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Par Maria Daïf
Tifaouine a tamazight !*
Rentrée des classes près dAgadir. Depuis lannée dernière, les enfants de ce village suivent des cours de tamazight. Lobjectif à la fin de lannée : lire, écrire et parler enfin leur langue maternelle. Reportage.
Un douar à quelques kilomètres dAgadir. Ici, presque tous les habitants sont berbérophones. Des agriculteurs et des pêcheurs pour la plupart, qui, pour que leurs enfants naient pas à parcourir des kilomètres pour aller à lécole, en ont construit une eux-mêmes. Lécole improvisée, cest deux classes et une petite cour, où une quarantaine de bambins se mettent en file |
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ce matin avant dentrer en cours. Garçons et filles, en rang, et lourds cartables sur le dos entament lhymne national à la demande de linstit et le finissent par un bruyant "Allah Al watan Al malik", petits poings fermés au ciel.
Aujourdhui, pour une bonne partie dentre-eux, cours de tamazight. Lannée dernière déjà, ils faisaient partie de la première fournée délèves marocains qui allaient apprendre la langue. Sur les murs de la classe sont accrochées des lettres de lalphabet tifinagh : "Pour que les enfants y soient habitués", souligne cet inspecteur de lÉducation nationale.
Tout de suite, linstit, originaire de la région sadresse en tachelhit à ses élèves et les somme de ne plus lappeler "oustad" mais "asselmad" : "Dans mon cours, les élèves nont pas le droit de parler une autre langue que le tachelhit. Vous avez déjà entendu un élève parler larabe dans un cours de français ?". Omar, jusquà lannée dernière nenseignait que larabe. Berbérophone lui-même, il a comme dautres instituteurs suivi une formation en langue amazighe et en alphabet tifinagh : "Quelques jours à peine lannée dernière et trois jours la semaine dernière". Ici, explique-t-il, la plupart des élèves parlent le berbère de la région, le tachelhit. Si deux dentre eux sont Rifains et trois autres arabophones, ils nont, dit-il, aucune difficulté à suivre. Dans la cour, avec les camarades chleuhs, ils parlent le tachelhit : "Et ils ont beaucoup plus de mal avec larabe classique quavec le berbère".
Le cours commence. Omar distribue des manuels scolaires aux élèves qui nen ont pas. Le livre, Tifaouine a tamazight (Bonjour tamazight) a été publié lannée dernière pour les élèves de première année. Cest toujours le même utilisé par cette classe de deuxième année : "Lannée dernière déjà, nous ne lavons eu qu'au mois de février. Celui pour le second niveau na pas encore été édité", explique linspecteur de lÉducation nationale présent au cours. Le livre scolaire est entièrement écrit en tifinagh, et de premier abord, il na que cela de particulier. Sinon, sur la centaine de pages défilent des dessins représentant des situations, des enfants à lécole, chez eux, dans la rue, avec leurs parents ou leurs amis. Celui que distribue Omar est lune des trois éditions conçues par lInstitut royal de la culture amazighe (IRCAM) pour le ministère de lÉducation nationale. Cest la version tachelhit utilisée dans les académies du Souss. La deuxième est en "tamazight" (pour le Moyen-Atlas) et la troisième en "tarifite" (pour le Rif) : "Lobjectif à long terme étant denseigner partout au Maroc un berbère standard", explique linspecteur.
Omar, rompu à la didactique, fait dabord réviser le cours à ses élèves : lun après lautre, ils répètent la même phrase, dix fois, vingt fois, en tachelhit : "Je pars du principe quaucun dentre eux nest berbérophone. En fait, ils napprennent pas le tachelhit, ils le réapprennent. Le berbère quils parlent est truffé de mots en arabe, de phrases mal construites, de mots avalés. Le but ici est quils parlent correctement cette langue et quils lécrivent et ce, quils soient berbérophones ou pas". Omar passe à la séance de lecture (tighri en tachelhit) et les enfants lisent sur leurs livres le dialogue entre Nadia et Idder, deux amis qui se rencontrent dans la rue. Sans difficulté, ils déchiffrent lun après lautre, les caractères tifinagh qui, jusquà lannée dernière, leur étaient complètement étrangers : "Il y a trente trois lettres dans lalphabet tifinagh, que les enfants savent reconnaître aujourdhui", confie Omar. Son travail, leur apprendre à assembler consonnes et voyelles, à construire des mots et des phrases, ce quils font, chacun à leur tour, en allant au tableau. Comme Samir, 7 ans, originaire de Safi : "Il ne parlait pas le berbère en arrivant à lécole lannée dernière, ses parents étant arabophones. Aujourdhui, non seulement, il parle le berbère, mais en plus il écrit et lit le tifinagh". Pour réussir sa mission, Omar, dès le départ, a impliqué les parents délèves, en leur donnant un tableau de lalphabet tifinagh et de ses correspondants latins et arabes. Ainsi, même les parents apprennent le tifinagh et réussissent à faire réviser leurs enfants : "Ma seule frustration est de ne pas avoir été plus loin dans la formation. Certes, nous avons été initiés au lexique, à la grammaire et à la conjugaison. Mais ce nest pas suffisant. Lidéal serait une formation continue". Linspecteur, lui, témoigne : "Jai été pendant de longues années inspecteur des classes de français. Puis, lannée dernière, la délégation ma également chargé des classes de tamazight. Jai été formé exactement comme les enseignants : deux semaines lannée dernière et trois jours le week-end dernier. Et il faut dire que cest beaucoup plus simple pour moi qui suis berbérophone que pour des inspecteurs qui ne le sont pas du tout. Et il y en a beaucoup. Je ne sais vraiment pas comment ils arrivent à travailler".
