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N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Par Driss Ksikes

Derrida a cogité jusqu’au bout …

Jacques Derrida (DR)
Sa "différance", il l’écrivait différemment avec un "a". Parce que tout chez Derrida n’était que jeu de mots. Manière subtile de ne jamais croire, comme ses contemporains, les structuralistes, que "tout est langage". D’où son concept fétiche de "déconstruction". Manière, non pas de détruire le sens que charrient les mots, mais de retrouver l’essence, historique, religieuse, politique, qui les sous- tend. Il est vrai que Jacques Derrida est mort, le 9 octobre, d’un cancer vieux de onze ans. Mais il a souvent dit : "La mort ne s’apprend pas". Manière de cacher son mal de vivre. Pour lui, la vie était une suite de "traces". Les siennes, depuis une décennie, ont été
disséminées dans plusieurs sens. D’abord, celui de l’amitié, de l’hospitalité, sa manière à lui de renouveler l’humanisme, l’échange, à l’orée d’une mondialisation qui nivelle et exclut. Puis vint la question, inévitable, de l’identité. Là, Derrida, mal à l’aise par rapport à sa judéité, et anti-sioniste intransigeant, a lancé un dialogue fécond non pour sonder les particularismes de l’autre (musulman, surtout), mais pour déterminer les "autres identités" que porte chacun. Bien avant les alter-mondialistes, ce grand philosophe était à la recherche d’une "autre internationale", pour préserver la liberté des citoyens et repenser la souveraineté des États. Après le 11 septembre, il ne s’est pas contenté d’énumérer les "voyous" qui se rejoignent et instituent le chaos mondialisé, mais a longuement réfléchi sur les origines de la terreur. Que ce soit dans son livre avec Jürgen Habermas ou dans ses échanges télévisés avec Régis Debray, il s’efforçait à démystifier le sens des mots, pour montrer que sous le fondamentalisme chrétien, il y a "un capitalisme arrogant" et sous son vis-à-vis musulman, il y a "une frustration palestinienne". Il n’a rien justifié, mais n’a rien figé non plus. Mieux, avec l’âge, il est devenu plus fluide, plus serein, mais plus angoissé aussi. En intermittence, il a su écrire aussi sur la mort, manière de construire un "cogito de l’adieu". Avant de partir pour de bon.


Parution. Le soltan Tolba de Kenfaoui

Mort à 48 ans en 1976, Abdessamad Kenfaoui demeure un pionnier de la dramaturgie marocaine, au legs littéraire méconnu. Huit ans après la publication de deux pièces, Bouktef et A moula nouba, voilà que l’une de ses plus audacieuses créations, Soltane Tolba sort de l’oubli. La pièce, écrite en arabe marocain, comporte plusieurs signaux anthropologiques, ethniques, et matériels, sur le jeune Marocain, vacillant entre savoir et pouvoir. L’œuvre est agrémentée d'une introduction thématique de l’historien Hamid Triki, permettant de démêler les écheveaux d’une vieille pratique jetée aux orties. S’y ajoute un témoignage inédit d’Ali Kadiri, qui avait joué dans la pièce montée par Taïeb Seddiki. Le tout accompagné par des photos et documents d’époque. La pièce maîtresse demeure le texte de Kenfaoui, tonique, drôle et très instructif. Du théâtre, très brechtien en somme.

En arabe. Tarik éditions (60 DH)

 
 
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