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Tifaouine a tamazight !*
Al Jazeera. Confessions dÕun repenti
Femmes à poigne. 1. Amina Gamraoui : L'immigration positive
Société. Itinéraire d'un harrag tunisien
N° 146
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TelQuel : Le Maroc tel qu'il est

Tifaouine a tamazight !*
Al Jazeera. Confessions d’un repenti
Femmes à poigne. 1. Amina Gamraoui : L’immigration positive
Société. Itinéraire d’un harrag tunisien

Par Maria Daïf

Tifaouine a tamazight !*

(M.D / Telquel)
Rentrée des classes près d’Agadir. Depuis l’année dernière, les enfants de ce village suivent des cours de tamazight. L’objectif à la fin de l’année : lire, écrire et parler enfin leur langue maternelle. Reportage.

Un douar à quelques kilomètres d’Agadir. Ici, presque tous les habitants sont berbérophones. Des agriculteurs et des pêcheurs pour la plupart, qui, pour que leurs enfants n’aient pas à parcourir des kilomètres pour aller à l’école, en ont construit une eux-mêmes. L’école improvisée, c’est deux classes et une petite cour, où une quarantaine de bambins se mettent en file
ce matin avant d’entrer en cours. Garçons et filles, en rang, et lourds cartables sur le dos entament l’hymne national à la demande de l’instit’ et le finissent par un bruyant "Allah Al watan Al malik", petits poings fermés au ciel.
Aujourd’hui, pour une bonne partie d’entre-eux, cours de tamazight. L’année dernière déjà, ils faisaient partie de la première fournée d’élèves marocains qui allaient apprendre la langue. Sur les murs de la classe sont accrochées des lettres de l’alphabet tifinagh : "Pour que les enfants y soient habitués", souligne cet inspecteur de l’Éducation nationale.
Tout de suite, l’instit’, originaire de la région s’adresse en tachelhit à ses élèves et les somme de ne plus l’appeler "oustad" mais "asselmad" : "Dans mon cours, les élèves n’ont pas le droit de parler une autre langue que le tachelhit. Vous avez déjà entendu un élève parler l’arabe dans un cours de français ?". Omar, jusqu’à l’année dernière n’enseignait que l’arabe. Berbérophone lui-même, il a comme d’autres instituteurs suivi une formation en langue amazighe et en alphabet tifinagh : "Quelques jours à peine l’année dernière et trois jours la semaine dernière". Ici, explique-t-il, la plupart des élèves parlent le berbère de la région, le tachelhit. Si deux d’entre eux sont Rifains et trois autres arabophones, ils n’ont, dit-il, aucune difficulté à suivre. Dans la cour, avec les camarades chleuhs, ils parlent le tachelhit : "Et ils ont beaucoup plus de mal avec l’arabe classique qu’avec le berbère".
Le cours commence. Omar distribue des manuels scolaires aux élèves qui n’en ont pas. Le livre, Tifaouine a tamazight (Bonjour tamazight) a été publié l’année dernière pour les élèves de première année. C’est toujours le même utilisé par cette classe de deuxième année : "L’année dernière déjà, nous ne l’avons eu qu'au mois de février. Celui pour le second niveau n’a pas encore été édité", explique l’inspecteur de l’Éducation nationale présent au cours. Le livre scolaire est entièrement écrit en tifinagh, et de premier abord, il n’a que cela de particulier. Sinon, sur la centaine de pages défilent des dessins représentant des situations, des enfants à l’école, chez eux, dans la rue, avec leurs parents ou leurs amis. Celui que distribue Omar est l’une des trois éditions conçues par l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) pour le ministère de l’Éducation nationale. C’est la version tachelhit utilisée dans les académies du Souss. La deuxième est en "tamazight" (pour le Moyen-Atlas) et la troisième en "tarifite" (pour le Rif) : "L’objectif à long terme étant d’enseigner partout au Maroc un berbère standard", explique l’inspecteur.
Omar, rompu à la didactique, fait d’abord réviser le cours à ses élèves : l’un après l’autre, ils répètent la même phrase, dix fois, vingt fois, en tachelhit : "Je pars du principe qu’aucun d’entre eux n’est berbérophone. En fait, ils n’apprennent pas le tachelhit, ils le réapprennent. Le berbère qu’ils parlent est truffé de mots en arabe, de phrases mal construites, de mots avalés. Le but ici est qu’ils parlent correctement cette langue et qu’ils l’écrivent et ce, qu’ils soient berbérophones ou pas". Omar passe à la séance de lecture (tighri en tachelhit) et les enfants lisent sur leurs livres le dialogue entre Nadia et Idder, deux amis qui se rencontrent dans la rue. Sans difficulté, ils déchiffrent l’un après l’autre, les caractères tifinagh qui, jusqu’à l’année dernière, leur étaient complètement étrangers : "Il y a trente trois lettres dans l’alphabet tifinagh, que les enfants savent reconnaître aujourd’hui", confie Omar. Son travail, leur apprendre à assembler consonnes et voyelles, à construire des mots et des phrases, ce qu’ils font, chacun à leur tour, en allant au tableau. Comme Samir, 7 ans, originaire de Safi : "Il ne parlait pas le berbère en arrivant à l’école l’année dernière, ses parents étant arabophones. Aujourd’hui, non seulement, il parle le berbère, mais en plus il écrit et lit le tifinagh". Pour réussir sa mission, Omar, dès le départ, a impliqué les parents d’élèves, en leur donnant un tableau de l’alphabet tifinagh et de ses correspondants latins et arabes. Ainsi, même les parents apprennent le tifinagh et réussissent à faire réviser leurs enfants : "Ma seule frustration est de ne pas avoir été plus loin dans la formation. Certes, nous avons été initiés au lexique, à la grammaire et à la conjugaison. Mais ce n’est pas suffisant. L’idéal serait une formation continue". L’inspecteur, lui, témoigne : "J’ai été pendant de longues années inspecteur des classes de français. Puis, l’année dernière, la délégation m’a également chargé des classes de tamazight. J’ai été formé exactement comme les enseignants : deux semaines l’année dernière et trois jours le week-end dernier. Et il faut dire que c’est beaucoup plus simple pour moi qui suis berbérophone que pour des inspecteurs qui ne le sont pas du tout. Et il y en a beaucoup. Je ne sais vraiment pas comment ils arrivent à travailler".
Fin du cours de tamazight. Les élèves de Omar vont maintenant aller au cours d’arabe. Entre les deux classes, ils chahutent et discutent entre eux. En tamazight.