Fin du cours de tamazight. Les élèves de Omar vont maintenant aller au cours darabe. Entre les deux classes, ils chahutent et discutent entre eux. En tamazight.
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tamazight. Douce révolution
"Il y a dix ans, on ne pouvait même pas rêver de ce qui est en train de se réaliser aujourdhui". Les propos de cette militante berbériste sont on ne peut plus éloquents. Il y a dix ans, nul ne pouvait penser quun jour, le berbère serait enseigné à lécole, au même titre que larabe ou le français. Il y a dix ans, la cause berbère nétait que militantisme discret que lÉtat ignorait (ou réprimait). Cest dire à quel point la création de lIRCAM puis ladoption de son projet denseignement du tamazight est un grand pas en avant dans la reconnaissance dune partie de lidentité du pays, jusque-là réduite à du folklore. Deux ans après le démarrage du projet, dans plusieurs centaines décoles, essaimées à travers le Nord, le Sud, lEst comme lOuest du Maroc, dans des régions berbérophones et arabophones, des enfants apprennent à lire et à écrire le tamazight. Et selon les prévisions du ministère de lÉducation nationale et de lIRCAM, dici 2011, cest toutes les écoles marocaines qui seront couvertes. Malgré des débuts trébuchants, maladroits (labsence de formation conséquente des enseignants étant le principal problème), le tamazight est sur la bonne voie. Preuve en est cet autre renouveau, celui de la culture : festivals de musique à Taroudant, à Tiznit, à Agadir, projets de bandes dessinées, de films danimation, productions de films en berbère, pièces de théâtre en tachelhit
Une brèche est ouverte, et petit à petit, le tamazight retrouve la place qui lui est due. La preuve par ces deux reportages. |
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Théâtre. Camus en tachelhit
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Les acteurs eux-mêmes avouent
avoir redécouvert leur langue
maternelle (I.F.A)
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Albert Camus en tachelhit ? Cest désormais chose faite grâce à lInstitut français dAgadir, à un atelier de traduction, à un metteur en scène français et à des comédiens gadiris
À lInstitut français d'Agadir, après les vacances dété, la vie reprend tranquillement. Les amateurs de lecture et de recherche ont déjà investi la bibliothèque, les cours de français ont repris, et déjà, on prépare les soirées "musique" du Ramadan. LIF dAgadir est agréable. Une bâtisse moderne, un grand jardin et un calme à peine perturbé par les allers et venues des adhérents et les bruits venant du "théâtre de verdure". Cet après-midi, on y prépare lactivité du soir. Lumières et décors sont déjà installés et les dernières vérifications du son se font par une équipe française et marocaine. Petit à petit, comédiens, régisseuse et metteur en scène investissent les planches du théâtre de lIF.
Les répétitions des "Justes" dAlbert Camus commencent. Neuf comédiens font des allers et retours entre la scène et les loges. Le metteur en scène français, Moïse Touré, donne les dernières indications : voix, espace, mouvement des corps, tout y passe. Fort de 17 ans dexpérience dans le théâtre, ce nest pas la |
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première fois quil travaille à létranger et a déjà monté des pièces en espagnol et en japonais. Ce nest pas la première fois non plus quil monte une pièce dans une langue quil ne connaît pas : ce soir, Camus va être joué en tachelhit.
