunes, de ceux qui opèrent dans le palais de Rabat. L’affaire Hilali aura-t-elle un effet domino ? Majidi décidera-t-il plutôt d’en rester là ?
A suivre avec intérêt...

 
 
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