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N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est
Par Ahmed R. Benchemsi

Le mois de l’intolérance
(Manger est un droit de l’homme, autant que la liberté de conscience. Dénier ce droit aux autres est une attitude totalitaire.)

Le Ramadan est dans nos murs. Officiellement, on considère le mois saint comme la période de tolérance par excellence. Mais si on l’analyse à travers le prisme de la revendication laïque (qui existe, même à l’état embryonnaire, et malgré ce que les islamistes en disent), c’est exactement le contraire : le Ramadan est une période d’extrême intolérance. Cette intolérance s’exerce à l’égard de ceux qui choisissent de ne pas se conformer au rite religieux - autrement dit, de ceux qui mangent. Côté juridique, nos textes sont plus libéraux qu’on pourrait le penser, puisqu’il ne punissent (de 1 à 6 mois de prison, quand même) que ceux qui rompent le jeûne en public - autrement dit, c’est admis en privé. Il ne s’agit pas de la loi, mais du regard des autres. Aux yeux de la société marocaine, un non jeûneur est considéré comme le pire des délinquants. S’il est attesté qu’il "ne le fait pas", il devient un paria aux yeux de tous, sa propre famille incluse.
Les Marocains excusent volontiers le mramden, ce personnage hargneux à l’haleine fétide. "Meskin, il n’a pas pris son café" ; "meskin, il est en manque de tabac"… On trouve mille et une excuses à un personnage qu’on giflerait volontiers, en temps normal. Mais celui qui ne jeûne pas - peut-être parce qu’il ne veut imposer ses humeurs à personne - on ne l’excuse pas, lui. On le guette, on le traque, on lui complique la vie en fermant tous les endroits où il pourrait déjeuner tranquillement (pense-t-on que c’est simple de rentrer chez soi à midi, quand l’horaire continu est la règle ?). On le contraint à d’inavouables contorsions et cachotteries pour prendre un simple café (dont il a parfois besoin pour rester productif - contrairement au mramden qui n’en a cure)… Et, pour finir, on le pourfend, on le cloue au pilori s’il a le malheur d’être pris sur le fait.
Rappelons que manger est un droit de l’homme. Autant que la liberté de conscience. A contrario, imposer ses croyances aux autres est le propre du totalitarisme. De ce point de vue là, les Marocains sont intolérants et totalitaires. Le pire, c’est qu’ils le sont de bonne foi - pour éviter que ceux qui en seraient tentés ne prennent "la mauvaise voie". Mais pour qui se prennent-ils, ces juges autoproclamés ? En matière de religion, ce n’est pas aux hommes de dire le bien et le mal, mais à Dieu. être intolérant vis-à-vis des non jeûneurs, c’est un peu se prendre pour Dieu. Pour un vrai musulman, ce devrait être le pire des péchés.

 
 
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