Brahim El Mazned, responsable de la programmation culturelle à lIFA - et directeur artistique du festival Timitar - est catégorique : "Linitiative nest ni militante, ni communautaire, comme on pourrait le croire. Cest tout simplement un projet culturel ambitieux". Comment est venue lidée ? Le point de départ, le désir dimpliquer des professionnels des deux bords - des Français et des Marocains - autour dun projet fort. Celui ensuite de Moïse Touré, habitué de lIFA de : "Trouver quelque chose de poétiquement, théâtralement, politiquement fort. ça ne pouvait être que ces deux pièces, 'Les Justes' dAlbert Camus et la 'P
respectueuse' de Jean-Paul Sartre, jouées dans les langues locales cest-à-dire le berbère et larabe dialectal" (les deux pièces font partie dun seul et même projet). Apparaissait alors le principal défi : traduire la pièce en tachelhit. LIF fait appel à deux universitaires, dont Chadia Derkaoui, enseignante de linguistique à la faculté des Lettres et des Sciences humaines dAgadir. La prof forme un atelier de traduction et fait en sorte que les comédiens y soient partie prenante : "'Les Justes' a été ma première expérience de traduction et elle na pas été simple. La principale difficulté a été celle de passer dun texte littéraire, structuré, à une langue de tradition orale", raconte Chadia Derkaoui. Mais ce nest pas tout : "Fonctionnelle, utilisée uniquement dans le quotidien, la langue tamazight na pas développé toutes ses potentialités. Nous nous sommes alors retrouvés face à un problème de lexique". Le défi de latelier de traduction sera celui-ci : faire un travail de recherche scientifique pour retrouver léquivalent des mots français en berbère, mais faire aussi en sorte de ne pas rebuter le public en utilisant trop de mots quil ne connaît pas : "Il ne fallait ni dépayser le public ni folkloriser le texte", explique Chadia Derkaoui. Doù la nécessité dimpliquer les acteurs, qui, eux, connaissent bien les attentes du public.
À 19h30, tout est en place. Le décor est sobre. Un tente blanche et des caisses en bois. Moïse Touré donne ses dernières indications aux comédiens : "La langue na pas du tout été un problème. En fait, je me suis dabord familiarisé avec le tachelhit en lécoutant et en posant beaucoup de questions à léquipe de traduction. Deux semaines mont suffi pour ne plus regarder le texte et pour ne plus travailler sur les mots mais sur le sens. Et cest du sens dont je me suis servi pour diriger les acteurs", commente-t-il.
20h30, la pièce commence et un premier comédien entre en scène : "Ayta distma, azul" (salut frères et surs). À droite des planches défile le texte en français, pour les non berbérophones qui découvrent lun des plus beaux textes de Camus, lun des plus actuels aussi. Sur fonds de prémisses de la révolution russe, despotisme, injustice, liberté, terrorisme, sont portés à bras le corps par les comédiens. Dora Doulebov (Siham Afouiz) parle tachelhit à Stepan Fedorov (Hicham Ouaraqa) et la Grande Duchesse (Khadija Ouahmane), tragique, pleure la mort de son mari en chantant un poème de Fatéma Tabâamrant, Raïssa (chanteuse et poétesse soussie) et icône de la région : "Si le texte a été fidèlement traduit et que nous ne nous sommes permis aucune improvisation, cette chanson a permis de rapprocher le texte du public".
Le public lui, pendant les deux heures qua duré la représentation, a observé un silence religieux. Fait de berbérophones, de français et darabophones, cest un tonnerre dapplaudissements quil réservera aux comédiens à la fin de la pièce : "Je ne mattendais pas du tout à cela. Je suis berbérophone, mais je nai pas tout compris. Je me rends compte que je connais mal ma propre langue. Mais le plus important, cest que jai vécu des moments très forts, émouvants. En fait, je me suis rendu compte que le tachelhit était une très belle langue", confie cette étudiante gadirie. Abderrazak Zitouny, metteur en scène gadiri (assistant de Moïse Touré sur Les Justes) est, lui, aux anges : "Nous avons réussi à maintenir la dimension universelle du texte de Camus et nous ne sommes pas tombés dans le travers de la folklorisation. Cette aventure ma permis une chose importante : me réconcilier avec ma langue maternelle. Pour le tachelhit, qui, enfin, a été sorti du carcan des sketchs et des vidéos pour la plupart médiocres, un pas a été franchi". Lhomme, ainsi que les comédiens de la pièce ont déjà des projets plein la tête : lui veut déjà monter au théâtre Fass Binder. En tachelhit bien entendu. Effectivement, un pas a été franchi. |
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