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Par Driss Ksikes
Projet vallée du Bouregreg. Le palais grille les communes
Le ministère de lIntérieur la proposé. Le gouvernement est sur le point de lentériner. Lagence de la vallée du Bouregreg fera abstraction des élus de Rabat et Salé.
Mardi 12 octobre, le projet royal de la vallée du Bouregreg atterrit sur la table du conseil du gouvernement. Le motif ? Un projet de loi inédit, commandé au ministre de lIntérieur, El Mostapha Sahel. Objectif ? Renforcer la société daménagement de la vallée du Bouregreg, SABR, par un nouvel établissement public. Parrainée par le conseiller du roi ès grands chantiers, |
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Abdelaziz Meziane Belfquih, SABR est une filiale de la CDG (Caisse de dépôt et de gestion), longtemps mise en veilleuse. LÉtat la ressuscitée en 2003, spécialement pour piloter ce projet. Aujourdhui, il a besoin daller plus loin : créer une structure qui octroie des autorisations de construire à la place des collectivités locales et qui fonctionne comme une agence urbaine indépendante de celle de Rabat-Salé. Il veut en somme contourner les conseils de ville et mettre en place un plan daménagement spécifique à cette zone. "Au lieu que SABR soumette le plan aux élus communaux pour lapprouver, elle veut les intégrer en amont dans le conseil dadministration, se justifie-t-on au ministère de tutelle. Vous savez, linvestissement est lourd (16 milliards de dirhams) et il est nécessaire de sauvegarder les intérêts de chacun". Entendez ceux du Palais, en priorité.
Il est vrai que lenjeu est énorme. "Le projet de la vallée du Bouregreg" est en fait une reconfiguration de tout le territoire des deux rives de la capitale. Le schéma idyllique de SABR prévoit deux tranches. Au menu de la première, la construction dun vis-à-vis historique des Oudayas à Salé, dun tunnel pour décongestionner le trafic sur les ponts, dun tramway pour dédramatiser le passage de Rabat à Salé, de plus despaces verts des deux côtés et dun lac servant de port de plaisance à Salé. Le tout coûterait, selon létude du groupe français Confluences, retenu par SABR, la coquette somme de 11 milliards de dirhams (6 pour le tramway uniquement) et devrait être prêt en 2010. La seconde tranche, évaluée à 5 milliards de dirhams, comporte une île artificielle pour le fun, un Hay Riad bis à Salé, puis des centres commerciaux et des sites touristiques pour que Salé la misérable ait plus de revenus fiscaux (voir schémas). "Les plaquettes sont prêtes, les études de terrain aussi, mais il nous faut assainir, dépolluer auparavant", explique Lemghari Essakl (directeur de SABR, nommé par le roi).
Les responsables du projet préfèrent, donc, vaquer au plus urgent : primo, doter les quartiers les plus précaires, sur les deux versants de la vallée (Youssoufia, Douar Doum, etc) de conduits de canalisation. Rédal semble sen occuper tant bien que mal. Secundo, rompre le flux tendu de déchets liquide déversés dans loued, en labsence de fosses septiques. "Nous avons prévu un enclavement de ces quartiers par des hôpitaux et des écoles pour mieux les contenir", note Essakl. Tertio, réorganiser la collecte des déchets solides, jonchant les ruelles de Salé et accumulés dans la tristement célèbre décharge dAkreuch à Rabat. "Un centre alternatif, moderne, dit Oum Azza, devra voir le jour. Louverture définitive des plis de lappel doffres aura lieu en décembre", apprend-on à la wilaya de Rabat-Salé.
Les responsables du projet demeurent malgré tout anxieux. "Nous avons un problème de temps", répète à qui veut bien lentendre Essakl. Et pour cause, laménagement de cette même vallée est historiquement quasi maudit. Prévu depuis 1959, il na jamais vu le jour. "Je me rappelle de nos interminables réunions à la commune de Rabat Hassan en 1993 pour étudier le plan Pinseau. Il nous a finalement paru utopique, irréalisable. On a laissé tomber", raconte le député Abdeslam Khabbaz. Par souci defficacité, Essakl, et derrière lui Belfquih, aimeraient tant que lhistoire ne se répète pas. Ils aimeraient honorer lengagement du roi quitte à faire entorse à la charte communale en vigueur.