*Bonjour tamazight




tamazight. Douce révolution

"Il y a dix ans, on ne pouvait même pas rêver de ce qui est en train de se réaliser aujourd’hui". Les propos de cette militante berbériste sont on ne peut plus éloquents. Il y a dix ans, nul ne pouvait penser qu’un jour, le berbère serait enseigné à l’école, au même titre que l’arabe ou le français. Il y a dix ans, la cause berbère n’était que militantisme discret que l’État ignorait (ou réprimait). C’est dire à quel point la création de l’IRCAM puis l’adoption de son projet d’enseignement du tamazight est un grand pas en avant dans la reconnaissance d’une partie de l’identité du pays, jusque-là réduite à du folklore. Deux ans après le démarrage du projet, dans plusieurs centaines d’écoles, essaimées à travers le Nord, le Sud, l’Est comme l’Ouest du Maroc, dans des régions berbérophones et arabophones, des enfants apprennent à lire et à écrire le tamazight. Et selon les prévisions du ministère de l’Éducation nationale et de l’IRCAM, d’ici 2011, c’est toutes les écoles marocaines qui seront couvertes. Malgré des débuts trébuchants, maladroits (l’absence de formation conséquente des enseignants étant le principal problème), le tamazight est sur la bonne voie. Preuve en est cet autre renouveau, celui de la culture : festivals de musique à Taroudant, à Tiznit, à Agadir, projets de bandes dessinées, de films d’animation, productions de films en berbère, pièces de théâtre en tachelhit… Une brèche est ouverte, et petit à petit, le tamazight retrouve la place qui lui est due. La preuve par ces deux reportages.


Théâtre. Camus en tachelhit

Les acteurs eux-mêmes avouent
avoir redécouvert leur langue
maternelle (I.F.A)
Albert Camus en tachelhit ? C’est désormais chose faite grâce à l’Institut français d’Agadir, à un atelier de traduction, à un metteur en scène français et à des comédiens gadiris…