Le ministère de lintérieur balise le terrain
"Lorsque le roi Mohammed VI a annoncé sa ferme volonté de réaliser ce projet, je me suis demandé comment il allait sen sortir avec les communes existantes", se rappelle ce parlementaire socialiste. Dans les bureaux de la CDG, où ce projet avance à lombre des regards indiscrets, on cherchait depuis plus dune année une issue valable. Il y a eu le préalable du port Tanger Med. Dans ce cas, également parrainé par Belfquih, il sagissait dune terra nullius, un no mans land juridique ne dépendant daucun conseil de ville. Aussi, un décret a-t-il suffi pour donner les pleins pouvoirs à lagence spéciale Tanger Méditerranée (TMSA). La convention signée cette semaine avec le puissant groupe émirati, Jbel Ali Dubaï, prouve quil sagit plus dune affaire de princes que de simples élus. Pour le cas du Bouregreg, laffaire est plus compliquée. À la lumière de la charte communale de 2002, les mairies de Rabat et de Salé ont leur mot à dire, au moins en termes dautorisations de construire et de validation du plan daménagement. Le ministère de tutelle a bien (ou mal) anticipé sur ce coup. Il a soumis le maire de Rabat à un système exceptionnel, inspiré de Washington, où le wali est ordonnateur et co-signataire. Lorsque les maîtres duvre du projet Bouregreg ont demandé conseil aux experts, plusieurs issues ont été proposées. À lagence urbaine de Rabat, on leur a appris que "lautorisation de construire est un pouvoir (juste) délégué par ladministration aux collectivités. Elle peut le leur retirer quand elle le souhaite". En sinspirant de lexpérience du quartier de la Défense à Paris, ils ont appris que les EPA (Établissements publics daménagement), peuvent eux-mêmes sériger en agences urbaines et collectivités pour tout décider en vase clos. Pour faire passer la pilule, "on pourrait joindre au projet de loi une note justificative précisant quil sagit dun projet national, où linitiative revient à lÉtat et les communes sont juste des partenaires locaux", susurre ce haut responsable. Finalement, le projet concocté par les services de Sahel fait feu de tous bois. Il propose que la vallée soit considérée comme un territoire à part, nécessitant de ce fait une agence urbaine à part, que le plan daménagement soit revu par un conseil dadministration, présidé par des hommes nommés par le roi, au sein duquel les collectivités locales font de la figuration. Prétextant de lenvergure du projet, de son caractère royal, et surtout du besoin defficacité, le texte invite, donc, le gouvernement à faire exception à la règle.
Les maires sattendent au pire
Au-delà des considérations de principe, les deux maires concernés sont dans la ligne de mire du projet royal. Grands notables, au parcours trouble, tous deux appartenant au Mouvement populaire, autant Omar Bahraoui (Rabat) que Driss Sentissi (Salé) ont des intérêts personnels sur la vallée. Le premier est trop connu pour sa responsabilité directe dans les habitations précaires surplombant le Bouregreg, construits sans autorisation préalable. Laffaire Fadesa, qui a failli entraîner lécroulement de plusieurs de ces logis, le dessert au plus haut point. Par ailleurs, Bahraoui est un grand propriétaire terrien. Ayant acquis plusieurs centaines dhectares sur les plateaux dAkreuch et de Bouregreg, en apprenant quils gagneraient en valeur, il devient juge et partie. De là à laccuser de "délit dinitié", il ny aurait quun pas à ne pas franchir. Par ailleurs, ce parlementaire souvent aux abonnés absents, est lun des rares rescapés de léquipe Basri. Mal à laise, ces derniers temps, il a eu une série de prises de bec avec le wali de Rabat-Salé, Hassan Lamrani. Ce dernier lui propose, en général, de "soccuper de la conception et de lui laisser le soin de démarcher les fournisseurs", rapporte lun de ses proches. Bahraoui nen démord pas. "La loi est floue. Ils sont co-signataires, mais les attributions de chacun ne sont pas délimitées", reconnaît ce député. Pour le Bouregreg, ces blocages naugurent rien de bon. Efficacité oblige, lhumeur et les biens de Bahraoui paraissent aux yeux de ce responsable requérant lanonymat "un obstacle qui justifie le fait de contourner les élus".
Sentissi, pour sa part, craint dêtre lésé. Objet majeur de son appréhension, le complexe hôtelier "Le temps vert" érigé sur la plage de Salé, sur un camping délaissé, loué à la commune Salé Bab Lamrissa. Quoique aujourdhui fin prêt, la société SABR en parle dans ses documents comme dun "hôtel en chantier à démolir". Mis devant le fait accompli du complexe fin prêt, Essakl parle aujourdhui dune "bâtisse hideuse placée dans un lieu stratégique où lon a prévu de reconstituer un site historique". Que faire alors ? Aucune procédure nest encore déclenchée. En 2003, ce même Sentissi a dû céder à la CDG son site industriel Azzahra II, sis derrière le complexe Oulja qui lui appartient également, moyennant 7 millions de dirhams. Raison de la transaction ? "Létude de référence de SABR le prédestine à des projets touristiques et divertissants", lit-on sur lacte de vente. Irréprochable, Sentissi ? "Je suis un homme du Makhzen", reconnaît-il. Même sa richesse, il la doit, en grande partie aux gouverneurs de la ville. Le terrain dEl Oulja, cest Moulay Mehdi Alaoui qui le lui a cédé presque gracieusement. Celui du camping "Sun dance" (site du temps vert) cest Mohamed Cheikh Biadillah qui la aidé à lacquérir, sur appel doffres quand même. Faut-il lui en vouloir dêtre si bien introduit ? Non. Mais tous les prétextes sont bons pour justifier lingérence du Palais.
Les parlementaires nen ont cure
"Cest un projet de Sa Majesté. Même si les deux maires mis à lécart appartiennent à notre parti, on ne va quand même pas sopposer au projet de loi". Ainsi répondent en chur des élus MP. Autant dire que le projet du ministère de lIntérieur qui institue lexception Bouregreg risque de passer comme une lettre à la poste. Et le principe démocratique de contrôle des institutions ? "Je suis, hélas, tenté de la sacrifier, reconnaît cet élu USFP. Vous savez, je préfère faire confiance aux hommes du roi quaux hommes de Laenser", ironise-t-il. Évidemment quici et là, on est encore curieux de lire ce projet, den voir les contours juridiques, mais grosso modo, la cause est entendue. Le roi le veut ainsi. Amen. |
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