À l’Institut français d'Agadir, après les vacances d’été, la vie reprend tranquillement. Les amateurs de lecture et de recherche ont déjà investi la bibliothèque, les cours de français ont repris, et déjà, on prépare les soirées "musique" du Ramadan. L’IF d’Agadir est agréable. Une bâtisse moderne, un grand jardin et un calme à peine perturbé par les allers et venues des adhérents et les bruits venant du "théâtre de verdure". Cet après-midi, on y prépare l’activité du soir. Lumières et décors sont déjà installés et les dernières vérifications du son se font par une équipe française et marocaine. Petit à petit, comédiens, régisseuse et metteur en scène investissent les planches du théâtre de l’IF.
Les répétitions des "Justes" d’Albert Camus commencent. Neuf comédiens font des allers et retours entre la scène et les loges. Le metteur en scène français, Moïse Touré, donne les dernières indications : voix, espace, mouvement des corps, tout y passe. Fort de 17 ans d’expérience dans le théâtre, ce n’est pas la
première fois qu’il travaille à l’étranger et a déjà monté des pièces en espagnol et en japonais. Ce n’est pas la première fois non plus qu’il monte une pièce dans une langue qu’il ne connaît pas : ce soir, Camus va être joué en tachelhit.
Brahim El Mazned, responsable de la programmation culturelle à l’IFA - et directeur artistique du festival Timitar - est catégorique : "L’initiative n’est ni militante, ni communautaire, comme on pourrait le croire. C’est tout simplement un projet culturel ambitieux". Comment est venue l’idée ? Le point de départ, le désir d’impliquer des professionnels des deux bords - des Français et des Marocains - autour d’un projet fort. Celui ensuite de Moïse Touré, habitué de l’IFA de : "Trouver quelque chose de poétiquement, théâtralement, politiquement fort. ça ne pouvait être que ces deux pièces, 'Les Justes' d’Albert Camus et la 'P… respectueuse' de Jean-Paul Sartre, jouées dans les langues locales c’est-à-dire le berbère et l’arabe dialectal" (les deux pièces font partie d’un seul et même projet). Apparaissait alors le principal défi : traduire la pièce en tachelhit. L’IF fait appel à deux universitaires, dont Chadia Derkaoui, enseignante de linguistique à la faculté des Lettres et des Sciences humaines d’Agadir. La prof forme un atelier de traduction et fait en sorte que les comédiens y soient partie prenante : "'Les Justes' a été ma première expérience de traduction et elle n’a pas été simple. La principale difficulté a été celle de passer d’un texte littéraire, structuré, à une langue de tradition orale", raconte Chadia Derkaoui. Mais ce n’est pas tout : "Fonctionnelle, utilisée uniquement dans le quotidien, la langue tamazight n’a pas développé toutes ses potentialités. Nous nous sommes alors retrouvés face à un problème de lexique". Le défi de l’atelier de traduction sera celui-ci : faire un travail de recherche scientifique pour retrouver l’équivalent des mots français en berbère, mais faire aussi en sorte de ne pas rebuter le public en utilisant trop de mots qu’il ne connaît pas : "Il ne fallait ni dépayser le public ni folkloriser le texte", explique Chadia Derkaoui. D’où la nécessité d’impliquer les acteurs, qui, eux, connaissent bien les attentes du public.
À 19h30, tout est en place. Le décor est sobre. Un tente blanche et des caisses en bois. Moïse Touré donne ses dernières indications aux comédiens : "La langue n’a pas du tout été un problème. En fait, je me suis d’abord familiarisé avec le tachelhit en l’écoutant et en posant beaucoup de questions à l’équipe de traduction. Deux semaines m’ont suffi pour ne plus regarder le texte et pour ne plus travailler sur les mots mais sur le sens. Et c’est du sens dont je me suis servi pour diriger les acteurs", commente-t-il.
20h30, la pièce commence et un premier comédien entre en scène : "Ayta d’istma, azul" (salut frères et sœurs). À droite des planches défile le texte en français, pour les non berbérophones qui découvrent l’un des plus beaux textes de Camus, l’un des plus actuels aussi. Sur fonds de prémisses de la révolution russe, despotisme, injustice, liberté, terrorisme, sont portés à bras le corps par les comédiens. Dora Doulebov (Siham Afouiz) parle tachelhit à Stepan Fedorov (Hicham Ouaraqa) et la Grande Duchesse (Khadija Ouahmane), tragique, pleure la mort de son mari en chantant un poème de Fatéma Tabâamrant, Raïssa (chanteuse et poétesse soussie) et icône de la région : "Si le texte a été fidèlement traduit et que nous ne nous sommes permis aucune improvisation, cette chanson a permis de rapprocher le texte du public".
Le public lui, pendant les deux heures qu’a duré la représentation, a observé un silence religieux. Fait de berbérophones, de français et d’arabophones, c’est un tonnerre d’applaudissements qu’il réservera aux comédiens à la fin de la pièce : "Je ne m’attendais pas du tout à cela. Je suis berbérophone, mais je n’ai pas tout compris. Je me rends compte que je connais mal ma propre langue. Mais le plus important, c’est que j’ai vécu des moments très forts, émouvants. En fait, je me suis rendu compte que le tachelhit était une très belle langue", confie cette étudiante gadirie. Abderrazak Zitouny, metteur en scène gadiri (assistant de Moïse Touré sur Les Justes) est, lui, aux anges : "Nous avons réussi à maintenir la dimension universelle du texte de Camus et nous ne sommes pas tombés dans le travers de la folklorisation. Cette aventure m’a permis une chose importante : me réconcilier avec ma langue maternelle. Pour le tachelhit, qui, enfin, a été sorti du carcan des sketchs et des vidéos pour la plupart médiocres, un pas a été franchi". L’homme, ainsi que les comédiens de la pièce ont déjà des projets plein la tête : lui veut déjà monter au théâtre Fass Binder. En tachelhit bien entendu. Effectivement, un pas a été franchi.

 
 
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